LffiRARY ÛE IH£ MËW YORK BOTANICAL GARDEN ///■J" 32e année NoB 1-6 Janvier-Juin 1915 ANNALES DE KA SCIENCE AGRONOMIQUE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE FONDEES EN 188-4 PAR r-,OUI« CtI«A.:vr>EÎ^VU PUBLIEES TOI S LES MOIS SOUS LES AUSPICES DU MINISTERE DE L'AGRICULTURE L'ASSOCIATION DES ANCIENS ÉLÈVES DE L'INSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE 16, Rue Claude-Bernard — PARIS 4e Série — 4^ Année BERGER -LEVRAULT Éditeurs 5-7, BUE DPS BEAUX-ARTS, 5-7 PARIS REDACTION ET ADMINISTRATION 21. RUK DU l'ONT-NEUF, 21 PARIS Prix de l'Abonnement : Paris, 24 fr.; Départements et Union Postale, 26 fr^ Adresser les Abonnements à l'Administration, 21, rue du Pont-Neuf. Toutes les communications sont à adresser, selon quelles concernent : L'ASSOCIATIOti : Rue Claude-Bernard, 16, PARIS. La RÉDACTION, l 'ADMIMISTRATIOti et la PUBLICrTÉ : Rue du Pont-Neuf, 21, à PARIS. — Téiéph. 110-63. Sommaire des n"^ 1-6 — Janvier-Juin 1915 L. Lindet : Dosage de la matière grasse dans les crèmes. Marchadier et Goujon : Les Variations du gluten. H. Délavai et J. Loyer : Étude de deux levures de lactose. François : Les semences des plantes cultivées et leur détermination. Revue agronomique. COMITÉ DE RÉDACTION DES ANNALES MM. M ^^.. w;,^„^...r ' FLAMMARION, GAYON, MANGIN, REUSS, TH. SCHLŒSIN6 Membres d honneur : , ^ sCHLŒSING FILS. MM. ( Président TISSERAND Bureau ] Vice-Présidents. . . . MUNTZ& HENRY ( Secrétaire délégué . . J.-E. LUCAS SECTIONS PRÉSIDENTS MEMBRES SECRÉTAIRES MM. MM. MM. 1 Agriculture SCHRIBAUX H. HiTIER. PETIT. DE MONICAULT PLUVINAGE 2 Agriculture coloniale PRUDHOMME CaPUS. DUBARD L. LEFÈVRE 3 Chimie, physique, \ météorologie, /n/- GIRARD ANDRÉ. ANGOT, BERTRAND, KAYSER BRUNO crobiologie . . . . ) 4 Économie du bétail. MALLÉVRE MODSSD, M. VACHER J.-E. LUCAS 5 Économie forestière. HICKEL ChanCEREL, GUINIER GERDIL 6 Économie rurale^ ) mutualité, sfa/is- > J. HiTIER LESAGE, DE ROCQUIGNY TaROY tique ) 7 Enseignement aqri- i „ „ „ ,„ ^ ^^j^ GROSJEAN TROUARD-RIOLLE, WERY. ChANCRIN SaGODRIN 8 Génie rural RiNGELMANN DE CONDÉ, VERMORSL COUPAN 9 Horticulture et arbo- / „ „ ^^ ,. r, riculture i NANOT COSTANTIN. D' POIRAULT HUSSARD 10 Sciences appliquées à Vagriculture, en- / „„„„.„ ^ MARCHA L. D^ POTIER, MARTIN „ „„^„ tomologie, parasi- . ^ REGNARD ^^^^^^ G. PRON tologie ) 11 Technologie agricole. LiNDET MAZÉ. SaiLLARD, L. AmmANN NqttIN 12 Viticulture VlALA J. GAZELLES, MaSSIGNON P. MaRSAIS Secrétaire de la Rédaction : J. SiMONS Sicrélaire administratif : P.L. BRANCHER IIOSIGË DE LA IlilTIËE GlîlSSE I)A\S LES CIIÉIIES Par M. L. LINDET PROFESSEUR A L'iNSTITirT NATIONAL AGRONOMIOIE Les Stations d'écrémage, que l'on voit aujourd'hui ins- tallées aux alentours des grandes beurreries et spécialement des beurreries coopératives, ont permis au cultivateur d'éco- nomiser une partie des frais que nécessitaient autrefois le transport du lait à l'usine centrale et le retour à la ferme du lait écrémé. Il est nécessaire que la crème, arrivant à la beurrerie, soit analysée et payée à un prix proportionnel à sa teneur en matières grasses. Le procédé Gerber, d'un usage général pour l'analyse du lait, ne donne pas de bons résultats vis-à-vis de la crème : si l'on veut opérer sur une quantité de matières grasses égale à celle que contiennent M ce. de lait (ainsi qu'il est prescrit dans le procédé Gerber), il faut prélever un ce. de crème seulement ; or, la quantité de crème qui reste sur les parois de la pipette n'est pas négligeable vis-à-vis d'un aussi petit volume. D'autre part, la détermination de la den- sité, basée sur la somme de la densité de la matière grasse et de la densité du lait supposé dégraissé, ne peut donner de bons résultats, parce que la crème est plus ou moins bour- souflée d'air par l'action de la centrifuge. J'avais pensé que l'on pourrait déterminer la matière grasse avec une approximation suffisante, en se servant de la méthode du compte-gouttes, préconisée par Duclaux ; mais j'ai constaté que la viscosité des deux éléments cons- titutifs du lait est sensiblement la même, et qu'une crème, diluée d'une plus ou moins grande quantité de lait, et, à hi ANM. SCIENCE AGROH. — .'|« SERIE — n|'6 — 1 X 3 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE limite, le lait qui a servi à la diluer, donne toujours, avec une même pipette, la même quantité de gouttes. Teneur de la crème en matières grasses. 35 0/0. . . . 29 0/0. . . . 25 0/0. . . . 22 0/0. . . . 20 0/0. . . . 17 0/0. . . . Lait Nombre de gouttes contenues dans 5 ce. I II III 115. . . . 116. . . . 114. . . . 115. . . . 113. . . . 112. . . . 115. . . . 100. . . 116 100. . . 114 100. . . 115 99. . . 115 103. . . 114 102. . . 114 102. . . 114 Dans ces conditions, si l'on trouve un procédé susceptible de doser la matière grasse sur une goutte de crème, on peut considérer comme négligeable l'influence de l'adhérence de la crème sur les parois ,de la pipette, et comme constant le volume d'une goutte sortie d'une pipette déterminée. Le procédé auquel j'ai eu recours consiste à déposer la goutte de crème sur un papier, et à mettre celui-ci dans une étuve préalablement chauflee à 105° ; la partie aqueuse de la crème se dessèche, et la matière grasse, absorbée par le papier, produit une tache qui grandit rapidement au début, puis avec d'autant plus de lenteur que les bords de la tache s'éloignent du point où la goutte de crème a été déposée. On peut donc, sans erreur sensible, mesurer au bout d'un temps déterminé, la superficie de la tache pro- duite, en comparaison avec celle que produit une quantité de matière grasse, placée dans les mêmes conditions et au bout du même temps. Reste à établir l'étalon : il m'a semblé inexact d'em- ployer une crème type, dans laquelle on aurait dosé une fois pour toutes la matière grasse parles procédés ordinaires, que l'on aurait conservée en ajoutant du formol et empêchée de crémer en ajoutant du fucus crispus: j'ai constaté que la tache produite par une goutte de cette crème ne s'étale pas complètement, une partie de la matière grasse étant retenue par le fucus qui se dessèche. L'emploi d'une solution titrée DOSAGE DE LA MATIÈRE GRASSE DANS I.KS C.MÈMES H de beurre dans la benzine ne m'a pas donné non plus de bons résultats ; car la goutte de cette solution se répand immédiatement dans le papier et gagne une surlace qui n'est pas en rapport avec celle qu'occuperait un même poids de matière grasse, après cliaulFage, si elle avait été déposée directement sur le papier. Le seul procédé qui m'ait réussi a consisté à déposer du beurre, préalablement privé d'eau, sur une leuilie de papier et de cliaufl'er cette feuille, dans les mômes conditions que celle qui a reçu la goutte de crème : mais pour avoir une tache de dimension analogue à celle que donne une goutte de crème à 30 0/0 de matière grasse par exemple, il convient d'opérer sur ce. 010 de beurre ; or, cette quantité ne peut être pesée avec une exactitude suffisante; dans ces conditions, j'opère en déposant sur deux feuilles de papier écolier, de 18 cm. sur 15 cm., dix petits tas de beurre de ce. 010 environ chacun ; j'ai dit : deux feuilles, parce que, si Ton veut avoir soin que les cercles de matière grasse ne se rencontrent pas, il faut que les tas de beurre ne soient pas distants de moins de 5 cm. les uns des autres. Les deux feuilles sont pesées avant et après, et l'on a ainsi le poids du beurre déposé à un centième près ; le dosage sera donc suffisamment exact. Sur des feuilles de papier identique^ et prises dans la même main de papier, je dépose une goutte de chaque crème que je désire essayer. Ces gouttes ne sont pas pesées, je le répète ; mais on a mesuré d'avance la ([uantité de gouttes qu'une pipette déterminée donne avec la crème (j'ai dit que le nombre de gouttes, pour une pipette déterminée, était indépendant de la teneur de cette crème en matière grasse); on sait donc quelle est la portion de centimètre cube que représente une goutte de crème ; elle représente envi- ron ce. 040. On introduit alors, dans l'étuve préalablement chauffée, et en même temps, les papiers qui ont reçu des gouttes de crème et ceux sur lesquels on a déposé les petits tas de 4 ANNALES DE LA SCIENCE AGliONOINIIQUE beurre qui doivent servir d'étalons ; une excellente précau- tion consiste à placer ces feuilles de papier entre des cadres en bois, (que Ton peut faire soi-même avec des règles d'éco- lier), pour éviter que les matières grasses, qui doivent s'in- filtrer dans le papier, ne soient retenues, par exemple, au contact des étagères de l'étuve, mais surtout pour éviter que les feuilles de papier se recroquevillent sous l'action de la chaleur, et que les gouttes de crème ne conservent plus leurs formes arrondies, déterminant des taches grasses d'une forme elliptique trop prononcée. Si les quantités de matières grasses déposées, soit à l'état de crème, soit à l'état de beurre, sont assez semblables, les taches qu'elles produisent progressent en même temps et proportionnellement au temps pendant lequel les papiers restent à l'étuve ; l'expérience m'a montré qu'on peut les retirer après un séjour de 2 à 3 heures. Les taches sont quelquefois rondes, plus souvent elliptiques du fait que les papiers fabriqués à la machine ne sont pas homogènes dans deux directions perpendiculaires. Il devient donc nécessaire de mesurer les deux diamètres de la tache grasse, et de prendre la moyenne pour calculer le rayon, puis la surface. Les résultats seront d'autant plus exacts que Ton n'aura pas laissé à la tache le temps de s'étendre au delà de 6 à 8 c. de diamètre moyen. Le calcul doit être fait de la façon suivante: supposons que les dix petits tas de beurre aient pesé mg. 102, et que la surface totale des dix taches ait représenté 96 cq. 75 ; nous dirons qu'après un temps déterminé mg. 001 de beurre couvre une surface de cq. 948 ; supposons égale- ment que la goutte de crème ait couvert une surface de 9 cq. 60, c'est-à-dire 10,1 fois davantage ; nous dirons que la goutte de crème renfermait mg. 0101 de beurre. Or, la goutte de crème avait, par exemple, un volume de ce. 044 (225 gouttes pour 10 ce.) ; la crème renfermait donc 22,9 de matières grasses. Voici les résultats que j'ai obtenus en préparant, par des DOSAGE DE LA .MATJKIU-: GHASSE DANS LES CRÈMES .') dilutions avec du lait, des crèmes de richesse dillérente et en dosant la matière grasse d'une part au moyen de la dessiccation et de l'épuisement à l'éther, d'autre part, au moyen de la méthode que je viens d'indiquer. Teneur dos crèmes en matières errasses. Procédé par dessiccation Procddo à la tache. et épuisement à l'éther. I I[ I 31,65 non dosé 31,40 Il 25,48 26,07 25,26 ni 21,52 32,25 21,15 IV 19,17 19,57 ..... 19,15 V 17,07 17,56 16,35 J'avais pensé naturellement à appliquer cette méthode au dosage de la matière grasse dans le fromage et dans le lait. Cette application, dans le premier cas, ne donne pas toute satisfaction ; pendant le maintien à Fétuve, en ell'et, le petit tas de fromage se dessèche hien, tandis que la matière grasse s'infiltre dans le papier ; mais l'extrait sec, qui est, du fait de la présence de la caséine, beaucoup plus impor- tant que dans le cas de la crème, forme une sorte de cham- pignon au centre de la tache, qui ne reste pas en contact avec la feuille de papier et qui retient une certaine quantité de matière grasse, en sorte que l'on ne peut faire concorder le dosage avec celui que donne la méthode ordinaire. Dans le second cas, j"ai rencontré une autre difficulté inattendue : une goutte de lait fournit à la dessiccation sur le papier, une tache d'un diamètre insuffisant pour que sa mesure en soit précise ; il semble que l'on puisse alors mettre deux ou plusieurs gouttes ; mais, d'une part, le lait ainsi déposé prend une mobilité qui le fait glisser sur la feuille de papier et, d'autre part, si l'on veut éviter les écla- boussures, on ne peut ajouter une goutte à une goutte pré- cédemment déposée qu'en rapprochant de celle-ci l'extrémité de la pipette. Or, j'ai constaté que, dans ces conditions, la goutte qui est tombée attire la goutte qui tombe, et que cette dernière n'a plus le même volume que la première. Le li ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE phénomène est tellement nette qu'avec la pipette de Duclaiix (5 ce), remplie d'eau, j'ai obtenu, suivant la distance que je maintenais entre la pipette et la couche d'eau, de 100 à 142 gouttes : en substituant le lait à l'eau, le nombre de gouttes a varié de 135 à 210. Il semble donc que le procédé dont je viens d'indiquer remploi doive être réservé au dosage de la matière grasse dans les crèmes. LES VARIATIONS DU GLUTEN Par MM. Marchadier et Goujon Directeur et Chimiste du Laboratoire Municipal agréé du Mann On sait que l'addition, à de la farine de froment, de quantités même faibles de farines étrangères, entraine tou- jours une modification profonde du gluten, lequel passera du jaune paille au rouge par addition d'orge, pour devenir noir avec le seigle, rosé avec les féveroles, vert avec les pois, gris avec le sarrasin et finira par ne plus se laisser recueillir par le procédé ordinaire quand la proportion des farines étrangères ajoutées dépassera certaines limites. Ces faits curieux, connus depuis longtemps, redeviennent d'actualité, aujourd'hui que d'intéressantes statistiques nous font constater une diminution lente, mais constante, du gluten dans nos blés indigènes. Récemment Balland signalait ce fait et dans un article très documenté (1) faisait remarquer que « depuis la substi- « tution des cylindres aux meules, les farines ont perdu u 2,2 % de gluten sec, soit, pour un kilogramme de « farine, 22 grammes de matières azotées ». Ghercliant l'explication de ce phénomène, il ajoute, quelques lignes plus loin, que « la défaillance du gluten n'est pas due uni- « quement à une dégénérescence de nos blés. Sans parler, « dit-il, des influences atmosphériques, elle se rattache aussi (1) Sur la baisse du gluten des farines. {Journ. Pharm. et Chim. i7), IX, p. 510., 1914.) 8 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONONIQUE « aux modes de mouture qui éliminent les germes et les (( parties du blé les plus azotées, à la blancheur des farines « qui nécessite un blutage plus parfait, à leur hydratation « venant du mouillage exagéré du blé qui facilite l'écrase- « ment des grains, rend l'enveloppe extérieure moins cas- « saute et favorise sa séparation ». Cette explication n'est pas admise par Lindet. Cet auteur, présentant, le 27 mai 1914, à la Société Nationale d'Agricul- ture, un mémoire de Vuaflart sur le même sujet, réfute les hypothèses de Balland et voit ailleurs que dans les progrès acquis en minoterie les causes de cette baisse continue. Pour Vuaflart, cette baisse est une conséquence des varia- tions atmosphériques. ScnmBAux, se plaçant au seul point de vue cultural, semble aussi partager cette opinion et rap- pelle qu'en 1911 (année chaude) les blés donnèrent plus de gluten qu'en 1912 (année pluvieuse). Cet agronome fait remarquer, en outre, que des variétés de blés, riches en gluten, voient leur teneur s'abaisser dès qu'on les cultive dans la région de Paris. Quand nous aurons ajouté qu'au contraire, dans les riches plaines américaines — où la fertilité d'un sol encore vierge se maintient sans qu'il soit nécessaire d'y ajouter les engrais chimiques qu'aujourd'hi nos cultures indigènes réclament — les blés donnent toujours un gluten plus fort, nous aurons succinctement résumé Tétat de cette question. Ces préliminaires établis, et, étant donné l'importance de ce composé azoté qu'est le gluten, tant au point de vue des consommateurs qui retrouvent en lui la partie la plus nutri- tive de la farine, qu'à celui des industriels de la boulan- gerie qui obtiendront des panifications d'autant plus faciles et des produits d'autant meilleurs que cet élément sera plus abondant, il était intéressant de rechercher pourquoi, dimi- nuant par suite de l'addition de farines étrangères à la farine de froment, le gluten diminue aussi, et de plus en plus, dans toutes nos farines indigènes, LES VARIATIONS DU GLUTEN 9 Cette étude devait tout naturellement nous amènera nous préoccuper tout d'abord de la constitution du gluten et nous avons, à ce sujet, rassemblé un certain nombre de docu- ments épars qui nous ont puissamment aidés dans nos recherches et qu'il est utile, pour la plus grande clarté de ce qui va suivre, de reproduire brièvement ici. I. — Composition du gluten Le gluten est la partie de la matière azotée des grains de blé qui, au contact de l'eau, se coagule en une masse élas- tique, comme au contact de la présure se coagule la caséine du lait^ comme en dehors des vaisseaux se coagule la fibrine du sançr. De toutes les farines usuelles, seule la farine de froment donne ce composé. Les autres (avoine, maïs, riz, orge, seigle, sarrasin), bien que contenant des doses de matières azotées sensiblement égales ne s'agglutinent en aucune façon quand on les malaxe sous un filet d'eau. Ce manque de gluten dans les farines autres que celles de blé fut longtemps et faussement attribué à Tabsence, dans ces mêmes farines, du colloïde appelé gliadine. Ce corps qui se rencontre dans le blé en proportion élevée, voisine de 65 % des matières azotées totales, ne se retrouve en effet dans les autres céréales qu'en petite quantité, et dans certaines il n'existe même qu'à l'état de traces. Mais ce fait n'est pas suffisant pour justifier à lui seul cette théorie qui ferait de l'absence de gliadine l'unique raison de la non-existence du gluten. Il nous paraît plus conforme à la vérité de dire qu'on ne peut extraire dn gluten des farines de céréales autres que le blé, non pas parce que ces céréales ne renferment pas de gliadine, mais plus simplement parce qu'elles n'ont pas de gluten. En somme, l'existence du gluten peut être considérée 10 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE comme caractérisant la farine du blé au même titre que la présence d'une huile essentielle, caractérise une espèce végétale donnée. Ce gluten, qu'on peut isoler facilement, serait formé en majeure partie de deux substances appelées l'une gliadine, l'autre gluténine, toutes deux solubles dans les acides et les alcalis (solutions d'où l'on peut, du reste, les précipiter par neutralisation), toutes deux donnant aussi, avec Tacide chlorhydrique concentré et l'acide sulfurique dilué, une coloration violette analogue à celle que prennent les solu- tions d'iode dans le sulfure de carbone. Cette communauté de caractères démontre l'étroite parenté de ces deux corps : au point de vue chimique, la gliadln e est, en effet, l'hydrate désoxydé de la gluténine et cette dernière un anhydride oxydé de la gliadine. Cest ce qui explique la facilité avec laquelle la gluténine et la gliadi^ie peuvent se transformer soit partiellement, soit même tota- lement l'une dans l'autre. Nous verrons plus loin la grande importance de ces transformations. Il existe cependant un moyen de différencier ces deux corps si voisins. Osborne, Guest, Hoagland, Sghleimer, ont, en.ell'et, successivement montré que l'alcool à 50» dissout \di gliadine Qw laissant la ^Zw^mm^ intacte, et c'est là ce qui a permis de constater que ces deux composants du gluten se retrouvent dans les farines de blé dans un rapport sensible- ment constant. Reprenant après Ritthausen l'étude de ce rapport, Fleurent a d'ailleurs démontré que, quelle que soit la quan- tité de gluten contenue dans une farine, celle-ci fournit une pâte d'autant plus souple et un pain d'autant plus digeste que ce gluten se rapproche davantage de la composition centésimale suivante : Gliadine 75 Gluténine 25 Le pain fait avec une farine dont le gluten s'écarte de '2 % seulement de cette composition, présente déjà des différences LES VAHIATIONS DU GLUTEN 11 qui n'échappent pas, même au moins prévenu, et ceci suffit à montrer l'intérêt considérable qui s'attache à la détermi- nation de ce rapport. Il resterait à expliquer le mécanisme de la coagulation du gluten sous le filet d'eau, en d'autres termes, l'agglutination en une masse élastique de ces matières pulvérulentes. Plu- sieurs auteurs ont attaché leur nom à cette étude : D'après Weyl et Bischoff, la gluténine se transformerait en gluten de la même façon que le fibrinogène se transforme en fibrine, c'est-à-dire sous l'influence d'une action diasta- sique. D'après Osborne et Woorhees, la gliadine se gonflerait au contact de l'eau froide — comme l'amidon au contact de l'eau bouillante — • en emprisonnant la gluténine inerte et inso- luble dans l'eau et qui constituerait ainsi comme le noyau du gluten. Il y aurait là, d'après ces derniers auteurs, un phé- nomène d'ordre j)hysique . Il est difficile, à l'heure actuelle, de prendre nettement position, de se décider d'une façon absolue en faveur de l'une ou l'autre de ces hypothèses et nous estimons plus sage de conclure en disant, avec Géo et A. Olson, que la cause de cette coagulation est, pour le moment, inconnue. IL — Dissimulation du gluten Nous avons déjà dit que l'addition, à la farine de froment, de farines étrangères, a toujours pour résultat d'amener une baisse du gluten qui peut aller jusqu'à la disparition complète de ce dernier corps. Pour les farines de fèves et autres légumineuses, cefait n'est pas controversé et tous les auteurs reconnaissent à la suite de M. Gh. Lucas, qu'il suffit d'ajouter 40 % de farine de seigle à une farine de blé pour empêcher toute coagiiltion du gluten. Nous nous trouvons donc ici en présence d'un phé- nomène bien constaté et absolument indiscuté. 12 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Mais, dès qu'il s'agit de farines provenant d'autres céréales (orge, riz, sarrasin), cette concordance n'existe plus. Pour ne pas être accusés de remonter à des travaux trop anciens qui ne' peuvent plus aujourd'hui faire autorité, nous nous bornerons à signaler deux articles assez récents — reproduits depuis par de nombreux manuels — dans lesquels nous avons relevé sur ce sujettes assertions les plus contradictoires. C'est ainsi que E. Gollin (1) mentionne que la farine d'orge agit, à Tégard de la farine de blé, comme la farine de seigle, alors que A. Ballând (2) déclare que, dans le cas d'un mélange orge-blé, le gluten se rassemble parfaitement et fournit un poids correspondant assez exactement aux pro- portions des mélanges. Pour le riz, mêmes divergences, mais cette fois en sens opposé, A. Balland constatant un abaissement anormal qui se trouve nié par E. Gollin. En réalité, comme nous avons pu nous en assurer, ces contradictions — qui nous ont, tout d'abord, un peu déroutés — sont plus apparentes que réelles. Les deux auteurs préci- tés — et ce, avec raison étant donné leur but — n'ont étudié que des mélanges où les proportions de farines étrangères ajoutées ne dépassaient guère 10 à 20 %, proportions au delà desquelles le simple examen organoleptique de l'expert le moins averti eût facilement décelé la fraude. Or, pour bien des farines, la baisse en gluten déjà appré- ciable, même avec ces proportions, — comme on pourra s'en rendre compte par la lecture du tableau ci-dessous, dans lequel nous avons condensé les résultats de A. Balland — peut cependant, dans certains cas, ne pas frapper l'attention et justifier en partie les conclusions divergentes que ces auteurs ont tirées. (1) Examen microscopique des farines de blé. \Journ. Pharm. et Chim. (6), VIII, pp. 97, 150 et 200. 1898.) (2) Sur la falsification des farines avec le seigle, le sarrasin, le riz, l'orge, le maïs, les fèves et la fécule de pomme de terre. (Journ. Pharm. et Chim. (6), IX, pp. 239 et 286. 1899.') LKS VACATIONS DU tlLUTEN 13 Nous voyons, en efïet, que si, à une farine de blé conle- nanl 26,5 % de gluten humide, nous ajoutons successive- ment : 10 % de Nous trouvons Au lieu de Sarrasin 1G,8 de gluten 23,8 Seigle 19,G - 23,8 Riz 22,2 — 23,8 Orge 23,1 — 23,8 Mais 23,7 — 23,8 Avec 20 % la baisse s'accentue^ en effet : Avec 20 % de Nous trouvons Au lieu de Sarrasin 9,8 de gluten 21, ombre de notions utiles sur la constitu- tion des semences, je vais examiner quelques exemples relatifs à leurs différents types, en m'attachant plus particu- lièrement aux semences des plantes appartenant aux familles des Légumineuses et des Graminées. SEMENCES DES LÉGUMINEUSES On sait que^ dans la famille des Légumineuses, le fruit ou gousse, provient d'un seul carpelle et s'ouvre, la plupart du temps, de lui-même et à la maturité, par deux fentes, correspondant : l'une à la ligne de suture des deux bords du carpelle, Tautre à sa nervure médiane. Les deux valves ainsi produites, entraînant chacune une des deux rangées de graines, s'écartent (fréquemment elles se tordent ou s'en- roulent sur elles-mêmes) et mettent les graines en liberté (fig. 1). Dans ce cas, la semence est une graine et il en est ainsi pour toutes les Légumineuses à gousses déhiscentes : ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE pois, haricots, vesces, lotiers, etc. Mais il n'en va pas tou- jours de même et, dans un certain nombre de Légumi- neuses où la gousse ne s'ouvre pas, la semence est, soit un fruit entier, comme dans le sainfoin, où la gousse mono- sperme tout entière constitue la semence, soit une partie du fruit, comme dans la serradelle, le sainfoin d'Espagne, où la gousse se divise transversalement en articles indéhis- cents, contenant chacun une graine. Théoriquement, on devrait donc, chez toutes les Légumineuses à gousses indé- hiscentes, rencontrer des semences où la graine est pro- Fig;. I. — Déhiscence d'une gousse de Légumineiise. Les graines ont été naises en partie en liberté. Le calice qui devrait être situé à la partie supérieure de la figure n'a pas été représenté. tégée par le péricarpe total ou partiel. En réalité les choses ne se passent pas toujours de cette façon dans la pratique et des semences, qui normalement devraient être ainsi pro- tégées, se rencontrent dans le commerce à Tétat de graines nues, ayant été dégagées artificiellement d'entre les tégu- ments du fruit. Ce cas, assez rare d'ailleurs pour les espèces à péricarpe résistant, comme le sainfoin et la serradelle^ devient la règle chez celles où la gousse est à parois minces et fragiles : trèfles et mélilots par exemple. Il est bon d'ailleurs de remar- quer que dans ces deux genres, la gousse n'est pas rigou- reusement indéhiscente, mais s'ouvre irrégulièrement. Néanmoins les graines de ces deux plantes sont toujours obtenues par des moyens mécaniques, comme celles de nombres d'autres à gousses déhiscentes : luzerne, lupuline, LES SEMENCES DES l'LANTES CULTIVÉES 3.S aiithyllide, etc., dont le battage, régrenage, facilitent la mise en liberté. Examinons maintenant quelques-uns des caractères des gousses indéhiscentes et des graines. Gousses indéhiscentes (1). — Les gousses indéhiscentes rnonospermes, ainsi que les gousses articulées, ont généra- lement leur surface externe pourvue d'ornements plus ou moins accentués : nervures saillantes, alvéoles, pointes, tubercules, etc.. permettant, en. général, la détermination Fig. 2. — Fruit du sainfoin (Onohrychis salira Lani.). tacile des espèces; c'est ainsi, par exemple, que le sainibin est caractérisé, non seulement par la forme de sa gousse, mais aussi par la présence, sur les flancs de celle-ci, d'un réseau saillant, déterminant des alvéoles très nets, tandis que des dents ou des pointes plus ou moins épineuses, se remarquent aux angles du réseau et surtout sur le bord de la gousse (fig. 2). Gousses articulées. — Les gousses articulées sont carac- térisées, d'une manière générale, par une série d'étrangle- ments plus ou moins marqués, indiquant les diiïérents niveaux de rupture du fruit : chacune des portions ainsi obtenues est un article ne renfermant qu'une seule graine. Les ornements de la surface peuvent être très variables, mais on reconnaîtra toujours que l'on se trouve en présence (1) L'habitude a consacré ce terme; en réalité une gousse indéhiscente doit être considérée comme un akène. AUN. SCIENCE AGRON. — h'' SÉRIE — IQlC — I S 34 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE d'un article quand on constatera l'existence, a chaque extrémité, de deux petites' surfaces planes dirigées d'habi- tude normalement au plus grand des axes de L'article (2, fig. 3). Si cependant on a affaire à Tun des deux articles extrêmes, 1 Fig. 3. — I. Fruit presque entier de scrradelle (Ornithopus sativus Brot.); il est composé d'articles a, a, dont chacun contient une graine. — 2. Article i.solé et grossi (6 fois), constituant la semence du commerce. on ne pourra trouver évidemment qu'une seule petite surface analogue aux précédentes. Graines des Légumineuses. — Les graines des Légumi- neuses, présentent toutes un certain nombre de caractères suffisamment nets pour qu'on puisse facilement reconnaître, à première vue, si une graine appartient à une plante de cette famille. Pour nous rendre compte de l'origine des dilférentes particularités qui se remarquent dans la morpho- logie externe des graines de Légumineuses (tout ou moins de celles de la sous-famille des Papilionacées, les seules dont nous nous occupons ici), examinons une graine de haricot déjà entièrement constituée, mais encore attachée au placenta. L"albuinen faisant défaut dans la graine mûre, Tamande tout entière est formée par l'embryon courbé, dont les cotylédons, toujours volumineux, bombés sur leur face externe, s'appliquent l'un contre l'autre par leur face LES SEMENCES DES l-J.A.NTES CULTIVEES 35 interne, lisse et plane. Ces cotylédons s'attachent à un axe très court : la tigelle (T, fig. 4), se continuant d'un côté par un organe conique : la radicule (R, lig. 4) et de l'autre par un bourgeon : la gemmule (G, fig. 4) cachée entre les cotylé- dons. En examinant avec attention la surface de la graine, on voit que la pointe de la radicule est située juste en face d'une petite dépression de la grosseur d'une piqûre d'ai- guille : le micropyle (m, fig. 5) au-dessous duquel se trouve la surface d'attache de la graine avec un court support : le m- F... H- ch- P--4 l'"ig. -'i. — Coupe schématique d'u'ne graine de Uarlcol (Phaseoliis vulgaris L.) encore attachée au placenta P. — F", funicule; Te, téo-uments; m, micropyle; 11, hile ; (h, chalaze; ce, cotylédon; T, tigelle; \\, radicule; G, iïemraule. funicule (F, fig. 4). Cette surface mise à nu lors de la chute de la graine est qualifiée de hile (H, fig. 5). Enfin, au delà du- hile, nous remarquons une petite protubérance correspondant à la chalaze (ch, fig. 5), c'est-à-dire au point où le faisceau vasculaire nourricier, après avoir parcouru le funicule, s'est épanoui en ramifications qui se sont étendues dans le tégu- ment externe de Tovule. Micropyle, hile et chalaze sont ici dans un même plan qui est le plan de symétrie de la graine. En examinant des graines autres que celles du haricot, on retrouverait les mêmes caractères morphologiques. Dans les petites graines cependant : trèfles, lotiers, luzernes, la cha- laze et le micropyle sont peu visibles, le second souvent 36 ANNALES DI-: LA SCIENCE AGRONOMIQUE même iie Test pas du tout, même dans des graines assez crrosses. Mais dans tous les cas, le hile est toujours bien distinct et sa forme, ses dimensions, sa couleur, sont autant d'indications précieuses pour la détermination des semences de Légumineuses. Un caractère ayant aussi une importance assez grande, est fourni par l'examen des faces de la graine : on distingue assez souvent sur celles-ci une dépression allongée plus ou moins en forme de sillon, qui suit extérieurement les bords de la surface de séparation des cotylédons d'avec la tigelle et la radicule. Cette dépression, V'i'^. 5. — II, s'raine de haricot (Phaseohis vulyaris L.) vue de face. — m, micropyle ; II, hile; eh, chalaze. Dans le haricot, micropyle, hile, chalaze se trouvent dans un même plan qui est le plan de symétrie de la graine (s s). L, jxrainc de luzerne {Medicago saliva L.) vue de face, mêmes indications. dite sillon radiculaire, donne également, par sa direction, sa longueur, sa profondeur, des indications intervenant fré- quemment dans la détermination des semences de cette famille. La plupart du temps, les graines sont symétriques, de telle sorte que, vues face au hile, elles présentent deux côtés identiques. Cependant, les graines de luzerne sont généralement asymétriques et, vues face au hile, appa- raissent plus ou moins gauches, plus ou moins tordues (fig. 5). Cet aspect irrégulier, facile à constater avec un peu d'attention, constitue, en particulier, un caractère qui nous permettra de distinguer les semences de luzerne de celles de plantes voisines. LES SEMENCES DES PLANTES CULTIVEES 37 Les tableaux synoptiques qui suivent ont été construits en vue de la détermination des semences, telles qu'on les rencontre le plus habituellement dans le commerce; cepen- dant, pour quelques-unes d'entre elles, par exemple la lupu- line, le mélilot, etc., ils permettent de déterminer la semence non seulement à l'état de graine, comme c'est le cas le plus fréquent, mais aussi à l'état de fruit, cas qui se présente de temps à autre. SEMENCES DES GRAMINÉES Les semences appartenant aux plantes de la famille des Graminées sont toujours constituées par un fruit : chacun sait que l'un des caractères des Graminées est d'avoir ■-E Fifc. 'i- — Fruit du blé, vu par sa l'ace dorsale (à gauche), sa face ventrale (au centre), de profil (à droite). — E, place de l'embryon; S, sillon; P, poils. l'amande de la graine soudée au péricarpe du fruit : l'en- semble constituant un caryopse. Ce fruit, d'ailleurs, ne se présente pas toujours nu, ainsi que cela a lieu, par exemple, pour le seigle et beaucoup de variétés de blé, mais souvent il est protégé par les glumelles et, dans certains cas, les glumelles elles-mêmes sont enveloppées par les glumes (1). Nous allons passer en revue ces divers types de semences. Prenons tout d'abord comme exemple, le fruit du blé. Ce fruit, vulgairement qualifié de grain, nous présente deux 11) Glumes et glumelles constituent ce qu'on nomme vulgairement les balles. 38 ANNALES DK LA SCIENCE AGRONOMIQUE faces bien distinctes : Tune d'elles, parcourue d'une extré- mité à l'autre par un sillon profond, est la face ventrale située en face de la glumelle supérieure : l'autre face ou face dorsale, regardant la glumelle inférieure, est assez fortement bombée, sans sillon et porte à l'une de ses extrémités une sorte de petite plage nettement délimitée (E, fig. 6), indi- quant extérieurement la place de l'embryon. L'extrémité opposée à l'embryon est arrondie et, à part une touffe de poils plus ou moins étendue, ne présente rien de spécial (fig. 6). Toutes ces particularités de la morphologie externe du caryopse du blé, se retrouvent, soit identiques, soit plus Fif^-. 7. — Fruit du seigle {Secale cé- réale L.). — E, place de Tembryon. Fig. 8. — Fruit du maïs {Zea Mays L. — E, place de l'embryon. ou moins modifiées, dans ceux des autres Graminées. En tout cas, il est généralement facile de distingner Textrémité occupée par l'embryon, car celui-ci est toujours assez nette- ment délimité, sur la face dorsale du caryopse par une ligne courbe, enveloppant une surface plus ou moins ovale ou elliptique, saillante ou déprimée (fig. 7 et 8). Dans les tableaux synoptiques suivants, on aura rarement l'occasion de tenir compte du caryopse, car la plupart des semences de Graminées sont constituées par fe fruit accompagné des deux giumelles : d^où les termes assez fréquents de semences vêtues et plus rarement de faux fruits qui leur sont appliqués. Pour nous rendre compte des caractères morphologiques externes d'une semence de ce type, prenons comme exemple LES SEMENCES DES PLANTES CULTIVÉES 39 le ray grass anglais {Loliicm perenne) (fîg. 9). Chacun des épillets dont rensemble constitue l'inflorescence, se désar- ticule à la maturité ; Taxe se brise de telle sorte que chaque semence porte sur sa face ventrale (côté de la giumelle supérieure) une portion de cet axe, représentant, non la Fig. 9. — Epillet (à demi schématique) du ray-grass anglais (Loliuin perenne L.). — R R, axe (rachis) de l'inflorescence ; A, axe de l'épillet ; G, glumc ; F, à F7, fleurs successives de répillet ; S, S,, So, etc., points où l'axe de l'épillet se brise à maturité. Chaque fleur, devenue alors une semence (telle qu'on l'entend au sens agricole), entraîne avec elle un pédicelle qui n'est autre qu'un fragment de l'axe A. Ainsi la fleur Fj, à maturité, entraine la partie SSj de l'axe; la fleur F.2, la partie S, S.,, etc. partie qui supporte la semence elle-même, mais celle qui la suit immédiatement. Cette portion de l'axe de l'épillet porte le nom de pédicelle (1) et peut avoir une importance assez notable pour la détermination des semences qui le possèdent. (1) A. proprement parler c'est en somme le pédicelle de la semence qui suit immédiatement celle qui porte cet organe. -'lO ANNAT.KS D1-: LA SCIENCE AGRONOMIQUE C'est ainsi que, dans le cas qui nous occupe, la section aplatie ou losangique de ce pédicelle, sa position appliquée contre la glumelle supérieure, permet de séparer nettement le ray-grass anglais de la iétuque des prés, dont les semences ont un aspect très analogue, mais où le pédicelle, toujours plus ou moins cylindrique, légèrement écarté de la glumelle supérieure, présente un sommet occupé par un petit plateau ou une surface plus ou moins bombée (fig. 10). Les semences vêtues, ou faux fruits des Graminées, peuvent encore présenter d'autres caractères, par exemple Fi^;. 10. — Parties inférieures des semences de ray-^rass anglais (Lo/Jumpere/tne; I,.), à gauche et au centre, et de fétuque des prés (Festiica pratensis Huds.), à droite. Remarquer la difTérence dans la forme du pédicelle. être munies d'une, ou parfois de deux arêtes. La position, la dimension, la forme de ces appendices sont très variables. L'arête, généralement portée par la glumelle inférieure, peut être, soit terminale comme dans les fétuques : F. ovine, f. rouge, f. hétérophylle (fig. 11), soit placée lé- gèrement au-dessous du sommet (bromes), soit fixée tout à fait sur le dos (avoine élevée) (1), soit enfin à la base (1) Les semences de l'avoine élevée (fig. 13) sont la plupart du temps munies de deux arêtes : l'une grande et coudée, l'autre, à l'opposé courte et droite. Ces deux arêtes ne sont pas portées par les glumelles de la même fleur ; l'arête coudée est fixée sur le dos de la glumelle inférieure d'une fleur mâle, stérile par conséquent, l'autre, à peu près invisible dans les semences du commerce, est fixée au-dessous du sommet de la glumelle inférieure de la fleur hermaphrodite qui a fourni le caryopse. LES SEMENCKS DES PLANTES CULTIVEES 41 comme dans la caiiclie gazonnanle (fig. 12). D'autre part, Vig. II. -- Fctuque Ii('téropliylIe (Festucu heicroitJiylla f-am.), à gauche, et Féliique ovine {Festaca bvina L.), ;i droite. cette arête, assez fréquemment droite, peut être coudée et. Fig. 12. — Candie éle\(''e (Aira cœspilosa L.). dans ce cas, la portion qui s'étend entre le point d'attache La semence commerciale du fromental consiste donc, glumes mises à part, en l'épillet tout entier puisque les épillets du fromental sont tous constitués par deux fleurs analogues aux précédentes. 42 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE de l'arête et la partie coudée est tordue en hélice : tri- sette jaunâtre, avoine élevée (âg. 13), ilouve (1) (fig. 14). Cette particularité se remarcfue facilement, soit à l'œil nu, soit à la loupe, mais on peut aussi la constater en plaçant Fig. i3. — Avoine élevée (Ai'ena elatiorh,), fromental. — i. Semence telle qu'elle se présente dans le conamerce et constituée par une fleur mâle stérile dont la glumelle inférieure porte une arête coudée et une fleur hermaphrodite ayant fournit le caryopse. — 2. La fleur liermaphrodite à la maturité. ces semences dans l'eau; on voit alors la partie terminale de Tarête s'animer d'un mouvement rotatoire, plus ou moins (1) Dans la flouve, il y a encore deux arêtes, mais ici elles sont por- tées chacune par une fleur stérile, réduite à sa glumelle inférieure (fig. 14). L'une de ces arêtes est droite et fixée vers le milieu de la face dorsale de l'une de cesglumelles, la seconde, coudée, est attachée près de la base de l'autre glumelle. Le caryopse de la semence commerciale de Ilouve est donc doublement enveloppé : d'abord par ses glumelles bril- lantes, brunes ou fauves, puis par les glumelles des fleurs stériles velues et aristées. Dans l'épillet entier il existe de plus deux glumes toutes deux dépourvues d'arêtes. LES SEMENCES DES PLANTES CULTIVEES 43 saccadé, grâce aux phénomènes d'iiygroscopicité dont la région tordue est le siège. L'arête, quand elle est terminale, est parfois très courte et, à première vue, il devient assez difficile de savoir si la semence est aristée ou simplement terminée en pointe aiguë. Les tableaux synoptiques suivants permettront néan- -am 1' Fig-. i/|. — Floiive odorante (Anthoxantlaiin odoratum L.). — i. La semence telle qu'elle se présente dans le comna«rcc. — 2. Figure schématique d'un épillct : gm, glumelle inférieure d'une fleur stérile ; gm', glumelle inférieure de la seconde fleur stérile portant une arèle coudée et tordue en hélice ; gs et gi, glumelles supérieure et inférieure entourant le caryopse ; Gi et Gs, glumes inférieure* et supérieure. (Généralement, on ne trouve pas ces parties Gi et Gs dans les semences du commerce). — 3. Caryopse. moins, dans tous les cas, d'arriver au nom de la semence. Très souvent, les glumelles qui protègent le caryopse sont ternes, de consistance membraneuse et assez tendre ; mais chez certaines plantes : sorgho^ alpiste, panicum, elles sont brillantes, relativement dures et souvent fortement emboîtées l'une dans Tautre. D'autre part, si le pédicelle 44 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE peut faire défaut, on en trouve, en revanche, parfois deux attachés à la même semence ; ainsi par exemple chez le sorgho dont la figure 15 représente un fragment d'inllo- rescence : il arrive souvent que l'axe rameux A se brise aux points R, R, de telle sorte que chaque semence (figurée en gris) entraîne avec elle les portions P, P, et comme géné- ralement les épillets qui surmontent ces portions se déta- chent, les semences portent à leur base deux pédicelles. Fiff. i5. — Fragment de Tinnorescence ramifiée du sorgho à sucre {Sorghum saccharaliini). — A, axe ramifié de l'inflorescence; R, point de rupture de l'axe ramifié ; P, pédicelle. Gomme je l'ai signalé plus haut, les glumelles ne sont pas toujours seules à accompagner le caiyopse : les glumes aussi peuvent prendre part à la constitution de la semence, telle qu'on la trouve dans le commerce: le fruit est alors doublement enveloppé. C'est ainsi que se présentent : le vulpin, la houque (1). (1) Dans le vulpin, il n'y a qu'une seule glumelle : la glumelle inférieure qui, grâce à ses bords soudés, forme autour du caryopse LES SEMENCES DES l'LANTES CULTIVEES 45 Enfin, la présence de poils ainsi que de divers ornements : dents, tubercules, nervures, cils, etc., que peuvent présenter les semences de Graminées, constituent encore des carac- tères précieux pour leur détermination. Les semences issues de plantes cultivées autres que les (^ -aTT' s 9 FifT. iC, — Epillet de vulpin des prés (Alopecurus pratensis L.). — i. Semence telle qu'elle se présente dans le conamcrce. — -2. Figure sch<''matique de l'épillet : Gi. fflumc inférieure ; Gs, glume supérieure ; gm, glumelle unique cachée en grande partie par les glumes et figurée en pointillé sauf au sommet portant une arête léirèrement coudée et attachée à la base de la face dorsale de la glumelie. Légumineuses et les Graminées sont, comparativement, moins nombreuses ; cependant, je crois utile d'en décrire rapi- une sorte de sac. L'arête que l'on voit sortir au sommet de la semence, d'entre les glumes, est portée par cette glumelie. Celte arête, légèrement coudée, s'attache vers la base de la face dorsale de la glumelie. La semence commerciale du vulpin est constituée par l'épillet tout entier (fig. 16). Dans la houque, les deux glumes enveloppent deux fleurs, l'une, l'inférieure, fertile et dépourvue d'arête, l'autre supérieure stérile (fleur mâle) à glumelie inférieure portant au-dessous du sommet une arête très courte, recourbée en dedans en forme de crochet ; la semence com- merciale consiste, comme dans le vulpin, en l'épillet tout entier (fig. 17). 46 ANNALES DE LA SCIENCE ACRONOMIOUE dément quelques types : les remarques qu'on peut faire à ce sujet permettront, assez souvent, de reconnaître à première vue si telle ou telle semence appartient à une plante cultivée de l'une des familles que nous allons passer en revue. Fig. 17. — Hoiupic laineuse {Holciis lanaUts L.). — i. Epillet : Gi, glume infé- rieure; Gs, glume supérieure. — 2. Les deux fleurs que protègent les glumes : Ff, fleur fertile; Fs, fleur stérile; A, axe de ri'pillet. CRUCIFERES La plupart des semences de Crucifères cultivées sont des graines contenues dans un fruit déhiscent : silique (beau- coup plus long que large) ou silicule (moins de trois fois plus long que large). Ce fruit provient de deux carpelles soudés par leurs bords ; entre les carpelles s'est développée une fausse cloison réunissant les placentas pariétaux et sépa- rant ainsi l'ovaire en deux loges contenant chacune deux rangées d'ovules. A la maturité il se produit quatre fentes situées deux à deux de part et d'autre du placenta voisin, déterminant de cette manière la formation de deux valves qui, s'écartant Tune de l'autre, d'abord par leur portion basilaire, finissent par se détacher après être souvent LES SEMENCES UES l'LANTES CULTIVEES 47 restées longtemps soudées par leur partie supérieure. En s'écartant, ces valves mettent à nu la fausse cloison où les placentas forment, sur les bords de celle-ci, un petit bourrelet auquel sont attachées les graines, finalement mises en liberté (fig. 18 et 19). Toutes les Crucifères ne se comportent pas de cette manière et il en existe, parmi les plantes cultivées, qui pos- Fifi. i8. — Silique de clioii (Hrassica). - V V, valves s'écartant, laissant ap- paraître la fausse cloison C ; P, pla- centas sur lesquels les praiues sont attachées. Vig. 11). — Silicule de cresson alénois (Leiddiain salù'uinL.). — i. Avant la dé- liisccnce; a. Au moment de la déhis- cence. — Chaque loge ne contient qu'une graine. sèdentsiliques ou silicules indéhiscentes, tels sont : le radis, le pastel (fig. 20), le chou-marin. Pour les deux dernières plantes, le fruit monosperme constitue tout entier la semence telle qu'on la rencontre dans le commerce ; il n"en est pas de même du radis, où le fruit, contenant un certain nombre de graines, est soumis au battage, ce sont alors ces dernières qui constituent la semence. La silique du radis est d'ailleurs remarquable par sa structure interne : Tintérieur tout entier est rempli par une substance spongieuse ayant quelque ressemblance avec 48 ANNALE DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE la moelle de sureau et dans laquelle sont englobées les graines. Parmi les Crucifères introduites dans les tableaux synopti- ques suivants, il n"en existe pas ayant comme fruit une silique indéhiscente articulée analogue à celle de la rave- Fig. 20. — Silicnle du paslel {Isatis linctoria L.). nelle par exemple (fig. 21) ; tout au plus pourrait-on consi- dérer, comme appartenant à ce genre de fruit, la silicule monosperme du chou-marin, qui présente à la base de la portion la plus volumineuse un petit article, stérile d'ailleurs. Fifr. -il. — Fruil de ravenelle (/{aplianus Haphanislrum L.). en articles de ce fruit. Remarquer la division La graine des Crucifères renferme une amande à peu près entièrement constituée par l'embryon (1), et la disposition de ce dernier nous permettra d'expliquer quelques particu- larités extérieures de la graine. On a vu que, dans les Légumineuses, la forme des cotylédons, la position de la (1) Il existe dans les graines de Crucifères un albumen rudimentaire constitué par une assise de cellules à contenu albuminoïde, placée à la face interne des téguments. LES SEMENCES DES PLANTES CULTIVEES 49 radicule par rapport à ces derniers, enfin, d'une manière généralel'aspectde l'embryon, demeurentlesmêmesquelleque soit la graine à laquelle on s'adresse. Il n'en est plus ainsi pour les Crucifères où les différentes parties de l'embryon peuvent affecter, les unes par rapport aux autres, diverses -C --- - Fif '-.--R--- Principales dispositions de remijryon dans les graines de Crucifères. C, cotylédons ; R, radicule. dispositions dont les principales sont indiquées dans les figures schématiques ci-contre (fîg. 22). De l'examen de ces figures, il résulte que la place de la radicule, en général, sera toujours visible à l'extérieur de la graine où elle appa- Fig. 23. — Graine de roquette (Eruca saliva, Lam.). — L'embryon, dans cette graine, adopte la disposition A de la figure 22, aussi reraarque-t-on un sillon S' parallèle au sillon radiculaire S. Sur cette graine, ces sillons sont indiqués extérieurement par une double ligne qui se détache en teinte foncée sur le fond plus clair de la graine. raîtra sous forme de saillie plus ou moins accentuée et, dans le cas où les cotylédons sont plies une fois en travers, on pourra fréquemment observer nettement, de chaque côté du sillon radiculaire, un sillon parallèle placé là où le cotylédon extérieur cesse d'emboiter l'autre (fîg. 22 A et fig. 23). Si l'on ajoute que la plupart des graines de Crucifères s'écrasent facilement en laissant une tache grasse, on voit qu'il y a là un ensemble de caractères permettant, ANN. SCIENCE AGRON. — l\'- SERIE — 1 9 I (') — 1 /l 50 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE en général, de distinguer immédiatement les graines appar- tenant aux plantes de cette famille. OMBELLIFÈRES Dans la famille des Ombellifères, toutes les semences sont des fruits secs indéhiscents, appartenant par consé- quent à la catégorie des akènes. Dans le cas particulier des Fifï. jlf. — Fruit du persil {PeLroscUiuiiii satituim liolTni.). Ombellifères, le fruit provient de deux carpelles soudés : à la maturité la partie correspondant à chaque carpelle et contenant une seule graine, se détache de sa voisine et, comme chacune de ces parties est en somme un akène, on s'explique le terme de diakène appliqué au fruit des Ombellifères. Voyons sur quelques exemples quelle en est la structure et quelles en sont les particularités extérieures. Examinons d'abord le fruit du persil (fig. 54) ; les semences se présentent habituellement sous deux aspects : ou bien les akènes sont complètement séparés ou ])ien sont encore rapprochés l'un de l'autre à l'extrémité d'un pédoncule commun; il est d'ail- leurs facile de les isoler en introduisant l'ongle entre eux. Mais si l'on opère avec précaution, après avoir au préalable ramolli le fruit dans de l'eau chaude, on peut très facile- LES SEMENCES DES PLANTES CULTIVEES 51 ment mettre en évidence un petit filet (/", fig. 25) réunissant le sommet de chacun des akènes à l'extrémité supérieure du pédoncule. Ainsi pendant quelque temps, ceux-ci complète- ment mûrs, avaat de s'isoler d'eux-mêmes, restent fixés au pédoncule commun grâce aux petits filets f. Ces derniers ne sont autre chose que des faisceaux de fibres situés dans la plan de symétrie de chaque akène, sur sa face interne, et qui se trouvaient primitivement dans la cloison séparatrice des deux loges de l'ovaire. Les deux akènes étant semblables, examinons la structure de l'un d'eux (fig. 25). On y distingue Fig. 20. — Persil (Petroselinum sativum Hoffm). — Les deu\ akènes écartés laissant voir les petits filets f. — S, style ; G, côte primaire; V, vallécule. d'abord deux faces : une face externe bombée et une face interne presque plane ou très légèrement concave ; la pre- mière est parcourue suivant sa longueur par cinq côtes, dites côtes primaires : une médiane, deux latérales et deux marginales, et l'on appelle vallécule l'espace compris entre deux côtes primaires consécutives. Au sommet de l'akène, on remarque un petit renflement conique terminé par un court organe filiforme rabattu vers le bas : l'un des deux styles flétris de la fleur. Effectuons maintenant une coupe transversale et regardons-la à l'aide d'une forte loupe, nous voyons que chaque côte primaire est parcourue par un faisceau vasculaire tandis que chaque vallécule est occupée par une cavité : canal sécréteur nommé bandelette, renfermant une substance brune ; deux bandelettes se 52 ANNALliS DE LA SCIENCJ^. AGRONOMIQUE remarquent également dans l'épaisseur de la face interne. Ces canaux sécréteurs, plus ou moins visibles par transparence, se distinguent très bien dans les akènes peu Fip. :!(■>. — Frnil «lu panais (Pastinaca sativa L.). — i. Face externe d'un akène: remarquer les quatre bandelettes (en noir) qui, partant de la partie supérieure de l'akène, s'étendent presque jusqu'à sa base, — a. Face interne du même; nu ne dislingue que deux liandelcttes. épais, comme par exemple ceux du panais (fig. 26). Si nous examinons maintenant le fruit de la carotte, nous distingue- rons encore, surtout en nous aidant d'une coupe transver- Fi>r. ■>■-. —Fruit Av. la carotte {Daucns -145 Og^OOe O'J'OOO Os' 000 Oa' 000 3 a'- 292 Tuée par l'alcool et l'éther 2 584 057 023 017 023 2 892 Tuée par l'acétone.. 3 259 035 146 595 1 829 3 259 Desséchée en 24 h.. 3 292 000 023 213 1 370 3 292 Desséchée en 48 h.. 3 292 068 150 2 446 8 430 8 877 Putréfiée 3 922 169 1 853 3 • 145 3 349 3 378 11 y a lieu de noter que la sucrase de levure à Tacétone est régénérable par la chaleur, contrairement à celle préparée avec l'alcool et l'éther. Il est encore difficile de donner une explication satisfaisante de la thermorégénération de la sucrase de levure, mais on peut espérer mettre à profit ce curieux phénomène pour prépa- rer des solutions de sucrase d'une grande pureté. P. N. P. Thomas. — Rapport des substances protéiques de la levure avec la sucrase {C. R. Ac. Se, t. CI.VIII, 1914, p. 1597). L'auteur a pu extraire de la levure un protéide phosphore voisin de la caséine, et une albumine qu'il a appelée céré- visine. La cérévisine possède un faible pouvoir sucrasique. tan- dis que le protéide phosphore n'a aucun pouvoir sucrasique. Depuis la publication du travail de Durieux (voir ci-dessus) l'auteur a vu que le pouvoir sucrasique de la cérévisine pou- vait augmenter par l'ébullition dans certaines conditions. Bertrand et Rosenblatt (voir ci-dessus) ont montré que la régénération de la sucrase par la chaleur est en rapport avec AlfH, SCIENCE AGRON. — 4' SERIE — 1916 — I 6 32 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE une altération particulière des cellules de levure; or, la céré- visine augmente au fur à mesure que l'autolyse progresse et la quantité de sucrase fournie par la levure augmente dans des conditions analogues. P. N. LAITERIE Ch. Groud. — Le fromage de Rollot (V Industrie Laitière, m^ année 1914, p. 331). Ce fromage est fabriqué à Rollot, village de la Somme, situé à 9 kilomètres de Montdidier. C'est une sorte de camembert plus haut mais de plus petit diamètre; il pèse 450 grammes et nécessite trois litres de lait au moins. P. N. * Bonn, Dubernard et PaCxÈs. — Variations de composition des beurres et des laits dans le département du Nord. — Résultat d'une enquête d'une année (1912-1913), {Annales des Falsifi- cations, 7" année, 1914, p. 231). L'analyse des 301 échantillons prélevés au cours de Tannée 1912-1913 montre que tous ces laits sont normaux. Quatre, soit 1,32 % ont une faible teneur en beurre, mais pas suffisamment faible pour être considérés (dans la région du Nord) comme écrémés. La majorité des échantillons (60,47 %) est fournie par des laits ayant une teneur en beurre de 30 à 40 grammes par litre. Les teneurs en extrait sec dégraissé sont également normales; mais il faut noter que, dans cette région du Nord, l'extrait sec dégraisse peut s'abaisser à 86 grammes par litre. ' La nourriture donnée aux vaches et le moment de l'année ne paraissent pas avoir d'influence sur le lait, au moins en ce qui concerne la teneur en beurre. Au point de vue des beurres, sur 301 échantillons, 3 (soit 1 %) pourraient être considérés comme douteux, 2 pourraient être considérés comme margarines à 15 ou 20 % et un autre comme margarine à 40 %. Les résultats obtenus confirment l'existence des beurres anor- maux ; mais ces beurres sont très rares, et il est impossible de REVUE AGRONOMIQUE 83 généraliser des anomalies, d'ériger l'exception en règle sans risquer de porter un coup mortel aux intérêts de l'agriculture. Les auteurs estiment que, sans risquer de créer de fâcheuses erreurs judiciaires, on peut sans la moindre hésitation affir- mer la falsification d'un beurre provenant d'un marchand, lorsque l'indice d'acides volatils solubles est inférieur à 24, et ce d'autant plus que le marchand mélange entre eux les divers beurre? qu'il reçoit. Si l'indice est inférieur à 24, on peut, lorsqu'il s'agit d'un beurre de cultivateur, demander un échantillon de comparaison provenant d'une traite surveillée. P. N. G. H. N. D. A. — Coût de la nourriture des vaches en vue de la production du lait {Kent and Surrey Co-Councils, S. E. Agric. Collège Wye), Cette recherche fut commencée en 1908 et les résultats obte- nus furent publiés en 1910 et 1913. Le troisième rapport publié récemment traite la période du l'"" mai 1913 au 1*='' mai 1914. L'année fut divisée en période d'hiver et en période d'été de 26 semaines chacune. Dans les calculs du prix de revient de l'alimentation la valeur suivante fut donnée aux productions de la ferme : • Betteraves 10- s. Navets 8 s. Foin 60 s. Paille d'avoine 40 s. Paille d'orge 25 s. Pommes de terre 20 s. Les résultats moyens par vache pour la période du l*' mai au 1" novembre 1913 dans 17 fermes et portant sur 592 vaches Shorthorn furent : Production de lait par jour 2.3 gallons Prix de la nourriture par jour 5.45 d. Prix de la nourriture pour un gallon de lait 2.37 d. En surplus un troupeau de 22 vaches de Guernesey et un autre de 18 Jersiaises compris dans l'épreuve donna un rende- ment moyen. Production du lait par jour 1 . 99 et 1 • 57 gallons Prix de la nourriture par jour 4.35 d. et 7.75 d. Prix de la nourriture pour un gallon de lait. 2.18 d. et 4.93 d. 84 ANNALES ni^ LA SCIENCE AGRONOMIQUE Prenant ]a moyenne de tout le troupeau il l'ut calculé que le prix des aliments consommés durant toute la période d'été était par vache de £ 4 1 s. 6 d. que l'on peut décomposer comme suit: 1° Nourriture du dehors : Aux pâturages £ 1 16 s. 4 d. Herbe fraîche 3 s. 10 d. 2° Nourriture à Vétable : Aliments concentrés £ 1 11 s. 8 d. Racines 4 s. 8 d. Fourrages 2 s. 4 d. Graines trempées 3 s. 3 d. Les résultats moyens par vache pour la période d'hiver du 1" novembre 1913 au 1" mai 1914 sur 18 fermes comprenant 032 vaches Shorthorn furent : Production du lait par jour 2.26 gallons Prix de la nourriture par jour i2.12 d. Prix de la nourriture pour un gallon do lait 5.36 d. Les chiffres correspondant par vache pour les vaches de Guernesey et de Jersey du troupeau ci-dessous furent respec- tivement : Production du lait par jour 1.6 et 1 .35 gallons Prix de la nourriture par jour 12.57 d. et ~. 9.23 d. Prix de la nourriture par gallon de lait 7.87 d. et • 6.84 d.° Le prix moyen pour tout le troupeau de la nourriture con- sonnnée durant la période d'hiver était par vache, de £ 05 3. 6 d. que Ton peut décomposer comme suit : Racines £ 2 2 s. Il d. Fourrage £ 2 16 s. 10 d. Graines trempées £ 7 s. 7 d. Aliments concentrés £ :> 13 s. 2 d. .1. S * * * CHLMIE ANALYTIQUE Weinwurm. — Pouvoir germinatif des orges séchées à la touraille [Zeitschr. f. d. ges. Brauwesen, t. XXXVII, 1914, p. 141). La dessiccation à 30° R. pendant douze heures à diminué le pouvoir germinatif ; niais si l'on ne fait germer l'orge séchée qu'après un repos de neuf jours, le pouvoir germinatif csl supé- REVUE AGRONOMIQUE 8.") rieur à celui de l'orge non Iraitée ; par exemple, orge primi- tive 89,7 %; orge séchée 82 %; orge séchée api'ès repos 96,5 %. P. N. AuLARD. - Les filtres-presses nouveaux, leurs applications dans les sucreries américaines (Assoc. Cliini. Suer, et Dist., t. XXXI, 1914, p. 764). E. Fleurent. — A propos de la diminution du gluten des blés français (C. R. Ac.Sc, t. GLVIll, 1914, p. 1591). A propos d'une note de M. Balland (qui a été résumée dans un numéro précédent de ces Annales), M. Fleurent rappelle qu'il a déjà montré que c'est bien à l'adoption de plus en plus grande par rag;riculture des variétés à haut rendement qu'est due la diminution du gluten réel existant dans la totalité de l'amande farineuse du grain de blé. M. Ballanu, tout en adop- tant cette conclusion, trouve une autre cause de la diminution du gluten dans le développement donné par l'industrie fran- çaise aux procédés de mouture moderne ; il n'apporte aucun chiffre précis à l'appui de ses affirmations. M. Fleurent rap- pelle en terminant que, d'après ses travaux antérieurs, à blu- tage égal les farines de la mouture moderne donnent toujours un pain contenant une somme d'énergie totale supérieure au pain obtenu h l'aide des farines des anciens procédés. P. N. SoHNGEN et Fol. — Décomposition du caoutchouc par les microbes {Zentralhlatt fur Baher, t. XL, 1914, p. 87). Les micro-organismes ne peuvent se développer sur du caoutchouc sec. Si le caoutchoiic renferme de l'eau, les bacté- ries et moisissures s'y développent et attaquent les matières albuminoïdes, les matières hydrocarbonées et les résines du caoutchouc; certaines espèces de micro-organismes déterminent la formation de taches sans altérer les propriétés mécaniques du caoutchouc. P. N. 86 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE D' Thoni. —Examen biologique du miel {Schweizerische Bienen- Zeitung, 1914, p. 28, d'après .-inn. JJrusx. et Dist., 1914, p. ii28). On sait que les méthodes chimiques pour déceler les falsifi- cations du miel sont très douteuses. L'auteur hidique deux procédés biologiques qui permettent de prouver avec une grande sûreté la falsification du miel naturel. 1" Réaction à la diastase. — 11 existe dans le miel un ferment diastasique, provenant des sécrétions glandulaires des abeilles, qui, mêlé avec de l'amidon soluble, le change rapidement en sucre. On juge donc la qualité du miel suivant qu'il y a forma- tion ou non de sucre, lorsqu'on le mélange à l'amidon. Cette méthode est incertaine avec les miels chauffés. 2" Réaction des précipitines. — Le miel contient une substance protéique provenant des sécrétions des abeilles, qui, lorsqu'elle est inoculée aux lapins, provoque la formation d'an- ticorps dans le sérum de leur sang ; ces anticorps, mélangés avec le miel examiné, forment avec lui un précipité. En com- parant la quantité de précipité à celle obtenue à l'aide d'un miel connu, on conclut à la fraude s'il y a moins de préci])ité, ou à la pureté s'il y a plus de précipité. P. N. Stœglin. — Etude critique de la méthode de Césaro pour la recherche du coco dans le beurre (Ann. des Falsif'., 7*" année, 1914, p. 223). La méthode de Césaro paraît utilisable dans un certain nom- bre de cas, particulièrement : !•* pour différencier rapidement la graisse de coco d'une autre graisse quelconque ; 2° pour déceler le coco dans les graisses et le beurre (jusqu'à 10 % s'il a été mélangé à l'état solide, jusqu'à 25 % seulement s'il a été mélangé à l'état liquidoi. Avec les beurres contenant moins de 10 % de coco, l'auteur n'a pu obtenir que des résul- tats douteux. La description de la méthode de Césaro a été faite dans le livre de M. Lahachr (voir Ann. Se. Agr., 1913, (2\ p. 220). P. N. ANNALES Dl"- LA SCIKNCE AGRONOMIQUE 87 Lematte. — Dosage des acides monoaminés dans le sang (C. 1i. Ac. Se, t. GLVIIÏ, 1914 p. 1379). La nouvelle méthode de dosage est basée sur les princi|)es suivants : 1° l'acide phosphotungstique, en solution sulfu- rique, précipite tous les albuminoïdes et l'ammoniaque, mais ne touche pas aux acides animés ; 2° si, à une solution de phosphotungstate de soude, on ajoute du chlorure de calcium, on précipite le composé tungstique à l'état de phosphotungstate de chaux insoluble ; 3° la chaux en excès, précipitée par l'oxa- late de potasse, laissera dans la solution les acides animés qui seront dosés par la méthode au formol de Ronchèse. (Pour cette méthode au formol, voir Ann. Se. Agr. 1913, (1), p. 428). P. N. * 2661-1-16. — Société Générale d'Impression, 21, rue Ganneroii, Paris. t lU: 82' année Juillet-Septembre 1915 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE FoasroDÉEs E2>r is84 f^a-r, LOUIS grande A. xj PUBLIÉES TOUS LES MOIS SOUS LES AUSPICES DU MINISTÈRE DE L'AGRICULTURE PAR L'ASSOCIATION DES ANCIENS ÉLÈVES DJE L'INSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE 16, Rue Claude-Bernard — PARIS 03 a o ;3 (» :3 Gibabd Ahdbé, Ahsot, Bebtbakd, katser Bbdbo crobiologie. . . . ) 4 Economie du bétail. Mauévbe MonssD, M. vacheb' J.-E. Ldgas 5 Economie forestière. Hickel Chahcebei, Gdinieb Gebdil 6 Économie rurale, j mutualité, statisti- \ J. Hitieb Lesace, de RocQnieNT > Tabdt Çoe ) 7 Enseignement agri- ) „ „, PQ^g^ ^ GBOSJEAN TBOnABD-RlOUE, Weby, Chancbin Sagodbik 8 Génie rural .... RniGEiMABN de Coudé, Vebmobei Codpa» 9 Horticulture et ar- ) „ „ „, _ boriculture. . . . ) "*"" Costantik, D' Poibadit Bossabd 10 Sciences appliquées i à l'agriculture, en- f „, „ „ „, „ tomologie, parasi- !>' R^^habd Mabchai, D' Pobtieb . MAfiTiH-CiAOBE G. Fboh tologie ) 1 1 Technologie agri- ) , „ , g^^g *^ "^ LlHDET MAZE, SAIUABD, L, AMMANH NOTTIH 12 Viticulture .... Viau J. Cazeues, Massighoh p. Kabsa» Secrétaire de la Rédaction : J. Simohs Secrétaire administratif : P.-L. Bbahcheb LES SALAIRES ET L'EXODE RURAL DES MOYENS DE SUPPLÉER AU MANQUE DE LA MAIN-D'ŒUVRE (^> Par ABEL BEGKERICH INOliRIEUR AGHIOOLE INTRODUCTION A la crise agricole se manifestant par le bas prix des produits du sol a succédé la crise de la main-d'œuvre dont notre agricul- ture souffre actuellement. Dans son louable désir d'être rensei- gnée avec exactitude sur le mouvement d'exode des ouvriers agricoles de la campagne vers la ville, et sur les moyens de sup- pléer au manque de la main-d'œuvre ainsi diminuée dans sa qualité et dans sa quantité, la Société d'Agriculture de Seine- et-Oise a ouvert, en 1914, un concours sur les fonds de la dotation du prix Lftmayran, portant sur les questions suivantes : Les prix actuels de la main-d'œuvre comparés aux prix qui étaient pra- tiqués il y a trente ans ; Établir les rapports de ces prix avec le prix de vente des différents pro- duits agricoles; Rechercher les moyens de suppléer au manque de la main-d'œuvre. Pour répondre aux questions posées, nous étudierons en pre- (1) Mémoire honoré d'une récompense de la Société d'Agriculture de Seine-et-Oise, concours de 19l4 pour le prix Lamayran. Prix supplémen- taire : médaille d'or, grand module. ANN. SCIENCE AGRON. — 4» SÉRIE — 1915 86 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE mier lieu le mouvement des salaires de 1862 à 1910. La Société désirait seulement connaître ce mouvement depuis 1880, mais il nous est apparu qu'un mouvement de ce genre ne se pouvait isoler dans le temps, et que, pour en bien connaître l'allure, il était nécessaire d'en calculer la vitesse initiale au point de dé- part des comparaisons. Ainsi la variation du salaire se répartit sur un champ plus vaste ou, si l'on préfère, le mouvement des salaires pendant les trente dernières années est mieux défini par la connaissance de ses antécédents; il y a là une sorte de statistique pedigree qui indique mieux une évolution. En second lieu, nous rechercherons les oscillations des prix de vente des principaux produits agricoles en observant la même prudence pour rendre les résultats comparables à ceux de la première partie. Les prix ne seront pas toujours indiqués par année, car on risquerait de masquer les mouvements généraux sous l'influence des bonnes ou des mauvaises récoltes. Les moyennes portant sur plusieurs années donnent des prix plus conformes aux mouvements d'ensemble; nous calculerons les moyennes décennales. Puis, pour établir les rapports entre les salaires et les prix de vente des produits agricoles, nous étudie- rons la fonction salaire en empruntant aux mathématiques une méthode de raisonnement; nous ferons de la logique mathéma- tique sans formules, et nous découvrirons peut-être, à la faveur de cet artifice, une influence du prix de vente des produits agricoles sur les salaires. Pour concrétiser les résultats ainsi acquis, nous calculerons, en ramenant à 100 toutes les moyennes calculées, la valeur arithmétique des oscillations et des varia- tions. Ainsi la comparaison des salaires et des prix sera possible et nous pourrons lui demander quelques enseignements. Ces enseignements seront pour nous apprendre à connaître les bases de la détermination des salaires et à chercher si le taux des salaires agricoles a influé sur l'exode des ouvriers. Et si nous découvrons que la hausse des salaires agricoles dont tout le monde soupçonne l'existence est impuissante à retenir aux champs les bras qui trouvent à la ville une plus haute paie, il nous faudra, devant le fait de la désertion de la campagne, LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 87 aviser aux moyens de porter remède à la crise de la main- d'œuvre. Ce sera l'objet de la dernière partie; nous indiquerons, non pas le remède, mais quelques remèdes dont la combinaison au gré des agriculteurs intéressés pourrait bien devenir le remède. * * Avant de terminer cette introduction nous voudrions adresser un remerciement aux agriculteurs qui ont bien voulu nous aider de leurs conseils et mettre à notre service leur expérience de praticiens : M. Emile Petit, ingénieur agricole, agriculteur à Orsigny par Orsay (Seine-et-Oise); M. Gentil, président de l'Union des Syndicats agricoles de Seine et Seine-et-Oise, à Franconville (Seine-et-Oise); M. Laurain-Mimin, agriculteur à la Grange-du-Vaux par Baye (Marne). Février 1914. PREMIÈRE PARTIE LES SALAIRES CHAPITRE I Les sources de renseignements pour l'étude des salaires. L'étude des salaires de 1862 à 1912 peut aisément se diviser en deux parties, et cette division est commandée par la nature des documents auxquels on doit se reporter pour suivre les variations mêmes de ces salaires. Ces documents sont de deux sortes. En premier lieu, les enquêtes décennales de 1862-1882 et 1892 renferment des renseignements sur les salaires agricoles sur toute l'étendue du territoire et par départements; ce sont des rensei- gnements moyens, en ce sens qu'un seul chiffre est donné par catégorie de salarié pour l'ensemble d'un département. Les trois enquêtes de 1862-1882 et 1892 ont adopté la même classifica- tion uniforme pour toute la France pour la répartition des salariés. Nous aurons donc dans ces enquêtes des renseignements moyens qui permettront seulement la comparaison entre les prix des salaires aux différentes époques; nous aurons la marche de ces prix, autrement dit le mouvement, sans connaître le prix réel payé par les employeurs agricoles, dans chaque région natu- relle, à leurs ouvriers et domestiques. En second lieu, depuis 1892, le ministère de l'Agriculture n'a pas ouvert de nouvelles enquêtes générales sur la situation de LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 89 l'agricultnre comme il l'avait fait en 1852, 1862, 1882 et 1892. Chaque année, depuis 1902, une statistique agricole est établie par l'Office de Renseignements agricoles du ministère, à l'effet de consigner les renseignements relatifs à la production et au commerce des produits agricoles; mais ces statistiques ne com- portent pas le chapitre d'économie rurale comprenant les docu- ments relatifs à la valeur des terres, aux modes d'exploitation, au prix des fermages, aux salaires et au dénombrement des ma- chines agricoles. Pour combler en partie cette lacune, le minis- tère a ouvert en 1908 et 1911 deux enquêtes de spécialité con- cernant, l'une la situation de la petite propriété rurale en France, et l'autre la main-d'œuvre en agriculture. C'est cette dernière, dite Enquête sur les salaires agricoles, que nous interrogerons pour connaître le prix des salaires actuels payés par les employeurs agricoles. Mais alors que les enquêtes décennales avaient indiqué les prix moyens des salaires pour l'ensemble du territoire et dans chaque département pour l'ensemble du département, l'enquête sur les salaires agricoles de 1911 ne donne pas de chiffres moyens. Au contraire, les réponses faites par les directeurs départe- mentaux des services agricoles au questionnaire qui leur avait été adressé par l'Office de Renseignements agricoles ont été réunies par cette administration, et aucun travail d'ensemble analogue à celui qui avait été entrepris en 1862, 1882 et 1892 n'a été fait pour permettre la facile comparaison des salaires agricoles moyens par catégories de salariés. Les monographies de l'enquête de 1910 ont été établies avec beaucoup de soin par les directeurs des services agricoles qui ont divisé leur département en régions naturelles, et indiqué dans chacune d'elles les salaires des ouvriers agricoles. Il en résulte que les prix consignés dans cette enquête sont les prix des salaires réellement payés par les agriculteurs à leurs ouvriers. Cette absence de prix moyens dans l'enquête de 1910 ne serait pas un écueil à la comparaison des salaires aux diverses époques considérées, si d'une part les désignations des ouvriers agricoles 90 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE se correspondaient d'une enquête à l'autre ou si, d'autre part, l'Administration, dans le questionnaire qu'elle a remis à ses enquêteurs, avait pris soin de leur demander d'indiquer les prix antérieurs des salaires correspondant aux prix actuels. Il eût été facile dès lors d'isoler dans chaque département les plus- values absolues et relatives avec quelque exactitude et d'en tirer par calcul le taux même des variations, ce qui doit être le but d'une étude comme la nôtre. Il est regrettable que l'Administration n'ait pas songé à de- mander ces renseignements à ses agents; la comparaison des salaires avec ces documents simplement statiques et dans les- quels souvent manque la commune mesure, devient malaisée, et il est à craindre que des chiffres même calculés avec soin ne donnent qu'une idée fausse de la vérité parce que les faibles déformations de l'ajustage des renseignements un peu différents s'amplifient par le calcul. Nous serons donc très prudent dans nos confrontations de salaires; nous interrogerons les enquêtes de 1862, 1882 et 1892 pour connaître la marche générale des salaires pendant cette période. Ce travail sera simple et consistera dans le relevé des- chiffres des enquêtes. Puis nous aborderons la période 1892- 1910 en dépouillant l'enquête de 1910 pour comparer, dans quel- ques départements, les salaires comparables seulement. Nous prendrons comme types des départements très différents et nous n'étudierons dans chacun d'eux que des catégories d'ouvriers qui se retrouvent dans les mêmes conditions dans les enquêtes antérieures. Ainsi il nous sera permis d'apercevoir le mouvement des salaires dans ces départements et de préciser le sens de ce mou- vement, sinon l'amplitude. Pour essayer de calculer l'amplitude nous utiliserons un do- cument émanant de la Statistique générale de la France, et résumant les données de l'enquête sur les salaires; les chiffres, combinés avec ceux des enquêtes antérieures, permettront de dégager peut-être une solution approchée de la valeur de l'am- plitude. LES SALAIRES ET l'EXODE RURAL 91 Cette solution, nous la comparerons avec celle que nous aurons pu dégager de renseignements particuliers qui nous ont été fournis par quelques correspondants. Et nous donnerons en fin d'analyse, sinon un chiffre exact, du moins un chiffre pratique- ment acceptable en ce qu'il tendra, du fait de nos approxima- tions, vers la réalité économique, comme ces courbes qui en mathématiques sont asymptotes vers l'infini. Ayant ainsi indiqué les sources auxquelles nous nous réfé- rons, nous allons étudier les chiffres des salaires de 1862 à 1892. CHAPITRE II Les salaires de 1862 à 1892. Toutes les enquêtes classent les salaires agx'icoles en deux groupes : 1<> Les ouvriers et domestiques de ferme; 20 Les journaliers. Adoptons cette classification et examinons d'abord les salaires des ouvriers et domestiques de ferme. Pour connaître les salaires moyens relatifs à l'ensemble du territoire pour les ouvriers et domestiques de ferme, il faut relever dans l'Introduction aux Enquêtes de 1882 et 1892 les chiffres calculés par l'Administration; ces chiffres permettent d'établir le tableau suivant pour quatre catégories de salariés : maîtres-valets (ou commis de culture), laboureurs et charretiers, bouviers, servantes de ferme. Catégories Maîtres-valets Laboureurs et charretiers . Bouviers 18G2 361 256 230 130 18S2 465 324 290 235 l8.J2 493 360 310 Servantes de ferme .... 202 92 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Il y a augmentation dans l'ensemble de 1862 à 1892. L'aug- mentation a été plus forte de 1862 à 1882 que de 1882 à 1892; c'est ce qui ressort nettement des chiffres suivants, indiquant la valeur absolue des majorations de salaires et leur pourcentage : Augmentations Augmentations de 1862 à 1882 de 1882 à 1892 Maîtres-valets 104 28,18 28 6 Laboureurs et charretiers ... 68 26,56 36 11 Bouviers 60 26,08 20 6 Servantes de ferme 105 80,15 — 33 14 Nous aurons l'occasion, dans la suite de cette étude, de recher- cher dans quels départements les majorations de salaires ont été les plus fortes ou les plus faibles. D'ores et déjà l'examen des tableaux ci-dessus permet de constater d'une façon générale : 1° L'accroissement continu des salaires des ouvriers et domes- tiques de ferme (sauf pour les servantes) de 1862 à 1892; 20 Le moindre accroissement entre 1882 et 1892 par rapport aux différences constatées entre 1862 et 1882. Il y a là un ensemble de faits susceptibles de retenir l'atten- tion et nous y insistons particulièrement dès l'abord pour y revenir dans la seconde partie lorsque nous étudierons le prix de vente des denrées agricoles. D'autre part, l'Introduction aux Enquêtes de 1882 et 1892 donne la comparaison des salaires des journaliers agricoles. Voici trois tableaux résumant les calculs de l'Administration : 1** Salaires des journaliers hommes de 1862 à 1892. Été Hiver Nourris Non nourris Nourris Non nourris 1862 1,82 2,77 1,08 1,85 1882 1,98 3,11 1,31 2,22 1892 1,85 2,94 1,30 2,04 2" Salaires des journaliers femmes de 1862 à 1892. Été Hiver Années — ^i^__^ _^^m — - — — ^ — --^ — ^ — ^ Nourries Non nourries Nourries Non nourries 1862 1,13 1,73 0,62 1,14 1882 1,14 1,87 0,79 1,42 1892 1,08 1,78 0,79 1,35 1,22 0,43 0,82 1,31 0,52 0,94 1,23 0,47 0,95 LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 93 3" Salaires des journaliers enfants de 1862 à 1892. Été Hiver Années — — ^ — - — — ^ . i — Nourris Non nourris Noiirris Non nourris 1862 0,77 1882 0,74 1892 0,69 La diminution des salaires de 1882 à 1892 est très nette pour les trois catégories envisagées, qui comprennent la totalité des journaliers agricoles. Après avoir augmenté de 1862 à 1882, les salaires diminuent tous de 1882 à 1892. Cette remarque, d'une extrême importance, est à rapprocher de celle que nous avons faite précédemment en étudiant les salaires des ouvriers et domestiques de ferme recevant leurs gages annuellement; les salaires de ces derniers n'avaient pas diminué, mais leur aug- mentation entre 1882 et 1892 était notablement inférieure à celle que nous avions relevée pendant la période précédente; les salaires des servantes avaient même diminué comme ceux des journaliers. Il est donc permis de souligner une tendance très nette à la diminution des salaires des ouvriers agricoles de 1882 à 1892 affectant davantage la catégorie des journaliers que celle des domestiques de ferme. Pourquoi la baisse des salaires n'atteint- elle que les journaliers et non les domestiques de ferme? Il paraît assez difficile d'en donner les raisons agissantes. Il semblerait en effet, au premier abord, que le nombre des domestiques de ferme a dû diminuer plus vite que celui des jourr naliers. Or, il n'en est rien : les chiffres suivants, tirés des enquêtes décennales de 1882 et 1892, montrent qu'au contraire la diminution a porté surtout sur la catégorie des journaliers. ..,..• »T L Diirérences Auxiliaires Nombre ^^ ,882 ,, .g^^^ et salariés de Tagriculture i88a 1892 absolues relatives pour 100 Régisseurs. . . . 17.966 16.091 — 1.875 — 10,43 Journaliers ... 1.480.687 1.210.081 — 270.606 — 18,27 Domestiques. . . 1.954.251 1.832.174 — 122.077 — 6,24 Totaux. . 3.452.904 3.058.346 — 394.558 — 11,43 94 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Dans toutes ces questions nou:^ croyons qu'il ne faut pas consi- dérer les chiffres avec leur valeur absolue; en d'autres teimes, il ne faut pas isoler les faits pour les expliquer, mais il est néces- saire de les grouper, du moins ceux qui peuvent avoir les uns sur les autres des influences réciproques. Les conditions du travail agricole se sont profondément mo- difiées pendant la période 1862-1892; les machines agricoles ont fait leur apparition, et en quelques années leur nombre s'est considérablement accru. Or, si l'on veut bien remarquer qu'une faucheuse mécanique, par exemple, supprime 6 ou 7 sa- lariés, et une moissonneuse 15, on peut immédiatement tirer cette conclusion que, bien que réduit de 270.606 unités, le nombre des journaliers agricoles dépassait encore, sans nul doute et de beaucoup,- le nombre des travailleurs ruraux néces- saires à la culture du sol. Et d'autant plus que le développe- ment des étendues consacrées aux cultures fourragères, rédui- sant les surfaces emblavées en céréales et cultures sarclées, a diminué les demandes de main-d'œuvre. De ces deux phénomènes il est nécessairement résulté un appel moins important à la catégorie des journaliers, dont les salaires ont été de ce fait réduits jusqu'à la diminution, étant donné que les domestiques de ferme n'ont pas été moins deman- dés qu'auparavant. Le nombre des attelages n'a pas diminué — au contraire — et les machines agi'icoles nécessitent toujours l'emploi des domestiques charretiers et bouviers pour les con- duire. L'influence du machinisme, à notre avis, ne s'est fait sentir que sur la catégorie des journaliers. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 95 CHAPITRE III* Considérations générales sur les salaires agricoles de 1862 à 1892, par régions. Les enquêtes décennales, nous le répétons, ne fournissent que des chiffres moyens s'appliquant d'ailleurs à l'ensemble du ter- ritoire et à chacun des départements. Nous avons suivi le mou- vement des salaires dans la France entière, mouvement résul- tant des conditions générales du travail agricole combinées avec les influences locales s'exerçant sur la diversité des occupations rurales. 11 est intéressant maintenant d'essayer de dégager de l'ensemble quelques données régionales qui préciseront l'allure du mouvement général en apportant quelque lumière sur ses origines. Pénétrons d'abord dans le détail des enq'iêtes décennales pour délimiter les régions à salaires maximum et minimum à chaque époque étudiée. I En 1862, les salaires maximum' étaient localisés dans quatre groupes de départements avoisinant une grande ville, cette der- nière constituant un véritable pôle dont l'action sur les salaires s'étendait sur un périmètre probablement en rapport, au point de vue de l'étendue, avec la facilité des moyens de communica- tion. Ces quatre groupes étaient les suivants : l^r groupe : 15 départements situés autour de la Seine (pôle : Paris) ; 2^ groupe : 4 départements situés autour du Rhône (pôle : Lyon) ; 3® groupe : 7 départements situés autour des Bouches-du-Rhône (pôle : Marseille) ; 4e groupe : 3 départements situés autour de la Gironde (pôle : Bordeaux) - 96 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE L'influence des salaires des ouvriers des grandes villes se fait donc sentir sur le taux des salaires à la campagne; pour conserver la main-d'œuvre dont ils ont besoin, les employeurs agricoles sont obligés de hausser les prix des salaires payés à leurs ouvriers dans le périmètre des grandes villes. Cette influence des grandes villes est à double effet, les employeurs agricoles retrouvant dans l'augmentation du prix des denrées une partie du sacrifice consenti à leurs ouvriers. Les petites et moyennes villes n'exercent pas d'influence notable en 1862; seules les grandes villes que nous avons citées plus haut paraissent avoir agi sur le taux des salaires agricoles. Et il y a plus : c'est la seule influence à signaler en ce qui concerne la hausse des salaires; elle n'est d'ailleurs pas d'ordre agricole, elle est d'ordre géographique, tout au plus d'ordre économique général. Quant aux; régions à salaires minimism, leur localisation paraît être commandée par les conditions agrologiques de l'exploitation du sol dans les lieux considérés. Ces régions sont en effet : la Bretagne (5 départements), le Midi (8 départements avoisinant Toulouse) et 7 départements du Centre. Le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme sont également régions à salaires peu élevés, ainsi que les départements frontières (Moselle et Bas-Rhin). Les rédacteurs de l'enquête de 1862, qui signalent toutes ces différences dans les salaires, mettent la fai- blesse des salaires sur le compte de la concurrence qui s'exerce, dans ces derniers départements, entre les ouvriers français et étrangers. Il se pourrait aussi que la fécondité même des mariages dans tous ces départements constituât une ofïre de main-d'oeuvre supérieure aux besoins agricoles, — main-d'œuvre dont l'in- dustrie n'a pas encore absorbé l'excédent. Quoi qu'il en soit, pour résumer la situation des salaires agri- coles en 1862, il nous semble que nous ne pouvons mieux faire que de reproduire les chiffres suivants, résultant de la compa- raison de documents spéciaux contenus dans le tome XII de la Statistique générale de la France avec ceux de l'enquête de 1862, et se rapportant aux salaires de journaliers non nourris. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 97 Années Salaires 1850 . . * . . . 1,42 1854 1,54 1855 1,61 1862 1,85 Ainsi, la progression est continue et, relativement à l'année 1850, les salaires des journaliers non nourris ont augmenté de 43 centimes en douze ans, soit donc de 30 %. Cette hausse qui, nous l'avons vu, s'est maintenue jusqu'en 1882, a été la raison même de l'introduction des machines agricoles dans un grand nombre d'exploitations. C'était d'ailleurs le souhait que for- maient en 1862 les commissions de l'enquête, espérant que « l'introduction croissante des machines dans la culture per- mettrait d'atténuer ces inconvénients (1) et de ramener l'équi- libre entre l'offre- et la demande de travail ». H En 1882 on constate une élévation générale de tous les salaires des ouvriers ruraux. Voici, pour fixer les idées, les moyennes, pour toute la France, des salaires des ouvriers et domestiques de ferme : Catégories Francs Maîtres-valets 465 Laboureurs et charretiers 324 Bouviers de plus de seize ans 289 Bergers de plus de seize ans 290 Ouvriers fromagers 431 de plus de seize ans . 295 Autres domestiques de ferme , , ... , , „ ^ ' de moins de seize ans 140 Servantes de ferme 235 L'enquête de 1882 fait apparaître dans ses relevés de salaires les ouvriers fromagers, dont les salaires se classent aussitôt après ceux des maîtres-valets, en raison des aptitudes spéciales, — de (1) Hausse des salaires. 98 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE métier — exigées de ces ouvriers. L'influence des aptitudes apparaît ainsi, en agriculture, comme nettement susceptible d'apporter une majoration des salaires; c'est là la constatation d'un fait d'une grande importance que nous serons appelés à envisager dans la suite de cette étude, au chapitre des moyens propres à suppléer dans notre pays au manque de la main- d'œuvre. D'une façon générale les salaires sont maximum : 1» dans 17 départements de la région septentrionale : Calvados, Seine- Inférieure, Eure, Oise, Aisne, Seine, Seine-et-Oise, Seine-et- Marne, Loiret, Ardennes, Marne, Aube, Yonne, Meuse, Haute- Marne, Côte-d'Or et Jura; 2» dans 3 départements de l'Ouest : Indre-et-Loire, Vienne et Charente; 3^ dans 4 départements du Midi : Rhône, Cantal, Aveyron, Pyrénées-Orientales. - L'ancienne répartition de 1862 ne s'applique plus en 1882; l'influence des grandes villes, à part Paris et Lyon, ne se fait pas sentir, et il semble que les régions à salaires élevés sont les bonnes régions agricoles de France, principalement les régions de grande culture. Par rapport aux moyennes rappelées plus haut les salaires des laboureurs atteignent 550 dans l'Aisne, 610 en Seine-et- Marne, 588 en Seine-et-Oise et 880 dans la Seine, contre 159 dans le Finistère, 156 dans les Côtes-du-Nord et 150 dans le Morbihan. Les salaires des bouviers, qui ne sont que de 130 à 150 francs dans les départements bretons, s'inscrivent à 533 dans l'Aisne, 555 dans la Haute-Marne, 554 dans l'Oise, 623 dans la Seine, 647 en Seine-et-Marne, 636 en Seine-et-Oise. Quant aux bergers, ils reçoivent en moyenne plus de 600 francs dans l'Aisne, l'Oise, la Somme, la Seine, Seine-et-Marne et Seine-et-Oise. Si nous envisageons maintenant la catégorie des journaliers agricoles, nous pouvons noter que les salaires les plus élevés sont obtenus par les ouvriers maraîchers hommes. Ouvriers maraîchers Hiver Été Hommes 2,38 3,10 Femmes 1,39 1,80 Enfants 0,89 1,22 LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 99 Faut-il voir dans cette élévation des salaires des ouvriers maraîchers le paiement d'aptitudes particulières? ou bien le meilleur rendement économique des terres exploitées .en culture maraîchère permet-il l'attribution de salaires plus élevés? 11 est probable que les deux causes agissent, la première prédominant de beaucoup puisque les salaires des femmes et enfants employés en culture maraîchère sont inférieurs à ceux des femmes et enfants employés en agriculture. En ce qui concerne les autres journaliers agricoles dont nous avons donné au chapitre II la moyenne des salaires, la répar- tition des maximum et des minimum des salaires suit celle que nous avons indiquée pour les ouvriers et domestiques de ferme. III L'enquête de 1892 a mis en lumière une diminution des salaires des journaliers, ce qui détruit une opinion très répandue, à savoir, que les salaires agricoles n'ont cessé de monter depuis la moitié du siècle dernier. Il est vrai que les salaires des ouvriers et domestiques de ferme (en exceptant ceux des servantes-, qui marquent un recul de — 14 % sur les chiffres de 1882) se sont accrus; toutefois, la proportion de cet accroissement est plus faible de 1882 à 1892 que de 1862 à 1882. Il y a donc une tendance générale à la diminution. Voici d'ailleurs, à titre d'indication, le_s chiffres des salaires moyens des ouvriers et domestiques de ferme : Catégories Francs Maîtres-valets et commis de culture 493 Laboureurs et charretiers âgés de plus de seize ans . . 360 Bouviers de plus de seize ans 322 Bergers de plus de seize ans 309 Ouvriers fromagers 489 Autres domestiques mâles 304 Domestiques mâles de moins de seize ans 151 Servantes de ferme 202 Une première remarque est à faire : la prédominance des gages 100 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE des ouvriers fromagers passant de 431 à 489 francs, soit une augmentation de 13 %. Cette augmentation est supérieure à celle des autres domestiques de ferme, maîtres-valets, charre- tiers et bouviers, dont les salaires ne s'accroissent dans le même temps que de 8 % en moyenne. Une seconde remarque, que n'avait pas signalée l'enquête^ c'est la diminution des salaires des bergers de 1882 à 1892. Salaires des bergers. 1882 431 fr. 1892 309 Soit une diminution absolue de 122 francs en dix ans. Soit une diminution pour 100 de 28 %, près du tiers. Cette remarque est d'autant plus intéressante à signaler que nous constaterons dans le chapitre suivant une augmentation très forte des gages des bergers de 1892 à l'époque actuelle, et cela dans presque toutes les régions de la France. Sans chercher à expliquer dès l'abord ce fait, qu'il nous suffise de l'avoir sou- ligné pour y revenir dans la suite. En ce qui concerne les journaliers, pour limiter le sujet bornons-nous à isoler les salaires du journalier non nourri depuis 1852 (salaire d'hiver); nous obtiendrons la suite des salaires qu'on va lire : Augmentation par rapport Années Salaires à la période précédente absolue pour loo 1850 1,42 >. » 1862 1,85 0,43 30 1882 2,22. 0,37 20 1892 2,04 — 0,18 — 8 Il y a diminution de 8 % de 1882 à 1892, mais néanmoins les salaires en 1892 restent supérieurs aux chiffres de 1862; c'est sans doute cette différence positive de 1862 à 1892 : 0,19 (10 %) qui a accrédité cette notion de l'augmentation continue des salaires de 1850 à 1892. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL lOi Dans l'ensemble, et à considérer la totalité des salariés ruraux, on n'observe pas en 1892 de pôles à gages élevés dans les dépar- tements avoisinant les grandes villes. La facilité des moyens de communication a rapproché les campagnes des villes; tous les prix s'équilibrent dans des conditions agricoles identiques, et il n'apparaît guère, comme influence décisive sur la détermination du prix de la main-d'œuvre, que l'effet de la culture intensive. La région du Nord, les environs de Paris, avec les départe- ments de l'Oise, l'Eure, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, donnent des salaires maximum; les pays à culture viticole donnent égale- ment des salaires élevés. Ainsi apparaît un nouveau facteur déterminant du taux des salaires : le degré de perfectionnement des méthodes culturales, permettant à l'exploitant, par l'obtention de bénéfices plus considérables, l'allocation de salaires plus élevés à son personnel. L'influence des grandes villes, qui certainement se manifeste encore, n'est plus la seule à agir sur la fixation des salaires ruraux. Une évolution s'est opérée de 1862 à 1892, malgré la crise agricole dont nous étudierons les effets sur le prix des denrées dans la deuxième partie de notre étude. Cette évolution de la technique agricole, qui s'est exercée par l'emploi des engrais, la suppression progressive des jachères, l'amélioration des mé- thodes zootechniques, a sans nul doute permis de réaliser un meilleur placement des capitaux d'exploitation. Mais la crise agricole s'exerçant par l'abaissement du prix des denrées a réduit — malgré le progrès agricole — les bénéfices des exploi- tants. Nous examinerons dans la seconde partie les variations du prix des denrées; nous avons suffisamment établi dans le cours de ce chapitre deux mouvements du prix des salaires : 1° Une augmentation très nette des salaires de tous les ouvriers et journaliers agricoles de 1862 à 1882 ; 2° Une tendance à la diminution de tous les salaires pendant la période de 1882 à 1892. Étudions maintenant le mouvement des salaires de 1892 à 1910. ANK, SCIENCE AGROX. -" 1« SERIE — 1915 102 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE CHAPITRE IV Les salaires de 1892 à 1910. Le défaut de prix moyens ne permet pas la facile comparaison des salaires des ouvriers et journaliers agricoles aux deux époques 1892-1910. Nous essaierons de dégager une idée générale du mouvement des salaires que nous allons suivre dans un grand nombre de départements en interrogeant les monographies de l'enquête de 1910 sur les salaires agricoles. Nous prendrons des départements appartenant à des régions différentes au point de vue de la nature des cultures, au point de vue du mode d'exploitation du sol, au point de vue de l'im- portance des capitaux engagés et au point de vue de l'étendue des fermes et domaines. LA RÉGION DU NORD Nous choisirons comme types les départements du Nord, de la Somme et de I'Aisne et nous noterons dans chacun d'eux les salaires des ouvriers et domestiques de ferme et les salaires des journaliers. Voici pour le département du Nord le tableau des salaires des journaliers agricoles de 1882 à 1910, soit donc pendant une période de trente ans. Tableau LES SALAIRES ET L EXODE RURAL 103 Salaires des journaliers agricoles depuis 1882 dans le dé parlement du Nord. HOMMES FEMMES ENFANTS nourris non nourris nourries non nourries nourris non nourris Été Hiver Été Hiver Été Hiver Été Hiver Été Hiver Eté Hiver 1882. 1,55 1,20 2,48 2,10 0,90 0,82 1,55 1,33 0,65 o,5i i,o3 0,80 1892. 1,48 1,18 2,19 2 » 0,81 0,76 1,53 i,3i 0,61 0,48 i,o5 o,8i Zone Induatrielle; 3,5o 2,25 1910. » » ' à ' 4 » à 2,50 ! » >i 2,25 1,75 » 1,25 0,75 Flandres 1 ' * 1,25 3,25 2,25 igio. à 1 2.5 ■ à 1,75 à 3,75 a 2,75 » » )> » » » » )> » Zone herbagère 1910. 1 s 4 » 3 . » » 2 » 1 1 , 5o » » » » La monographie de 1910 n'indique pas les s'alaires des ouvriers et domestiques, sauf ceux des servantes. Servantes. 1882 254 fr. 1892 285 Été Hiver .Zone industrielle. . 0,80 à 1,80 0,80 à 1,50 1910 I Flandres 0,75 à 1 » 0,75 à 1 » nourries et logées (Zone herbagère . . 0,80 à 1,15 0,80 à 1,15 nourries II y a augmentation de tous les salaires, même pour celui des servantes, dont le minimum ressort encore à 0,75 X 365 = 273,75. Dans la Somme, voici la comparaison entre les prix anciens et nouveaux. 104 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE 1° Salaires des ouvriers et domestiques de ferme. I9«0(i) i88a 1892 ' ^~'^Zu^s Maîtres-valets 490 565 » » Laboureurs de plus de seize ans. Charretiers 430 443 540(2) 456 nourris et logés Bouviers 490 486 984 900 non nourris Bergers 600 593 900 720 nourris et logés Domestiques mâles de plus de seize ans 404 354 540 488 — Domestiques mâles de moins de seize ans 219 209 » » Servantes 260 263 390 330 2° Salaires des journaliers {nourris). Hommes Femmes Enfants Été Hiver Eté Hiver Été Hiver 1882 1,82 1,30 1,17 0,80 0,80 0,57 1892 1,64 1,18 1,03 0,74 0,69 0,48 i 2,50| Santerre à '2 » 1,50 1,25 1,50 1910/ . (3 >,^ I 2 « j ( 1 >> ) (Autres lieux à 1,75 1,50 à / 1,50 ( 2,50 ' (1,25 1 Les salaires se relèvent tous de 1892 à 1910 et d'une façon sensible, avec cette différence, dit le rédacteur de la monogra- phie, que les prix restent plus élevés dans le Santerre, compre- nant les cantons de Péronne, Roisel, Bray, Chaulnes, Ham, Combles, Nesle, Roye et Rosières, dans lesquels on fait la culture intensive de la betterave à sucre. « L'exploitation rai- sonnée, méthodique du sol, donnant lieu à une augmentation (1) Les salaires donnés par l'enquête sont indiqués mensuellement et avec les spécifications : novembre à mars^ mars à juillet^ juillet à novembre; ou bien : été, hiver. Nous avons calculé les moyennes de tous ces chiffres pour les rendre comparables aux renseignements de 1882 et 1892. (2) L'enquête de 1910 établit une distinction entre les charretiers et bou- viers nourris et logés et non nourris. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 105 de produits, permet de mieux rétribuer la main-d'œuvre. » Cette remarque était importante à signaler en ce qu'elle éta- blit un rapport entre les profits de l'exploitant et les salaires des ouvriers. Dans le département de I'Aisne, l'enquête établit six divi- sions distinctes : 1° une région de culture industrielle (betterave à sucre), qui comprend le Vermandois, le Laonnais (partie), le Soissonnais, le Valois; 2° les hauts plateaux du Soissonnais (éle- vage des ovidés) ; 3° la Thiérache (pâturages) ; 4^ la Champagne agricole (arrondissement de Laon, partie, terres légères, cal- caires et sablonneuses); 5° la Champagne viticole (sud du dépar- tement : Château-Thierry, Condé-en-Brie, Charly); 6» la Brie PouiDeuse (même région que la précédente où se rencontrent alors des terres arables, prairies naturelles et vignes). Essayons de donner le mouvement des salaires dans ces six régions (Voir tableau, p. 106). Ces prix s'entendent avec nourriture, logement et couchage compris. Nous avons indiqué au-dessous des prix de 1910 les avantages accordés aux ouvriers et domestiques de ferme; ainsi la compa- raison sera plus facile entre 1910, 1892 et 1882. Dans l'ensemble les salaires n'augmentent pas sensiblement de 1892 à 1910; de 624 francs pour les charretiers en 1892, nous passons à 600 en moyenne pour les ouvriers logés et nourris; la nourriture pou- vant être évaluée à 500 francs, le salaire en argent des charre- tiers, sur les hauts plateaux du Soissonnais, ressort à 1.000 — 500 = 500. Donc, en aucun cas il n'y a élévation des salaires des ouvriers et domestiques de ferme, de 1892 à 1910, dans le département de l'Aisne. Cependant il y a lieu de faire remar- quer qu'en plus de leur salaire les ouvriers reçoivent, suivant les régions, des concessions de jardins, des gratifications, des terres à pommes de terre, des deniers à Dieu, des charrois, des façons gratuites de terre. Tablf.au 106 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE 1° Salaires des ouvriers et domestiques de ferme. 1 1882 .... m H a < > < a CHARRETIERS de plus de 16 ans BOUVIERS de plus de 16 ans DOMESTIQUES de plus de 16 ans DOMESTIQUES de moins de 16 ans tn U] H K < > A G» ES •A n 65o 55o 533 555 3oo 343 64o 1^91» .... 707 62', 6i5 526 324 376 742 Culture industrielle] ; 700 600 65o 600 200 36o 1.45©: ' nourris. nourris, nourris, [nourris. nourris, nourris, logés, non 1910 . . . .J logés logés logés logés logés logés 1 nourris Hauts plateaux du Soissonnais / 1.200 I.OOO I.OOO 1.000 600 à 890 400 à 5oo 1.300 à logés, logés. logés, non logés logés, logés, 1 1.800 non non non nourris nourris 1910 . . . ,< logés, non nourris nourris nourris nourris et blanchis et blanchis Thiérache j 600 400 à 5oo 5 00 400 à 600 i5o à 400 3co à 45o 600 1910 . . . .j logés, logés, logés, logés, logés, logés, logés, ( nourris nourris nourris nourris nourris nourris nourris Champagne agricole i 600 58o 600 3oo à 400 200 à 3oo 4yo 1.400 1910 . . . .j logés, logés. logés, logés, logés, logés. logés, . ( nourris nourris nourris nourris nourris nourris nourris Champagne viticole 1.600 600 5oo 5oo 200 400 45o logés, nourris. nourris, nourris. nourris. nourris, nourris, 1910 .... non nourris logés logés logés logés logés logés Brie Pouilleuse / 1910 .... 1 .5oo 400 à 600 3oo à 5oo 400 à 5oo 200 350 350 20 Salaires des journaliers. Actuellement les journaliers ne sont, en général, ni logés ni nourris; lorsqu'ils sont nourris, le prix de la nourriture, évaluée de 1' 25 à 1* 50, est déduit des prix indiqués ci-contre. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 107 Salaires d'été Salaires d'hiver Hommes Femmes Enfants Hommes Femmes Enfants 1882 3,39 2,01 1,30 2,50 1,50 0,70 1892 2,97 1,74 1,15 2,28 1,36 0,83 1910 : Culture industrielle . ... 3,50 2,50 1 » 2,50 1,50 0,75 Hauts plateaux du Soisson- nais 3,50 2,50 1,50 2,75 2,25 2 » Thiérache 2 » 1,25 1 » 1,50 0,75 0,50 Champagne agricole ... 3,50 2,50 1,50 2,50 1,50 1,25 Champagne viticole. ... 5 » 2,75 1,75 2,50 1,50 1,25 Brie Pouilleuse 4 » 2,75 1,50 2 » 1,50 1 » Pour les journaliers le relèvement est très sensible, sauf en Thiérache. A quelles causes attribuer ces deux mouvements des salaires ruraux en trente ans, dans le département de l'Aisne? Il est difficile de les assigner, d'autant moins que les enquêteurs de 1910 n'ont rien indiqué dans la monographie à ce sujet, puis- qu'ils se sont bornés à donner la statique des salaires à l'époque de l'enquête. RÉGION DE PARIS Nous allons examiner successivement les salaires dans les départements de Seine-et-Oise, Seine-et-Marne et Eure. Seine-et-Oise Des renseignements contenus dans l'enquête de 1910, nous allons essayer de dégager le mouvement des salaires. Ce mouve- ment n'est guère possible à indiquer que pour les journaliers agricoles. Journaliers non nourris. Été Hiver 1882 . 4,09 3,01 1892 4 » 2,94 1910 3,50 à 7,50 2,50 à 4 » En moyenne. . . 5,50 3,25 108 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE En ce qui concerne les salaires des ouvriers et domestiques de ferme, voici les chiffres relatifs à la ferme d'Orsigny, exploitée avec beaucoup d'intelligence par M. Emile Petit, ancien élève de Grignon, Talaires mensuels 1882 1892 1902 1913 Charretier 85 85 90 110 Bouvier 85 85 90 110 Berger 105 105 110 120 M. Petit nous ayant obligeamment fourni les salaires des jour- naliers agricoles hommes, nous les reproduisons ci-dessous : Ouviers nourris. 1882 i8ij2 1902 1918 Hiver . 2,50 2,50 2,75 3,50 Été 3 » 3 ). 3,50 4 » Tâcherons. 1882 1892 1902 1918 Salaires moyens pendant toute l'année 4 » 4 » 4,50 5 ))à6 » Salaires de moisson [tâcherons). 1882 1892 1902 1912 8 » 8 » 8,50 10 » Ces chiffres sont extrêmement intéressants à rapporter. De leur examen se dégage nettement cette vérification des statis- tiques officielles en ce qui concerne le mouvement des salaires de 1882 à 1892; nous avions signalé un ralentissement dans l'al- lure de la hausse des salaires de 1882 à 1892; nous trouvons ici, et nettement, un palier de 1882 à 1892, suivi d'une hausse inin- terrompue de 1892 à 1910. En horticulture, ces variations paraissent moins sensibles : voici à ce sujet des chiffres relatifs aux salaires horticoles dans la région de Franconville; ces chiffres nous ont été donnés par LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 109 M. Gentil, président de l'Union des Syndicats agricoles de Seine- et-Oise. 1860-1872 1882-1892 1902 . . 1913 . . Salaires des Ouvriers jardiniers jardiniers-chefs de maisons bourgeoises Prix de riieure ,l'rix mensuel 1.200 0,50 25 1.600 0,40 35 1.800 à 2.000 0,50 40 1.800 à 2.000 0,60 50 à 60 Ici la hausse est ininterrompue pendant toute la période 1862- 1913 étudiée. C'est la seule impression qui se dégage de ce ta- bleau. Seine-et-Marne Voyons la comparaison des salaires pour les diverses catégo- ries d'ouvriers de ferme. l** Ouvriers et domestiques de ferme. Charretiers Bouviers Domestiques Servantes 1882 610 647 523 368 1892 733 723 352 408 1910 : Melun 1.130 à 1.540 (1) » 720 à 900 420 à 480 Provins 650 à 900 720 à 780 » 360 à 540 Coulommiers. ... 600 à 840 640 à 840 720 à 900 360 à 480 Les gages de 1910 sont généralement mensuels; nous les avons calculés par année pour permettre la facile comparaison. Il résulte des données de notre tableau que l'augmentation des salaires est faible de 1892 à 1910. Nous avons fait une consta- tation analogue pour le département de l'Aisne, également à culture intensive; les deux remarques sont à rapprocher; nous nous bornons actuellement à les formuler, quitte à y revenir dans nos conclusions. (1) Non nourris et non couchés. 110 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE 1882 .... 1892 .... 1910: Melun . . . Provins. . . Goulommiers Eté 2,50 2,47 2° Journaliers. Nourris Hiver 1,74 1,73 1,75 à 2,50 3 » à 4 1,75 à 2,50 3 » à 4 Non nourris Eté 4 » 3,87 Hiver 2,93 2,88 3,25 à 3,75 moisson = 8 4 » à 6 » 3 » à 4 » 3,50 à 6 » selon la saison L'augmentation pour les journaliers est bien nette et ceci n'est pas nouveau pour nous. Nous avons déjà eu l'occasion de signaler de 1882 à 1892 un non-parallélisme entre les mouve- ments des salaires des ouvriers et des journaliers. Eure 1" Ouvriers et domestiques de ferme. Hommes Charretiers Vachers Bergers de Pages 1882 . 475 1892 . 458 1910 . . 540 à 870 510 512 398 365 211 Bonnes 292 282 625 à 1.440 440 à 750 150 à 420 350 à 700 L'augmentation des salaires est sensible pour toutes ces caté- gories de 1892 à 1910, après le ralentissement de 1882 à 1892. Les enquêteurs ont compris dans les chifîres ci-dessus pour 1910 tous les avantages accessoires et notamment, pour les charretiers, les primes en août et les petits profits, lesquels petits profits sont « constitués par les pièces sur les animaux vendus et par les pourboires reçus lors de la livraison de cer- tains produits ». Quant aux bergers, leurs gages très élevés paraissent être en rapport avec l'importance du troupeau; on cite en effet le chiffre de 2.000 francs atteint par le salaire payé au chef-berger de M. H. Doré. Un autre berger a le droit de nourrir douze moutons lui appartenant dans le troupeau. Il est impossible de faire état des données de 1910 en ce qui LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 111 concerne les salaires des journaliers; ceux qui sont indiqués dans l'enquête sont relatifs seulement aux travaux ordinaires, — les travaux de moisson sont effectués à la tâche et, par suite, la comparaison de ces prix à l'hectare avec ceux de 1882 et 1892 à la journée est impossible. RÉGIONS VITIGOLES * Nous examinerons le mouvement des salaires dans trois départements : la Marne, la Gironde et l'Hérault. MARNE Dans la Marne, d'après les renseignements fournis par l'en- quête de 1910, les salaires des ouvriers viticoles sont compa- rables à ceux que reçoivent les ouvriers agricoles des bonnes régions. Voici, en 1910, la comparaison entre les salaires tou- chés par les ouvriers agricoles et viticoles : Ouvriers agricoles Ouvriers viticoles Hiver 2,50 à 3 » du 15 mars au 15 mai . . . 5 » Avrils mai, sept., oct . . 3 » à 4 » du 15 mai au 15 août. . . . 4,50 Vendanges 5 » Juin, juillet, août ... 4 » à 5 » Autres époques 2,50 Nourris (1 franc en moins). Nous pouvons donc, par suite, comparer aisément les salaires des journaliers agricoles dans la Marne aux trois époques consi- dérées : Journaliers non nourris. Été Hiver 1882 4,15 2,85 1892 4,03 2,74 1910 4 » à 5 » 2,50 à 3 » Il y a augmentation, mais l'augmentation n'est pas considé- rable puisque les moyennes de 1882 (4* 15 et 2^ 85) sont à peine 112 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE dépassées par celles de 1910 (4^ 50 et 2* 75). Toutefois, les salaires des ouvriers viticoles varient avec les années, et les bonnes récoltes demandant beaucoup de main-d'œuvre appellent des salaires élevés. En ce qui concerne les ouvriers et domestiques de ferme, voici la comparaison due aux données des enquêtes officielles : Charretiers Bouviers Bergers Domestiques Servantes 1882 . . 471 469 597 446 299 1892 . . 481 484 637 416 292 1910. . 1. OOOàl. 200 1.000 àl. 200 1.000 àl. 200 500 à700 300à350 Ici le relèvement est partout et il est continu de 1882 à 1910. Ces chiffres officiels sont d'ailleurs confirmés par les suivants qui nous ont été obligeamment communiqués par un agricul- teur distingué du département, M. Laurain, qui exploite la ferme de la Grange -du-Vaux par Baye (Marne). Salaires des ouvriers de ferme à la Grange-du-Vaux {Marne). 1870 i88<> 1890 1900 1910 Maîtres-ouvriers 600 par an 630 670 710 750 Bouviers ou charretiers. . 450 — 480 520 550 580 Vachers 40 par mois 45 50 55 65 Bergers 600 par an 662 725 790 850 Servantes 350 — 380 415 450 475 Estivandiers 75 par mois 80 95 110 110 GIRONDE La Gironde est un département essentiellement viticole : les prix donnés en 1912 pour les salaires permettent de suivre le mouvement des salaires par comparaison avec les années 1892 et 1882. Voici un tableau donnant les salaires des journaliers : Ouvriers nourris Ouvriers Été hommes femmes non nourris Hi'i hommes Été Hiver hommes femmes 'er hommes femmes femmes 1882. . 1,81 0,81 1,31 0,64 4,15 2,76 2,85 1,90 1892. . 1,76 0,87 1,39 0,73 2,75 1,34 2,25 1,09 1910. . 2,12 1 » 1,70 0,85 3,04 1,53 2,47 1,23 LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 113 Certes, il y a augmentation de 1892 à 1910, mais les chiffres de 1910 restent inférieurs à ceux de 1882 pour les ouvriers non nourris; les ouvriers nourris sont plus payés en 1910 qu'en 1882^ à en juger par les statistiques officielles. L'enquêteur de 1910. pour montrer l'ascension des salaires, avait calculé l'augmen- tation pour 100 des salaires entre 1892 et 1910. Voici ses chiffres : Ouvriers nourris Ouvriers non no urris Été Hiver Été Hiver hommes femmes hommes femmes hommes femmes hommes femmes 20 15 22,3 16,4 10,6 14,1 9,8 12,7 Voyons les variations, plus intéressantes pour nous, de 1882 à 1910. Pour les ouvriers nourris il y a augmentation dans les pro- portions ci-après : Été. . Hiver. ^ . . Auqmentations Ouvriers nourris J^^^^ ^^^ j Hommes 11 I Femmes 20 J Hommes 29 (Femmes 32 L'enquêteur de 1910 prétend qu'il y a là une question de rareté de main-d'œuvre; la rareté serait plus grande en hiver qu'en été. Pour les ouvriers non nourris les variations sont inverses : Été. . Hiver. ^ . . Diminutions Ouvners non nourris p^^^. ,^ l Hommes 26 /Femmes 44 l Hommes 13 /Femmes 34 Ainsi ces chiffres n'indiquent pas l'augmentation des salaires de 1882 à 1910 à les prendre dans leur ensemble; il y a seule- ment augmentation sensible de 30 % pour les salaires des ouvriers nourris en hiver. En ce qui concerne les ouvriers non nourris, les diminutions vont de 13 à 44 %. Il n'y a pas lieu de 114 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE s'étonner, après la lecture de ces chiffres, de l'exode des ouvriers de la Gironde. HÉRAULT Voyons pour l'Hérault quelques chiffres concernant les jour- neJiers non nourris :. Salaires des journaliers non nourris Été Hiver 1882 3,12 2,30 1892 3,07 2,41 1910. Montagnes ... 4 » à 5 » 2,50 — Garrigues. ... 3 » 2,50 (vendanges, 4,50). — Plaine 2,75 à 3 « 2,50 (vendanges, 4,50 et 5 »). Quant aux charretiers, leurs salaires sont indiqués dans le tableau suivant : Salaires des charretiers , 1882 460 1892 572 1910. Montagnes 500 à 550 — Plaine 800 à 900 Les salaires sont stationnaires, sauf dans la Plaine où se ren- contrent les terres les plus fertiles; il y a donc influence de la fertilité sur la détermination des salaires. REGION BRETONNE Nous avions signalé cette région comme étant dès 1862 une région à bas seJaires. Étudions les salaires dans les départements d'Ile-et-Vilaine et des Côtes-du-Noid. ILLE-ET-VILAINE Les journaliers sont nourris, dans ce département. Nous allons donner ci-dessous les prix pour cette catégorie, journaliers nour- ris, aux différentes époques : LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 115 Journaliers nourris. Hommes Femmes Été Hiver Été Hiver 1882 . . . , . 1,12 0,77 0,76 0,51 1892 . . . . . 1,08 0,73 0,73 0,51 1910 . . . 1,90 CÔTES- 1,05 DU-NORD 1,20 0,65 Comparons les salaires des journaliers hommes et femmes (nourris) : Salaires des journaliers nourris. Hommes Femmes Kl Été Hiver Été Hiver 1882. . . Il) 0,71 0,68 0,48 1892. . . 0,89 0,64 0,59 0,44 1910. . . 1, » à 1,75 0,75 à 1,25 0,75 à 1 » 0,50 à 0,75 Il y a augmentation, quoique les prix restent inférieurs dans p ce département à ceux que nous trouvons dans les autres ré- gions. AUTRES RÉGIONS ;i^ Nous allons prendre maintenant un ou deux départements ^ dans chaque région naturelle, en commençant par le Calvados j qui nous donnera une idée du mouvement en Normandie. !» CALVADOS Voyons les salaires des ouvriers et domestiques de ferme : i88a 1893 igio Maîtres-valets 460 491 600 à 800 Charretiers 326 330 400 à 500 Vachers a 330 400 à 500 Servantes 283 257 450 (maxim,). 116 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE L'augmentation est nette pour toutes les catégories. En plus de ces rétributions, le charretier ou grand valet reçoit un pour- boire d'environ 5 francs à la vente d'un cheval, et le vacher reçoit également un pourboire à l'occasion des ventes et des saillies. ARDENNES Voici les salaires des journaliers hommes : Nourris Non nourris Été Hiver Été Hiver 1882. . . . 2,34 1,64 3,74 2,88 1892 .... 2,22 1,52 3,37 2,54 1910. . . . 2,50 à 3 » 2 » 3,25 à 4 » 3 » L'augmentation est sensible dans tous les cas après la chute de 1892. JURA Nous indiquons ci-dessous les salaires des journaliers : Nourris Non nourris Été Hiver Été Hiver 1882 2,19 1,45 3,79 2,50 1892 2,11 1,26 3,64 2,33 1910. Plaine 2,80 1,61 4,87 2,69 Vignoble 2,76 1,69 4,46 2,65 Premier plateau ... 2,88 1,61 4,85 » Pour les servantes, voici le mouvement de leurs salaires : Salaires des servantes. 1882 143 1892 158 1910 253 à 274 Les augmentations sont sensibles, surtout pour les servantes, et cela tient, dit l'enquêteur, à la rareté du personnel. LES SALAIRES ET L EXODE RURAL 117 LOIRE-INFERIEURE La comparaison est possible pour les journaliers. Journaliers, Nourris Non nourris Été Hiver Été Hiver 1882 .... 1,54 1,18 2,62 1,97 1982 .... 1,47 1,11 2,40 1,86 1910 .... 2 » à 3 » 1,25 à 2,75 2,50 à 4 » 1,75 à 3 > Les ouvriers viticoles reçoivent les mêmes salaires que les ouvriers agricoles; certains ouvriers employés au sulfatage des vignes gagnent jusqu'à 5 francs par jour. Les ouvriers de l'horticulture et de l'arboriculture sont en moyenne payés 3' 50 par jour et sont assurés d'avoir du travail toute l'année. ALLIER Le département de l'Allier étant essentiellement un départe- ment où se rencontre le métayage, il nous a paru intéressant de connaître le mouvement des salaires dans les régions à métayage. Nous le suivrons pour la catégorie des journaliers. Journaliers nourris. Été Hiver 1882 2,16 1,30 • 1892 2,24 1,45 » (Avril, mai, juin, (Mars, (Novembre, . .,, , ... septembre, décembre, jan- juillet, août; V^^^^^^^ ^5e^^ février) 1910 2,50 à 3,50 2 » à 2,50 1,50 à 2 » Moisson . . 5 » à 6,50 Les augmentations sont à noter dans ce pays de métayage. ANN. SCIENCE AGRON. — 4« SÉRIE .— 1915 8 118 AKNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE CHER Voici un département à salaires très bas en 1862. Voyons la marge de l'augmentation pour les journaliers nourris : Salaires des journaliers nourris. Été Hiver 1882 2,45 1,30 1892 2,30 1,24 1910 4 » à 5 » 2,50 à 3 » De 1882 à 1910 l'augmentation passe du simple au double; ce fait est à signaler; nous aurons l'occasion de le coordonner avec d'autres remarques déjà faites dans le sens contraire pour des départements à culture intensive. VIENNE, HAUTE-VIENNE, CREUSE Nous allons maintenant envisager un groupe de départements pour lequel nous possédons des renseignements très précieux. Il s'agit des départements de la Vienne, de la Haute-Vienne et de la Creuse, pour lesquels M. Martial Laplaud, ingénieur-agro- nome, agriculteur à La Trimouille (Vienne), a écrit un excellent rapport sur la main-d'œuvre rurale. Ce rapport a été présenté au Congrès de mécanique agricole de février 1911. Domaine des Prés (commune de Chollet), appartenant à M. Charles Carret, Lauréat de la Prime d'honneur de la Vienne. i88o Bergères 130 Vachers 100 Bouviers 300 Laboureurs 300 Charretiers 300 Servantes 205 Estivandiers 130 Salaires annuels 1890 1900 191C 160 200 230 140 160 205 380 430 470 380 450 510 380 450 510 210 260 300 150 180 200 LES SALAIRES ET L EXODE RURAL 119 Voici maintenant pour le domaine de Régner (commune de La Trimouille) le prix de la journée des journaliers : Non nourris. Hommes en été . . Femmes en été. . . Hommes en hiver. . Femmes en hiver. . Nourris. Hommes en été. . . Femmes en été. . . Hommes en hiver. . Femmes en hiver. . Prix de la journée en 1880 1890 ifjoo 1910 2,25 à 2,50 2,25 à 2, 50 2,50 à 2, 75 3 «à 3, 50 1,60 2 )) 2 » 2,50 à 2, 75 1 » à 1,25 1,50 1,75 2 «à 2, 25 néant néant néant néant 1,50 1,75 2 )>à2,25 2 »à2,25 0,60 0,75 1 » 1,50 1 «à 1,25 1 ))àl,25 1 ). àl,25 1 «à 1,25 0,75 0,75 1 » 1 » Ici apparaît nettement le palier de 1892 et la remontée des salaires dans la période suivante. Ce mouvement est également très net dans les deux tableaux suivants, relatifs aux salaires sur le domaine de M. Laplaud père, agriculteur à Gouzeix (Vienne). Salaires annuels en Bergères .... Vachers .... Bouviers. . . . Laboureurs. . . E s t i V a n diers (2 mois d'été) . 1880 130 70 250 95 Non nourris. Hommes en été. . Femmes en été. . Hommes en hiver. Femmes en hiver . Nourris. Hommes en été, . Femmes en été . . Hommes en hiver. Femmes en hiver . i885 140 80 260 1890 140 90 260 160 100 280 1900 180 120 300 1905 220 150 360 100 100 110 120 130 Journaliers. Prix de la journée en 1880 1890 1 900 1910 2 » 2,25 2,50 3 » • 1,25 1,25 1,50 1,75 • 1,50 1,50 1,75 1,75 • 0,75 0,80 1 » 1 » • 1,50 1,75 2 » 2,50 • 0,90 0,90 1 » 1,25 , 1 » 1 )> 1 « 1 » , 0,50 0,50 0,60 0,60 I9IO 240 180 400 150 120 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Dans la Creuse, voici des chiffres comparables avec les précé- dents : EXPLOITATION DE M. LADURE, A MALLERET PRÈS BOUSSAC (cREUSe) Salaires annuels en 1880 i885 1.890 1895 19C0 1905 1910 Bergères 80 80 120 150 150 400 280 Vachers 100 100 150 200 220 250 320 Bouviers et charre- , ^^ , _. tiers 300 300 350 380 400 450 ^^ ^^^ Servantes ' 120 120 140 160 180 250 330 Estivandiers .... 80 80 80 100 100 120 160 Journaliers non nourris. Prix de la journée en 1880 1890 1900 1910 Hommes en été 2,75 ,2,75 3 » 4,50 Femmes en été 1,75 1,75 -2 » 2,50 Hommes en hiver 1,75 1,75 2,25 2,75 Femmes en hiver 1 » 1 » 1,25 1,50 Ainsi dans ces documents d'ordre particulier il nous a été permis de retrouver le double mouvement que nous avons aperçu dans les enquêtes officielles pour tous les autres départements. A ce titre il était intéressant de signaler ces dernières statistiques. Voyons maintenant les prix dans les Charentes. CHARENTE-INFERIEURE I Voici la comparaison des salaires pour les journaliers : Nourris Non nourris Été Hiver Été Hiver 1882 2,04 1,52 3 » 2,35 1892 1,94 1,47 2,96 2,24 1912 2,50 2 » 3,50 2,50 L'augmentation est réelle, mais les chiffres de 1910 ne sont pas de beaucoup supérieurs à ceux de 1882. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 121 HAUTE-GARONNE Nous avions signalé dès 1862 une infériorité manifeste des salaires dans ce département; suivons les salaires jusqu'en 1910. L'enquête de 1910 fournit sur les salaires des journaliers les renseignements suivants : Années 1860 1882 1892 1910 Octobre à avril Femmes Avril à octobre Honimes Hommes Femmes 0,90 0,55 1,46 0,65 1,78 1,16 2,57 1,73 1,50 1 » 2,25 1,65 1,75 1,25 2,50 1,75 On observe en Haute-Garonne, comme partout ailleurs, la diminution en 1892 suivie d'une augmentation en 1910 portant le salaire actuel à un taux inférieur à celui qui était pratiqué en 1882. Notons encore une fois ce fait pour y revenir dans nos conclusions. GERS Donnons ci-dessous le tableau statistique des salaires des journaliers agricoles et des journaliers propriétaires : Hommes Femmes Hiver Été Hiver Été 1882 1,20 2,06 1,95 3,20 1892 1,05 1,91 1,81 2,97 1910 1,50 2 » à 2,50 1 » 1,50 à 2 » II y a diminution continue poujp les journaliers femmes; pour les hommes, l'augmentation par rapport à 1882 n'est pas très forte. Toutefois les journaliers reçoivent des salaires plus élevés en 1910 lorsqu'ils effectuent des travaux de récolte ou de sul- fatage : Sulfatage. . . Hommes 3 » à 4 I Hommes , 3 » à 4 ( Femmes . . ; 2 » \ Hommes 4 » à 5 (Femmes .■ 2 » à 3 Fenaison Moisson. ^ , \ Hommes au pressoir 3 ». I Vendangeurs (hommes et femmes) . . 1,50 122 > ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE BOUCHES-DU-RHÔNE Nous avons rencontré dès 1862 des salaires élevés dans ce département. La comparaison est intéressante à faire pour la région dite des Plaines du Bas-Rhône et de la Crau — et pour les ouvriers et domestiques de ferme : Maîtres- . charretiers Bergers Charretiers Servantes 1882 . . . 572 347 400 200 1892 . . . 792 545 751 257 1910 . . . 700 à 900 600 à 700 600 à 700 300 à 450 Dans ce département l'augmentation est perceptible; cela tient à la proximité d'une ville industrielle et commerçante qui, donnant des salaires élevés, attire sans cesse à elle les ouvriers agricoles dans ses usines et ses maisons de commerce. 11 n'y a pas eu de palier vers 1892 parce que l'influence de la ville a été constante. ISERE Les salaires des ouvriers et journaliers agricoles se sont accrus dans ce pays dans d'assez fortes proportions, indiquées dans l'ouvrage : La Petite Propriété rurale de France (Enquêtes mono- graphiques 1908-1909 du ministère de l'Agriculture). Ouvriers Domestiques Il y a vingt ans 2,24% 2,87 ?„ Actuellement (1909) 3,31 4,25 Accroissement des salaires en vingtans 32,32% 32,47% Ces accroissements sont dus à la présence de nombreuses industries dans le pays. Ces industries sont d'ailleurs très dissé- minées sur toute l'étendue du département, du fait de la cap- tation des eaux dans les parties montagneuses; il en résulte LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 123 une augmentation générale des salaires dans tout le départe- ment. Dans l'Isère comme dans les Bouches-du-Rhône l'influence des usines se fait nettement sentir sur la fixation des salaires agricoles. BASSES-ALPES Comparons les salaires des journaliers non nourris. Été Hiver 1882 2,80 2,08 1892 2.78 2,07 1910:Durance 3,50 à 4 » 2 «à 2, 50 Forcalquier 3 » 2 « à 2 , 50 Valensole . . . . . . . . 3,50 à 4 » 2 .>à2,50 Digne 3 » 3 » (moisson 5 ») Vallée du Verdon et du Var. 3 » 2 » Lure 3 » 2,50 Nord du département . . . 3,50 à 4 « 2 «à 2, 50 Sisteron 3 » 2,50 Notons — en passant — l'élévation considérable des salaires dans ce département pauvre au point de vue agricole. Nous avons déjà, au cours de notre étude, fait une remarque à ce sujet; nous la confirmons pour la reprendre dans nos conclusions. Nous ne pousserons pas plus loin nos investigations relative- ment aux salaires comparés des ouvriers de ferme et journaliers de 1882 à 1892. Nous avons multiplié suffisamment les exemples pour pouvoir tirer de ce long examen des conclusions exactes sur le sens du mouvement des salaires. 124 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE CHAPITRE V Le mouvement des salaires de 1882 à 1910. I — Données générales Nos relevés statistiques des salaires, établis avec les données des enquêtes officielles et contrôlés par les renseignements qui nous ont été fournis par des agriculteurs sur des exploitations agricoles particulières, nous permettent de formuler les conclu- sions suivantes quant au mouvement général des salaires agri- coles de 1882 à 1910, soit pendant les trente dernières années. En premier lieu, les salaires de 1910 sont en augmentation sur ceux de 1882. C'est là une première notion qu'il nous a été possible de dégager de l'examen des salaires dans tous les dépar- tements considérés et pour toutes les catégories d'ouvriers et journaliers. Nous n'avons pu prendre en détail tous les départements : notre travail aurait été considérablement accru sans aucun profit pour la soutenance de la thèse proposée par la Société. En étudiant les salaires comparables en ce qu'ils représentent, à des époques différentes, la rémunération d'un travail à peu près identique, nous avons cherché à deviner le mouvement général qui commande, de 1882 à 1910, toutes les déterminations des salaires agricoles. Ce mouvement, nous l'avons deviné, c'est la hausse qui atteint tous les salaires agricoles. Pour rendre plus frappant le phénomène général de hausse du prix de la main-d'œuvre en agriculture, nous avons dressé le ta- bleau ci-après (Voir page 126), donnant la comparaison, pour tous les départements, des salaires des ouvriers et domestiques de ferme. Les documents relatifs aux salaires de 1882 ont été relevés par nous dans l'Enquête décennale de 1882, les chiffres LES SALAIRES ET l'exODE RURAL 125 de 1910 ont été publiés par le Service de la Statistique générale de la France, qui a résumé les résultats de l'enquête de 1910 (1). En second lieu, si l'on établit une distinction parmi les salariés agricoles entre les ouvriers et domestiques de ferme et les jour- naliers, on peut voir que dans l'ensemble les salaires des ouvriers et domestiques se sont accrus d'une façon continue, alors que les salaires des journaliers après avoir baissé de 1882 à 1892 n'ont marqué leur accroissement que depuis 1892. L'augmen- tation des salaires des journaliers est donc à deux temps dont un temps de baisse suivi d'un temps de hausse. Ainsi se détruit la légende de l'accroissement continu des salaires ruraux depuis 1862 jusqu'à nos jours en ce qui concerne les journaliers. En troisième lieu, l'augmentation des salaires qui est partout n'affecte pas la même intensité partout; nous avons vu, en dépouillant les documents des enquêtes de 1910 et en les com- parant avec ceux des enquêtes antérieures, que les départements à culture riche n'avaient pas toujours augmenté leurs salaires de façon sensible, alors que les départements pauvres, au con- traire, avaient considérablement haussé leurs prix de main- d'œuvre. Il s'opère donc de ce fait un nivellement des salaires ruraux en France. Sans chercher à deviner les causes de ce nivel- lement il nous semble qu'il était intéressant tout au moins d'en signaler la tendance. II — Calcul de la hausse Ainsi l'augmentation des salaires est générale. Nous avons découvert le mouvement de hausse dans tous les départements et pour tous les travaux agricoles. Il nous semble maintenant que le moment est venu de chercher à en calculer l'amplitude. Mais ce n'est pas chose aisée car les documents que nous avons utilisés ne sont pas toujours comparables, ils sont variés comme les situations agricoles qu'ils ont analysées, et il nous faudra, pour calculer un chiffre avec exactitude, nous borner à ne prendre que deux ou trois types d'ouvriers bien définis. (1) Bulletin trimestriel de la Statistique générale de la France. Janvier 1913. 126 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE I 1 8 c o Q o o o O lO O 00 S « ' -s -« -s -s -co -n -a o o o o o o o o o 00 l'î to o o oô cô *• ?î rc co cî o i -3 O OOOOOOOOOO occ fO ^S"!© ^^-fO o o •«H H H 00 00 ^^ H ta 1^ o u es <î C/3 ooc "1 o o c o o c o o o Q .. _ _ ^, ^T o o o o o o 00 m in le in ^e*^ — « ce Cl ooc in »s- c vTin V- ■ -a to - oo -e o o -a o m o o ^, c 5 O in a; o n n c in ^ i> r* 05in m i^ •a '^ -X-X -a -a - -■a ^ ,- - o O O O o o ^ n •^ O o o n m in •^ *CT -3- c o O in o in 00 in in •§ -a «.a » « '-a o o o 00 in o o ■■£> »3- in o ^ ooc r~-^ce M r-.-a- o oo ^a-gç c;oc r-to oc!._tcooe-^ r-~-S.inceinr-oceoc c:~ o — — — cî — ..—in—min— cece — — — n ce -• — — «-inin c;ce— ceca c^. c m 00 in -a •-' '■a "-s = "-a Vs o o o o o o m in o in tD et «5 ce c o o o o o o o in o 00 r^OO m 00 -Tce « X Cl r^ r-<0 co ci e r^eû ce ce o ^ereo v^-ir: ooo ci ce ee o — c cï>^ ooooio cio «o ».-T-r> 00 o — «ffce -«aîcic >-cor-o c^x — »3-r^ocece ci -ce o o '-es o o o o o r^ O Cl O a-ce ca'ce ce «a-ce ce ce ci cj vt « ci S O 3=2 ** o _ 3 • it< t- t- • - 1- es a >> 3^ es« ^o 0) OJ c OJ « « •<" o ra ;» .^ ■■ ^ ir* "^ ^ kI s s K ^ o o a, a. 0, 0- a. ce t/j ry; c« v: c/3 Cfi K ry; ry; 72 ^Xi H e- > >■ > >■ > > >■ " «) 'V w S 5-5 u i >• .S .S .S .S >■ Ë " M - s - m D i; = es es es es es a; oj o a» -o o _cs es ,es ^es CJ .^— .^— ^o ^o 3 rt O) D ^ *=" o *> 4) o 128 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Le tableau des salaires en 1882 et 1910 pour les oin^riers et domestiques de ferme que nous avons donné plus haut nous permet de calculer avec "une bonne approximation l'amplitude de la hausse des salaires. Tout d'abord les renseignements sont presque complets pour les domestiques et les servantes en 1910; en établissant une moyenne pour ces deux catégories d'ouvriers on opérera sans nul doute comme les enquêteurs de 1882, et les résultats obtenus seront comparables entre eux. Voici la com- paraison des salaires des domestiques et des servantes. Catégories 1882 1892 1910 . Domestiques ' 295 304 469 Servantes 235 202 385 L'augmentation est donc nettement mise en lumière de 1882 à 1910. Voyons maintenant — et ce doit être le but de nos considérations arithmétiques — le taux de la hausse. Nous l'avons calculé de 1882 à 1910 pour rester dans les limites de la première question posée par la Société. Hausse p. loo des salaires de 1882 à lyio Domestiques. 58 Servantes 63 Ainsi pour les domestiques et les servantes (1) la hausse des salaires de 1882 à 1910 ressort à 60% environ. En ce qui concerne les charretiers et les bergers, nous ne pouvons accepter les chiiîres fournis par l'enquête de 1882 pour terme de comparaison. Il nous faut confronter seulement les chiffres qui sont indiqués de part et d'autre dans notre tableau, en faisant abstraction des données de l'enquête antérieure qui n'auraient pas de correspondantes en 1910. (1) Les hauts prix: payés aux servantes s'expliquent par ce fait qu'on ne peut suppléer à ces femmes à l'aide de machines. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 129 Sous le bénéfice de ces restrictions voici le résultat de nos calculs : Hausse p. loo des salaires de 1882 à igio Charretiers 51 Bergers 52 Ici pour les charretiers et les bergers l'augmentation est un peu plus faible puisqu'elle ne ressort qu'à 50%. Il était intéressant également de calculer le taux de l'aug- mentation des salaires des journaliers. Nous l'avons entrepris pour une catégorie seulement de journaliers : les journaliers non nourris. Ainsi il était permis d'écarter l'influence d'une détei mination arbitraire de la nourriture suivant les enquê- teurs. Nous avons relevé dans l'enquête de 1910 pour chaque département la moyenne des salaires payés au journalier non nourri, et de ces premières moyennes nous avons tiré une moyenne générale pour toute la France. Cette moyenne gé- nérale se compare ainsi avec les données correspondantes de l'enquête de 1882. Salaires des journaliers non nourris. Été Hiver 1882 3,11 2,22 1892 2,94 2,04 1910 3,65 2,58 Les chiffres de 1910 combinés avec ceux de 1882 permettent de calculer ainsi les taux d'accroissement pendant la période 1882-1910. Augmentation p. loo des salaires du journaliei' non nourri de 1882 à 1910 Été 17% Hiver 19 Ces augmentations sont loin de celles que nous avons cons- tatées pour les ouvriers et domestiques de ferme. Toutefois il convient de remarquer que nous n'avons pris pour notre calcul 130 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE que les chiffres indiqués dans l'enquête de 1910 au titre tra- vaux ordinaires d'été et d'hiver. Nous avons écarté — à cause de la diversité des renseignements fournis — tous les salaires dits de moisson et de vendange qui oscillent autour de 5 francs par jour sans presque jamais descendre au-dessous de ce chiffre, mais par contre en le dépassant souvent et même de beaucoup (jusqu'à 8 francs). Il est évident que l'influence de ces salaires temporaires élevés doit contribuer à élever le taux de l'augmen- tation, mais dans l'ignorance du quantum probable de l'éléva- tion de ce taux, nous avons préféré l'indiquer pour mémoire sans le faire entrer dans nos calculs. D'ailleurs, pour corriger ce taux il suffît de faire appel à des notions acquises d'autre part. Nous avons indiqué nous-même, dans le cours de notre étude sur les salaires dans les départements, un taux d'accrois- sement pour les ouvriers de 32,32 % en vingt ans, chiffre constaté dans l'Isère. C'est la comparaison entre les salaires de 1892 et 1910. L'augmentation de 1882 à 1910 est plus faible puisqu'il y a eu dépression en 1892 Ainsi les chiffres se rapprochent et ne sont plus séparés que par les majorations sur les nôtres, des salaires de moisson ou de vendange. Il ne faudrait pas toutefois s'exa- gérer cette influence des salaires de moisson ou de vendange. Si l'on veut bien se reporter aux lignes que nous avons consa- crées au département de la Gironde dans notre chapitre IV, 1^6 partie, on constatera que les taux d'accroissement des salaires des journaliers dans ce département viticole s'échelonnent de 11 à 32 % dans la période 1882-1910; exactement, létaux moyen est de 26 %. Enfin ces salaires de moisson ont obéi à la loi générale d'ac- croissement; à l'aide des documents qui nous ont été commu- niqués par M. Petit, agriculteur a Orsigny, il est facile de cal- culer le taux d'augmentation des salaires de moisson passant de 8 francs par jour en 1882 à 10 francs en 1912. Le taux est exactement de 25 %. En dernière analyse, nous croyons que le taux moyen de l'accroissement des salaires des journaliers de 1882 à 1910 s'inscrit à 25 %; il serait de moitié environ inférieur au taux de l'accrois- LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 131 sèment, pendant le même temps, des salaires des ouvriers et domestiques de ferme. * * Il nous reste, pour terminer ce chapitre, à contrôler nos calculs en vue de la détermination du taux d'accroissement des salaires. Nous le ferons en interrogeant les monographies de l'enquête de 1910 et nos statistiques particulières ou des documents spéciaux. Dans la Haute-Vienne les salaires en 1892 et 1910 s'inscrivent ainsi (1), d'après l'enquête précitée : Salaires annuels nourris et logés Hausse ' ^"^ *" * „ pour 100 igio 1892 j 12 à 16 ans 205 95 115 Crarçons • • • • j ^g ^ 20 ans 324 200 62 Hommes adultes 414 300 38 Fillettes de 12 à 16 ans. . 136 80 7 16 à 20 ans 210 100 110 Servantes . . . , ^^^^^^^^ 235 120 95 L'augmentation moyenne ressort à 71 %. En ce qui concerne les journaliers, voici les chiffres fournis par l'enquête : Salaires journaliers Hausse ' "■^'" " „"~ pour 100 1910 1892 i Hiver 1 , 48 1 , 09 35 , ""."^"'^^ Belle saison 2,16 1,67 29 (nourris) ..,._,, ,. ' ,„ ^ ' ( Fauchage et moisson 3,46 » » 1 Hiver 0,82 0,58 41 , ^« ^ '^* Bellesaison 1,12 0,87 28 nourries) .../„, . . '„„ ( Fauchage et moisson 1,63 » » 1 Hiver 2,13 1,68 26 Hommes gelle saison 2,92 2,46 18 non nourris. . _, , , . , ' „ ' Fauchage et moisson 4,33 .« » i Hiver 1,25 1,05 18 Femmes 1 u 1, • ,\, a oq aq . , < Belle saison 1,64 1,38 18 non nourries • „ , , . „' „ Fauchage et moisson 2,19 » 1) L'augmentation moyenne ressort ici à 26 %. (1) Enquête sur les salaires agricoles (Haute- Vienne). 132 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Dans la monographie relative au Morbihan publiée par l'En- quête sur les salaires agricoles, on trouve le document suivant relatif à une ferme de 70 hectares. Superficie exploitée (hectares) Terres de labour Prés Landes 1896 18 9 43 1910 40 24 6 Salaires payés 1896 igio Hommes Femmes. 1 domestique 1 — '1 — 1 — 1 vacher . , 1 domestique \ 1 domestique /l — 165 + 20 145 + 20 120 + 20 40 + 20 » habillé 80 + 20 50 + 20 300 + 20 250 + 20 180 + 20 180 + 20 50 + habillé (2) 70 + habillé 150 + habillée 90 + habillée Or, les gages de divers domestiques se sont accrus de 93 % entre 1896 et 1910. Dans une région toute différente, dans les Hautes-Pyré- nées (3), les salaires ont varié dans les proportions suivantes : Domestiques hommes. Servantes Jeunes serviteurs. . . 189a 191 130 193 1910 Hausse pour loo 317 185 295 66 42 52 La hausse ressort en moyenne à 54 %. Durant la même période, en revanche, le loyer du sol diminuait de 15 %. Dans une partie du département de V Yonne, le professeur d'Agriculture, rédacteur de la monographie, signale une hausse des salaires de 30 à 40%. (1) Les 20 francs représentent : 2 chemises, 1 pantalon et 3 paires de sabots. (2) L'habillement est évalué entre 40 et 50 francs. (3) Enquête sur les Salaires agricoles. Monographie des Hautes-Pyrénées. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 133 En Seine-et-Oise, chez M. Petit, l'augmentation des salaires n'a été que de : 29 % pourles charretiers et bouviers 14 — • les bergers de 1882 à 1910. Dans la Vienne, les statistiques que nous avons rapportées concernant l'exploitation de M. Carret, aux Prés (commune de Chollet), nous permettent de calculer les taux d'augmentation suivants entre les années 1880 et 1910. 76 % pour les bergers. 105 — les vachers. 56 — les bouviers. 70 — les laboureurs. 70 — -les charretiers. 46 — ■ les servantes. 53 — les estivandiers. La hausse moyenne ressort ici à 68%. En Gironde, les augmentations ont été les suivantes de 1892 à 1910 : ► Été Hiver Hommes nourris 20% 22,3% Femmes nourries 15 16,4 Il s'agit ici des journaliers. Dans la Creuse, à Maller et près de Boussac, on payait succes- sivement les salaires suivants aux bouviers, laboureurs et charre- tiers (1) : Gages Années des bouviers et charretiers 1880 300^ 1885 300 1890 350 1895 380 1900 400 1905 450 1910 . 620 à 750f • (1) Voir Comptes rendus du Congrès de Mécanique agricole. Février 1911. ANN. SCIENCB AGRON. — 4' SÉRIK — 1915 9 134 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Les gages de l'ouvrier nourri et logé ont donc plus que doublé en trente ans : l'augmentation dépasse 50%. Dans la Somme, les augmentations sont à peu près équiva- lentes. « Aux environs de Roye, écrivait M. Zolla (1), nous relevons sur les registres d'un cultivateur les variations suivantes pour les gages des charretiers : ceux-ci en 1885 recevaient sans être nourris 55 francs par mois pendant un semestre d'hiver et 65 francs pendant le second semestre. Ils étaient, de plus, logés, dispo- saient d'un jardin et recevaient 1 hectolitre de blé ainsi que deux pièces de cidre. En 1895, les conditions sont les mêmes, mais en outre une gratification de 100 francs, représentant ainsi 13 % du salaire en argent, leur est allouée. En 1910, le salaire est porté à 85 francs pendant un semestre et 90 francs l'autre. Diver- ses gratifications s'élèvent à 35 francs. Le total de la recette nette en argent se monte désormais à 1.085 francs, tandis qu'en 1895 il ne dépassait pas 820 francs en tenant compte de la gratification annuelle. L'augmentation ressort ainsi à 265 francs ou 32 % dans l'espace de quinze ans. » Dans la Marne, chez M. Laurain, éleveur, l'augmentation pour les bergers est de 850 — 662 = 188 francs, soit donc 28%, de 1882 à 1910. Le taux ainsi calculé est faible si l'on songe, nous écrivait M. Laurain pour manifester son découragement devant les difficultés du recrutement de la main-d'œuvre, qu'il n'y a plus de limite pour le paiement des bons ouvriers agricoles, puisqu'on a offert en réalité à un berger 200 francs par mois et la la nourriture en plus. Et ceci se passait en 1910 dans le département de la Marne. Nous terminerons ici la première partie de notre étude. De l'examen de nos chiffres il paraît donc résulter que si la déter- mination du taux de l'augmentation des salaires agricoles n'est pas chose aisée en théorie, il est possible tout au moins d'en- fermer le taux dans des limites; nous avons vu ces limites dans nos contrôles et nous croyons approcher d'un chiffre pratique- ment acceptable en fixant à 55% V augmentation des salaires (1) Journal des Débats, 19 novembre 1911 [Revue agricole). LES SALAIRES ET L EXODE RURAL 135 des ouvriers et domestiques de ferme, ei à 25% V augmentation des salaires des journaliers. Ce ne sont là, nous le répétons, que des chiffres moyens qui n'ont d'autre but que d'indiquer l'angle de la pente générale des salaires de 1882 à 1910. Nous allons comparer maintenant le mouvement des salaires avec le mouvement du prix des denrées agricoles. DEUXIÈME PARTIE DES RAPPORTS DES PRIX DES PRODUITS AGRICOLES ET DES SALAIRES CHAPITRE I \ La fonction salaire. On dit en mathématiques que si deux quantités sont telles que les variations de l'une entraînent des variations correspon- dantes de l'autre, ces quantités sont fonction l'une de l'autre. En d'autres termes si nous faisons varier l'une d'elles A, l'autre R prendra des valeurs correspondantes. A correspond à B A' — B' A' — B' R est désigné sous le nom général de fonction et A est la variable ; B est fonction de A, ce qui s'exprime par la relation : B == / (A). B est une fonction à une seule variable, mais nous pouvons concevoir d'autres variables agissant sur la valeur de B; une fonction peut avoir plusieurs variables de même qu'une quantité peut être proportionnelle à plusieurs autres. Soit C, D, E, d'autres variables de la fonction B. On a : B = / (A. C. D. E.) LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL '^ 137 Et on détermine la valeur de la fonction B à un instant choisi en donnant aux variables un ensemble de valeurs nettement définies. Ceci dit, le salaire est une fonction dont les variables sont les suivantes : 1° État statique de la main-d'œuvre rurale; 2° État statique du numéraire; 3° Aptitudes, force physique, intelligence de l'ouvrier. Il est évident, d'une part, que l'abondance ou la rareté de la main-d'œuvre déterminera, par la loi de l'offre et de la demande, la cherté ou le bon marché des salaires; d'autre part, l'abon- dance ou la rareté des capitaux aux mains des employeurs agira également sur les salaires, sinon en les portant vers le maximum, du moins en élevant le minimum. Quant aux apti- tudes qui constituent la valeur intrinsèque de l'ouvrier, leur influence est, du moins actuellement, faible en agriculture où les tâches ne nécessitent que peu ou point d'apprentissage. L'état statique du numéraire est sous la dépendance de la productivité des industries et de l'épargne des producteurs. Actuellement — en agriculture — tous les produits s'échangent contre du numéraire; les paiements en nature ne sont plus que l'exception. Le commerce n'est plus local et de simple consom- mation mais il est général et a lieu même entre acheteurs et vendeurs éloignés pour qui la commune mesure ne peut être que le métal monnayé ou un effet de crédit le représentant. Le troc qui présidait aux échanges de jadis a disparu à peu près com- plètement et toutes les transactions se règlent maintenant en numéraire. D'ailleurs, le paiement des salaires a lieu également en numé- raire à part certains usages locaux qui se conservent dans les paiements mais qui ne représentent en valeur qu'une partie infime du salaire. La masse du numéraire circulant dans les campagnes influe sur la détermination des salaires; pour reprendre notre argu- mentation mathématique, la variable numéraire donne la gran- deur à la fonction salaire qui en dépend. I 138 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Cette masse de numéraire apportée par la vente des produits du sol sera d'autant plus considérable que les denrées vendues seront plus abondantes et que les prix seront plus élevés. Les recettes des cultivateurs sont le produit du nombre d'hectolitres de blé, d'avoine, etc., du nombre de kilos de viande, par le prix de l'unité de chacune de ces denrées. Nombre des produits x prix de l'imité = prix de vente. Le cultivateur peut agir sur le nombre d'hectolitres de céréales qu'il tire de ses terres par le choix judicieux de ses semences et des variétés, par des façons culturales convena- blement faites, par une fumure appropriée, par une application entendue des engrais complémentaires; il peut agir sur la précocité de ses animaux d'élevage et les amener à l'état d'en- graissement demandé par la boucherie dans le minimum de temps et avec le minimum de dépenses alimentaires. Ainsi le cultivateur grossit le chiffre du multiplicande : nombre des produits ; mais peut-il agir sur le multiplicateur : prix de l'unité? Malheureusement non, ou tout au moins dans des limites restreintes. A l'inverse de l'industriel qui fixe le prix de ses produits d'après les éléments connus de leur coût de production, l'agri- culteur ne fixe pas le prix des produits agricoles : il les subit. L'agriculteur n'est pas un commerçant; il se borne à apporter son blé, ses bestiaux sur le marché, à profiter des cours s'ils sont élevés et à essuyer des pertes si les cours sont en baisse. Tout au plus peut-il provoquer la hausse en gardant son blé dans ses greniers, mais il n'est pas démontré qu'il profite seul de la hausse et qu'il en profite intégralement. Nous allons étudier les variations des prix des produits pen- dant la dernière période trentenaire; nous suivrons les oscilla- tions des prix, nous constaterons des hausses de prix, des chutes de cours et des relèvements. Y a-t-il dans le prix des produits d'industrie des oscillations de ce genre? Tantôt on constate une hausse persistante, tantôt c'est la baisse qui se continue; la courbe n'a pas de fluctuations, mais elle tend vers un maximum LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 139 OU un minimum imposé par la nature même des objets, le goût du consommateur, le nombre des acheteurs, etc. En agriculture, l'oscillation est la règle. Aucun phénomène n'est continu en cette matière de prix des produits. Dans ces conditions, que devient la fonction salaire sous l'influence de cette variable à caractère oscillant? Les salaires suivront-ils la marche oscillante des prix, ou bien domineront-ils les prix pour ne plus dépendre que de la variable statique de la main-d'œu- vre? Alors quelle sera la situation de l'agriculteur qui donnera peut-être plus qu'il ne recevra? En d'autres termes, y a-t-il un rapport entre le prix de vente des produits agricoles et les salaires? Pour répondre à cette question, il nous faut d'abord relever les prix des principales denrées agricoles depuis trente ans, comme nous l'avons fait pour les salaires. CHAPITRE II Les prix des produits agricoles de 1882 à 1910 (1) Nous examinerons successivement les prix des céréales, des fourrages, des plantes industrielles, du vin, du bétail et des sous- produits de l'élevage. § I. Prix des céréales. Nous avons étudié les variations des salaires de 1862 à 1910 pour situer exactement le mouvement de 1882 à 1910. Il nous a (1) Les prix des produits agricoles nous ont été fournis les uns marqués A parla Statistique agricole de 1911 du ministère de l'Agriculture, les autres marqués B par l'ouvrage Salaires et Coût de V existence à diverses époques jusqu'en 1910. 140 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE semblé que ce mouvement ne devait pas être brutalement isolé à partir de 1882; la considération de ces antécédents, du moins pour la période de vingt ans qui précédait 1882, pouvait et devait donner une indication quant au point de départ de nos études. Lorsqu'on calcule la vitesse d'un mobile qui se déplace sur une trajectoire d'un point à un point 0', on cherche à connaître la vitesse initiale du mobile au moment où il franchit le point initial. Cette vitesse dite initiale influencera la vitesse dans l'espace 00'. De même, pour bien connaître l'allure du mouvement des salaires de 1882 à 1910, il nous a fallu faire partir nos recherches de 1862. Au lieu d'un point de départ en 1882, nous nous trou- vions de ce fait en présence d'un mouvement, et c'était un mou- vement de hausse. Dans nos études des prix nou? donnerons, autant que pos- sible, le chiffre de 1862; en particulier pour le blé, nous allons établir le relevé du prix du quintal de 1861 à 1910 (A). Prix du quintal de blé de 1861 à 1910. 1861. 1862. 1863. 1864. 1865. 1866. 1867. 1868. 1869. 1870. 1871. 1872. 1873. 1874. 1875. 1876. 1877. 1878. 1879. 1880. 1881. 1882. 1883. 1884. 1885. 32 ,36 30 50 25 55 23 54 21 88 26 33 34 74 34 69 26 64 26 70 34 16 30 58 33 57 32 66 23 54 26 59 31 09 29 96 28 20 29 96 28 82 27 69 24 83 23 10 21 71 1886 22,84 1887 23,41 1888 24,79 1889 24 » 1890 24,98 1891 27,12 1892 23,59 1893 21,38 1894 19,85 1895 18,62 1896 19,20 1897 24,84 1898 25,47 1899. ...... 19,81 1900 19,80 1901 20,07 1902 21,45 1903 22,36 1904 21,33 1905 22,86 1906 22,83 1907 23,26 1908 22,90 1909 23,60 1910 25,36 LES SALAIRES ET l'EXODE RURAL 141 i Ces prix, calculés par l'Office des Renseignements agricoles du ministère de l'Agriculture, donnent la moyenne pour la France entière. Pour rendre plus démonstratif ce relevé du prix du quintal et faire, dans une certaine mesure, disparaître l'in- fluence des bonnes et des mauvaises récoltes, nous avons calculé les moyennes décennales du prix du blé. Voici ces chiffres : Moyennes décennales du prix du blé. Périodes Prix du quintal 1861-1870 28,29 1871-1880 30,03 1881-1890 24,61 1891-1900 21,89 1901-1910 22,60 Le mouvement du prix du blé est alors nettement dessiné dans le tableau ci-dessus. De 1861 à 1880, nous nous trouvons en face de prix élevés et maintenus. .De 1881 à 1900, les prix s'abaissent d'une façon continue; c'est la période de la crise agricole caractérisée par le bas prix des produits du sol. De 30 francs le quintal en 1871-1880, le blé tombe à 22 francs en 1891-1900. Une chute de cours de cette importance devait natu- rellement réduire les profits des cultivateurs; c'est, d'ailleurs, ce qui ressort nettement de la statistique suivante donnant le pro- duit brut par hectare de blé, aux diverses époques considérées : Moyennes décennales du produit brut par hectare de blé. Périodes Moyennes 1861-1870 301,39 ■ "^ ^^^ ^^„ ^„ . périodes de hauts prix. 1871-1880 327,37 \ ^ ^ 1881-1890 294,91 | . . , 1891-1900 269,83 l^"^*^'^"'"^^- 1901-1910 303,88 relèvement des prix et des profits. Ces moyennes ont été calculées d'après les chiffres fournis par l'Office des Renseignements agricoles {Statistique agricole an- nuelle de 1911. Imprimerie Nationale. 1912). Les agents du ser- vice de l'Office ont obtenu chaque année le produit brut, en 142 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE multipliant le prix moyen de l'hectolitre par le rendement moyen par hectare. Ce sont ces chiffres que nous avons utilisés pour le calcul de nos moyennes. Ainsi pour le blé, il se dégage nettement de nos statistiques que le prix, maximum en 1861-1880, descend à son minimum pendant la période 1881-1900, pour remonter ensuite de 1900 à 1910. La période de crise agricole paraît donc terminée; les prix se relèvent de façon sensible et, à ne considérer que la don- née : prix, les profits des cultivateurs doivent augmenter. Voyons maintenant les prix des autres céréales; nous n'en- visagerons ici que les prix moyens par périodes en indiquant, toutefois, le prix moyen en 1862 et 1911. Prix moyen du quintal (A). Années ou périodes Avoine Seigle Orge Maïs 1862 • 16,71 18,96 16,18 18,21 1882-1890 18,14 16,97 17,08 17,56 1891-1900 17,69 15,45 16,23 16,39 1901-1910 18,84 16,85 17,45 19 » 1911 20,56 19,32 19,56 28,78 Les chiffres de ce tableau sont en harmonie avec ceux que nous avons indiqués pour le blé. En résumé, pour les céréales nous avons trois périodes de prix : 1° Une période de hauts prix, de 1862 à 1885; 2° Une période de bas prix de 1885 à 1900, caractérisant la crise agricole; 3° Une période de relèvement des prix de 1900 à 1910, mar- quant la fin de la crise agricole et l'élévation des bénéfices des cultivateurs. Nous situons la période de crise agricole de 1885 à 1900 parce que, en réalité, les prix ne se sont pas abaissés brusquement en 1880, mais seulement vers 1885, ainsi qu'on peut le constater aisément sur notre relevé du prix du quintal de blé par année. Nous aurions pu montrer que les prix des autres céréales sui- LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 143 valent les prix du blé ; nous n'avons pas reproduit les moyennes par année pour ces céréales, pour ne pas allonger inutilement ces statistiques. § 2. Prix des pommes de terre. Plantes fourragères. Examinons le prix des pommes de terre en suivant le même ordre d'étude : Moyenne du prix du quintal. 1862 4,76 1882-1890 7,08 1890-1900 4,98 1901-1910 6,10 1911 8,85 La division en trois périodes est encore très nette. Réunissons les diverses plantes fourragères : Prix du quintal (A). Betteraves Foins de prés Années ou périodes Luzerne Sainfoin Trèfle four- naturels ragères et herbages 1862 » » » » 6,26 1882-1890 6,05 5,40 5,49 2,10 5,44 1891-1900 7,70 6,42 5,94 2,01 6,25 1901-1910 6,51 6,28 5,86 1,76 6,45 1911 8,36 8,01 7,78 2,17 8,10 Nous n'apercevons plus ici la division en périodes ; d'une façon générale les prix se relèvent dans les dernières années. En voici la preuve : Prix du quintal. Betteraves Foins de prés Luzerne Sainfoin Trèfle four- naturels pr ils 1905 1906 1907 1908 1909 1910 1911 ragères et herbages 5,85 5,55 5,39 1,67 5,79 7,90 7,72 7,71 2,01 8,81 7,27 6,91 6,60 1,82 7,38 6,36 6 » 5,68 1,77 6,06 7,64 7,14 7,37 1,76 7,73 7,33 7,04 6,73 1,89 7,03 8,36 8,01 7,78 2,17 8.10 144 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE § 3. Plantes industrielles. Nous donnons ci-dessous les moyennes du prix du quintal de betteraves à sucre, de chanvre et jin (filasse), de colza et de tabac. Nos moyennes sont calculées d'après le même document : Prix du quintal. Années ou périodes Betteraves ,- j a sucre Chanvre Lin Tabac 1862 1,90 28,01 97 » 126 » " 85,07 1882-1890. . . 2,20 28,12 80,86 95,44 • 85,45 1891-1900. . . 2,41 28,96 81,73 84,77 88,32 1901-1910. . . 2,34 28,20 73,60 105,44 91,90 1911 3,21 32,72 84,88 128,82 106,19 Dans l'ensemble, les prix se relèvent après des baisses qui se sont produites à des époques variables, suivant les cultures considérées. Il n'y a pas eu, sauf pour le tabac, de hausse con- tinue des prix. § 4. Prix du bétail (A). Examinons maintenant le mouvement des prix du bétail. Ces prix appellent une remarque. Nous donnons ci-dessous le prix de la viande; or, la viande n'est déjà plus un produit agri- cole. Nous aurions préféré donner le prix du bétail sur pied, tel qu'il est payé à l'agriculteur-éleveur par le commerce. Mais comme nous ne demandons à ces statistiques qu'un mouvement, les chiffres n'entrant pas individuellement pour leur valeur arith- métique, nous avons relevé les prix du kilo de viande nette dans les volumes de la statistique agricole annuelle du ministère de l'Agriculture. Les mouvements seront ainsi parfaitement conser- vés puisqu'il y a proportionnalité entre le prix du bétail et le prix de la viande. Sous le bénéfice de cette réserve, donnons, ci-dessous, les prix du kilo de viande nette au marché de La Villette, de 1880 à 1911 (moyenne des cinq qualités) : LES SALAIRES ET l'exODE RURAL Années Bœuf Vache Veau Mouton 1880 1,46 1,28 1,86 1,35 1881 1,40 1,26 1,79 1,75 1882 ....... 1,50 1,35 1,93 1,93 1883 1,61 1,48 1,98 1,97 1884 1,50 1,42 1,83 1,81 1885 1,42 1,36 1,71 1,65 1886 1,35 1,22 1,69 1,59 1887 1,19 1,09 1,51 1,48 1888 1,21 1,12 1,54 1,60 1889 1,27 1,18 1,67, 1,70 1890 1,44 1,37 1,76 1,88 Moyennes. . . . 1,38 1,28 1,74 1,73 1891 1,43 1,33 1,74 1,87 1892 . 1,38 1,27 1,70 1,77 1893 1,31 1,18 1,77 1,69 1894 1,53 1,42 2,02 1,73 1895 1,48 1,40 1,83 1,89 1896 1,42 1,43 "l,53 1,49 1897 1,34 1,28 1,65 1,68 1898 1,22 1,17 1,74 1,65 1899 1,25 1,11 1,79 1,72 1900 1,57 1,15 1,78 1,72 Moyennes. . . . 1,39 1,27 1,75 1,72 1901 1,25 1,17 1,78 1,83 1902 1,26 1,19 1,79 1,88 1903 1,37 1,31 1,79 1,96 1904 1,38 1,37 1,80 1,98 1905 1,41 1,35 1,80 1,98 1906 1,31 1,25 1,86 1,91 1907 . . . . .''. . 1,46 1,40 1,99 2,10 1908 1,51 1,47 2,01 2,12 1909 1,53 1,51 1,92 2,14 1910 1,60 1,56 2,01 2,01 Moyennes. . . . 1,40 1,35 1,87 1,99 1911 1,68 1,65 2,11 2,26 145 Porc 1,60 1,55 1,47 1,37 1,30 1,34 1,41 1,25 1,20 1,32 1,45 1,35 1,32 1,35 1,42 1,49 1,31 1,01 1,11 1,39 1,47 1,41 1,32 1,33 1,42 1,37 1,43 1,43 1,57 1,82 1,67 1,39 1,57 1,50 1,93 Si l'on veut bien jeter les yeux sur les moyennes décennales que nous avons calculées, on constatera aisément une stagna- tion des prix de toutes les viandes, de 1880 à 1910. Le prix de la viande n'a pas varié pendant toute cette période ou tout au moins dans des limites très restreintes. Analysons maintenant le mouvement des prix pendant une 146 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE période plus longue, et faisons partir nos statistiques de l'année 1861. Les moyennes suivantes, que nous avons calculées de dix ans en dix ans, donnent le prix moyen de la viande de bœuf, vache, veau, mouton et porc (1^^ qualité) à La Villette : Prix du kilo de viande nette (i'® qualité). Périodes Bœuf Vache Veau Mouton Porc 1861-1870 1,44 1,31 1,79 1,60 » 1871-1880 1,75 1,60 2,11 1,95 1,59 1881-1890 1,58 1,50 1,96 1,93 1,41 1891-1900 1,51 1,46 1,92 1,93 1,39 1901-1910 1,56 1,52 2,05 2,15 1,53 Les mouvements des prix apparaissent alors nettement et se caractérisent : 1° Par une hausse de 1861 à 1880; 2° Par une baisse de 1881 à 1900; 3° Par un relèvement des prix de 1901 à 1910. En outre, il y a lieu de remarquer que, sauf pour la viande de mouton, les prix de 1901-1910 restent inférieurs à ceux de 1871- 1880. § 5. Prix des sous-produits de Vélevage. Nous donnons ci-dessous les prix de la laine, du beurre, du lait et des fromages. Les prix de la laine, de 1880 à 1900, sont extraits de l'ouvrage de M. Daniel Zolla : Les Fibres textiles d^ origine animale. La Soie et la Laine {i). Il s'agit de la laine de Champagne lavée à fond, et M. Zolla a emprunté lui-même ces chiffres à une étude publiée par MM. Poullain et Marteau, négociants en laine à Reims. Laine. Périodes Prix par kilo 1880-1884 6,05 1885-1889 4,80 1890-1894 3,09 1895-1900 3,50 (1) A Paris, chez Oct. Doin. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 147 La baisse des prix est manifeste de 1885 à 1895. Les prix se relèvent dans les dernières années. Pour le beurre, voici les prix de vente en gros aux Halles centrales de Paris (prix moyens) depuis 1872 (1) (B) ; Beurre. 1872 2,90 1881 3,21 1873 3,04 1882 3,43 1874 3,18 1883 3,21 1875 3,14 1884 » 1876 3,31 1885 » 1877 3,16 1886 » 1878 3,09 1887 » 1879 3,06 1888 » 1880 3,23 1889 » 1890 2,79 Moyennes 3,12 » 1891 2,92 1901 2,92 1892 3,02 1902 2,71 1893 3,11 1903 ....... 2,66 1894 ....... 2,85 1904 2,86 1895 2,80 1905 2,91 1896 2,71 1906 3,16 1897 2,60 1907 3,06 1898 2,80 1908 3,13 1899 2,87 1909 2,92 1900 2,93 1910 3,16 Moyennes 2,86 ' 2,94 L'allure du mouvement du prix du beurre est bien identique à celles du prix du blé et de la viande. Voyons maintenant le prix du lait. Les chiffres suivants don- nent le prix payé par l'Assistance publique pour l'achat du lait ordinaire (B) : Tableau (1) Salaires et Coût de l'existence à diverses époques jusqu'en 1910. Paris, 1911, Imprimerie Nationale. 148 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE 1880. . . . 1881. . . . 1882. , . . 1883. . . . 1884. . . . 1885. . . . 1886. . . . 1887. . . . 1888. . . . 1889. . . . 1890. . . . Moyennes 0,267 0,271 0,228 0,300 0,300 0,287 0,295 0,296 0,207 0,201 0,161 0.281 1891 1892 1893 1894 1895 1896 1897 1898 1899 1900 0,188 1901 0,916 1902 0,197 1903 0,239 1904 0,222 1905 0,195 1906 0,197 1907 0,196 1908 0,207 1909 0,208 1910 20i 0,204 0,184 0,213 0,203 0,193 0,187 0,214 0,224 0,225 0,205 La baisse est sensible de 1890 à 1900 et le prix moyen de 1900- 1910 est notablement inférieur à celui de 1880-1890. Les prix des fromages sont également ceux qui ont été payés par l'Assistance publique à Paris (approvisionnement des halles) (B): 1871 1872 1873 1874 1875 1876 1877 1878 1879 1880 Moyennes. 1891 . . . . 1892 . . . . 1893 . . . . 1894 . . . . 1895 . . . . 1896 . . . . 1897 . . . .. 1898 . . . . 1899 . . . . 1900 . . . . Moyennes. 1,85 1881 1,69 1882 1,84 1883 1,84 1884 1,43 1885 1,84 1886 1,88 1887 1,82 1888 1,70 1889 1,45 1890 1,7S 1,30 1901 1,29 1902 1,32 1903 1,34 1904 1,32 1905 1,30 1906 1,28 1907 1,32 1908 1,30 1909 1,26 1,30 1,37 1,35 1,30 1,25 1,25 1,27 1,24 1,29 1,27 1,28 1,28 1,25 1,29 1,28 1,22 1,25 1,35 1,31 1,24 1,22 1,26 Les moyennes font encore nettement apparaître le mouve- ment en trois périodes. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 149 § 6. Prix des vins {A). La Statistique agricole annuelle du ministère de l'Agriculture fournit un relevé du prix des vins sans tenir compte des diffé- rents produits spécialisés, bord'^aux, bourgogne, anjou, hérault, etc. Les chiffres indiqués dans le relevé sont donc des chiffres moyens qui seront comparables entre eux tout en ne donnant aucune idée du mouvement régional du prix des vins. Voici ces chiffres calculés par périodes : Prix Périodes de l'hertolitre (moyenne) 1881-1890 . 35,42 1891-1900 . 25,23 1901-1910 19,47 La baisse est évidente et ininterrompue depuis 1881. Néan- moins il y a un relèvement sensible dans ces dernières années : Prix Années de l'heclolitre 1905 ; . . 12,23 1906 16,83 1907 16,91 1908 16,02 1909 18,36 1910 38,88 1911. . 29,70 § 7. Prix des légumes et des fruits (B). Ces prix sont extraits du volume Salaires et Coût de Vexis- tence à diverses époques jusqu^en 1910 et concernent ceux qui ont été payés par l'Assistance publique de Paris (approvisionne- ment des Halles). Prix du kilo (moyenne) Périodes — — . - Légumes Fruits 1881-1890 0,323 0,521 1891-1900 0,319 0,473 1901-1909 0,230 0,354 La baisse est générale. ANN. SCIENCE AGRON. — 4« SÉRfE — 1915 10 150 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE § 8. Lps récoltes et les prix. A la suite de cette revue des prix des produits agricoles, une remarque d'une importance capitale s'impose. On pourrait nous objecter que les récoltes ont eu, par leur qualité et leur quantité, une influence sur les prix. Ainsi entendu, le mouvement des prix n'indiquerait pas un des conditionnements de l'agriculture, mais une des conséquences de la loi de l'offre et la demande qui n'au- rait pas d'intérêt pour la discussion de notre thèse. Nous voulons, en effet, faire apparaître un mouvement des prix, dépendance des conditions économiques générales dans lesquelles évolue la culture du sol et non une influence des récoltes »sur les prix. Or, si nous étudions les prix en Amérique, nous trouvons un mouvement analogue à celui que nous avons constaté en France. Prix *en cents » des produits agricoles ci-dessous indiqués (1). PÉRIODES COTON MAIS BLÉ AVOINE ORGE SEIGLE SARRA- ZIN POMMES DE TERRE 1 880-1889 .... 90 406 835 320 582 608 64 1 5l2 1890-1899 .... 70 345 i54 278 433 523 507 481 I9OO-I9O7 .... lOI 445 723 334 46o 593 6o3 56o Les récoltes n'ayant pas été mauvaises ou bonnes à la fois dans les deux continents, il faut évidemment conclure de l'exa- men de ces chiffres un mouvement général, universel des prix indépendant de la valeur qualitative ou quantitative des récoltes. Il était intéressant de fixer ce point avant de porter un juge- ment sur le mouvement des prix des différents produits de 1870 à 1910, en France. (1) Voir Crop Reporter published hy the authority of the Secretary of Agri- culture. December 1908. Washington. D. G. LES SALAIRES ET l'exODE RURAL 151 CHAPITRE m Le mouvement des prix des produits agricoles de 1870 à 1910. Nous avons suivi dans le chapitre précédent le prix des pro- duits agricoles de 1870 à 1910, et nous avons fait partir, autant que possible, nos statistiques de 1860 ou 1870, pour situer, nous le répétons, le mouvement des prix entre ses véritables limites. D'une façon générale nos relevés de prix ont permis d'établir l'allure du mouvement de la presque totalité des produits agri- coles et ce mouvement serait .caractérisé par l'oscillation sui- vante : 1° Une hausse des prix de 1860 à 1880; la hausse se continue d'ailleurs jusqu'à l'année 1885 environ; 2» Une baisse des prix de 1880 à 1900, isolant dans le temps la période dite de la crise agricole; 3° Un relèvement des prix de 1900 à 1910. Toutefois, et nous insistons particulièrement sur ce point, dans l'ensemble les prix de la période 1901-1910 restent infé- rieurs à ceux de la période 1871-1880. Tels sont les résultats de notre étude statistique des prix des denrées agricoles de 1860 à 1910; nous sommes donc amenés, à la suite de cette revue du prix des produits du sol, à formuler une conclusion presque identique à celle que nous avons écrite dans la première partie de notre travail. Nos recherches sur les salaires agricoles et nos recherches sur les prix des denrées pro- duites à la ferme nous permettent d'établir un parallélisme entre les salaires et les prix des produits agricoles. A l'aide des données de njs tableaux de chiffres puisées dans la première 152 ANNALES DE LA* SCIENCE AGRONOMIQUE partie et dans la seconde partie de notre étude, nous avons dressé les graphiques suivants relatifs : 1° Aux variations des salaires des journaliers non nourris, des domestiques et servantes de ferme ; 2o Aux oscillations des prix du blé et de la viande. GRAPHIQUES Les courbes ont même allure générale : leur examen montre une coïncidence très nette de périodes de hauts prix des denrées et de hauts salaires. Inversement, lorsque les prix des denrées s'abaissent, les salaires restent stationnaires ou presque (ouvriers et domestiques de ferme) ou s'abaissent également (journaliers). Ainsi dans une certaine mesure qu'il est difficile d'apprécier, les prix des salaires agricoles sont commandés par le prix des produits; en d'autres termes, la productivité de l'agriculture influe sur les salaires. La fonction salaire croit avec le prix des denrées vendues par l'agriculteur employeur; c'est la notion que nous voulions dégager de nos recherches, pour montrer qu'en agriculture comme dans l'industrie, la détermination des salaires n'est pas laissée à l'arbitraire des employeurs, mais qu'elle est sous la dépendance de faits économiques, et notam- ment : De la valeur des bénéfices de l'exploitant; De l'abondance ou de la rareté de la main-d'œuvre; De la valeur intrinsèque de la main-d'œuvre. La fonction salaire, nous l'avons vu, est à trois variables. Nous en avons négligé deux, les deux dernières, pour examiner l'in- fluence de la première, et c'est ce qui nous a amené à démontrer l'étroite dépendance des prix et des salaires en agriculture. Pourrait-il y avoir influence des salaires sur le prix des den- rées? Il n'est guère possible de l'admettre, car les salaires ont haussé de 1892 à 1900, ainsi qu'il est aisé de le constater dans quelques-unes de nos statistiques, alors que le prix des produits ne cessait de baisser. La relation de cause à effet ne se peut donc VARIATIONS DES SALAIRES 500 ^00 300 200 100 / / / / / ^^ • / / / • OUVRIERS ET DOMESTiaUES DE FERME Domestiques. w . .. Servantes. 00 SP 00 o^ JOURNALIER NON NOURRI Salaire d'hiver. VARIATIONS DES PRIX DES DENREES 2,20 2,10 1,00 1,90 1,80 1,70 1.60 1,50 1,^0 1.30 00 ^> / / s. X / 1< ^■^^-^-f^ 4-"-r-f^+-=t. X . — V / / / / V-. '^ ^^-^ —J^** / / / ^"^"^^^ L *♦* / y > PRIX DE LA VIANDE I 90 Prix du kilo de viande nette à La Villette. (/re qualité) MOYENNES DÉCKNNAIIS ._i...— Bœuf. «. _ — Vache. »•—>..• Veau. 4. «f- ^>i Mouton. (r> 2P Porc. 31 30 29 28 27 26 25 24- 23 ZZ 21 20 I l I I I II I 1 II • Ci CD I S2 I ?5 PRIX DU QUINTAL DE. BLÉ France entière. MOYENNES oiCE!<.1ALE3 ^ ^ I LES SALAIRES ET l'EXODE RURAL 155 cntendro que dans le sens : prix des produits à salaires; le prix des produits est la variable et le salaire est la fonction, et ceci est tellement vrai, que les salaires ont haussé plus vite que les denrées, ainsi qu'il est loisible de le constater en superposant par la pensée les courbes des salaires et des prix. Cette différence de niveau des courbes des salaires et des prix tient à ce fait que la fonction salaire n'est pas à une seule variable, mais bien à plusieurs variables, et, en particulier, la rareté de la main-d'œuvre en réduisant l'offre des bras a contribué à enchérir le prix de la main-d'œuvre, ajoutant son influence à celle des prix des produits. Ainfi se précise l'action de la variable statique de la main-d'œuvre. Comparons pour terminer les hausses des salaires et les oscil- lations des prix. CHAPITRE IV Comparaison de la hausse des salaires et du prix des produits agricoles. Les prix des produits agricoles se sont tous relevés depuis une dizaine d'années. Ce phénomène que l'on a qualifié de vie chère a augmenté les profits des agriculteurs par l'élévation des recettes en face de dépenses ne s'accroissant pas dans les mêmes propor- tions. Il ne faudrait pas exagérer l'influence de ce relèvement des prix sur les profits, et lorsqu'on parle de la hausse des denrées alimentaires et, conséquemment, de la hausse des produits agri- coles, on paraît supposer que les prix ont atteint dans ces der- nières années un taux inconnu jusqu'alors. Or, il n'en est rien. Nous avons calculé à l'aide des tableaux 156 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE statistiques du chapitre II le taux des oscillations des prix entre les périodes 1871-1880 ou 1881-1890 et 1900-1910. Autant que possible nous avons préféré comparer les prix pratiqués en 1871- 1880, avant la crise agricole, avec ceux de 1910; car dans nos confrontations avec les salaires, il est plus logique de prendre le prix moyen de 1871-1880 et le salaire moyen en 1882, que de prendre le prix moyen de 1881-1890 qui ne correspond plus avec le salaire de 1882. Le tableau suivant résume toutes nos comparaisons : Prix des denrées. PRODUITS VÉGÉTAUX Blé entre 1871-1880 et 1900-1910 Baisse de 2'i % — 1881-1890 et 1900-1910 Baisse de 8% Avoine entre 1881 -1890 et 1900-1910 Hausse de 3% Pommes de terre entre 1881-1890 et 1900-1910 . . . Baisse de 16% Betteraves à sucre entre 1881-1890 et 1900-1910 . . Hausse de 6% Vins entre 1881-1890 et 1900-1910 Baisse de 45 % PRODUITS ANIMAUX Entre 1871-1880 et 1900-1910 : Le prix du kilo de viande, de bœuf a fcamé de 10 % — — de vache a baissé de 5 % — — de veau a baissé de 2,8% — — de mouton a haussé de 10 % — — de porc a baissé de 6 °-' o Sous-produits de Vélevage. Beurre de 1871-1880 à 1900-1910 Baisse de 5 % Laitde 1881-1890 à 1900-1910 Baisse de 2 % Fromagesdel871-1880à 1900-1910 . , . Baisse de 27 % Produits horticoles. Légumes de 1881-1890 à 1901-1909 Baisse de 28 % Fruitsdel881-1890à 1901-1909 Baisse de 30 % Salaires. OUVRIÈRES ET DOMESTIQUES DE FERME Hausse des salaires de 1882 à 1910 Charretiers 51 % Bergers 52 % Domestiques 58 % Servantes 63 % 'o 'o LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 157 Journaliers non nourri". Hausse de i88a à iQio Salaires d'été 17% Salaires d'hiver 19% D'un côté — prix des denrées — la baisse pendant la période trentenaire envisagée est partout ou presque; d'un autre côté — salaires — la hausse est partout. Il est vrai que depuis 1910 les prix des produits agricoles se sont accrus, mais nous devions comparer — pour rester logiques — les prix de ces produits en 1910 avec les salaires de 1910, puisque ce sont les chiffres les plus récents et officiels que nous possédions sur cette question. De notre revue des salaires et des prix résulte donc cette notion que les salaires se sont accrus beaucoup plus cite que le prix des produits agricoles ; le faible relèvement des prix de 1900 à 1910 n'a même pas atteint le niveau des cours de 1871-1880, alors que les salaires agricoles font une ascension de 55% (1). Les agriculteurs ont donc consenti un lourd sacrifice pour conserver la main-d'œuvre dont ils ont besoin, et il est d'autant plus utile de le déclarer aujourd'hui, qu'on les accuse dans quelques milieux d'être les artisans de la vie chère. La hausse des prix toute récente, et encore peu élevée, ne compense que très faiblement les lourds sacrifices et les pertes (1) Le double phénomène de la hausse des salaires et de la baisse des prix des produits agricoles s'observe d'ailleurs aussi nettement à l'étranger qu'en Franec. Le journal angleis The Economist du 14 octobre 1911 publie les chiffres suivants dus aux calculs du professeur Bowley. Années 1880 1885 1890 1895 1900 1905 1910 Salaires Prix de détail des denrées alimentaires 100 125 101 104 114 98 115 91 ISO 95 123 97 128 100 158 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE que les agriculteurs ont soufferts et subis pendant la crise agricole. Malgré cette augmentation considérable des salaires, les ouvriers agricoles désertent les campagnes. Nous allons essayer de dire pourquoi. Cette désertion, cet exode rural comme on l'appelle, compromet l'avenir de notre agriculture nationale. Nous allons essayer d'indiquer, sinon le remède, du moins des remèdes à cette crise de la main-d'oeuvre. TROISIÈME PARTIE DES MOYENS DE SUPPLÉER AU MANQUE DE LA MAIN-D'ŒUVRE CHAPITRE I Les salaires agricoles et l'exode rural. I. L'exÔdeT Malgré l'augmentation énorme des salaires agricoles depuis trente ans, les ouvriers ruraux désertent de plus en plus les travaux de la campagne. Dans toutes les régions de la France les agriculteurs se plaignent du manque de main-d'œuvre. Ils se demandent avec anxiété s'il sera possible, demain, de conti- nuer à cultiver la terre. Le nombre des ouvriers se réduit dans des proportions considérables. M. Pluchet estime qu'en Picardie depuis vingt ans les villages ont perdu 25 % de leurs habitants ; des villages au nord-ouest d'Amiens auraient perdu dans le même temps 60% de leur population (1). Dans la Gôte-d'Or, l'Enquête sur les salaires agricoles donne la statistique suivante, relative à la diminution du nombre des salariés. (1) Commission internationale d'Agriculture (Enquête sur la désertion des campagnes. Organisation des petites propriétés rurales. Crédit agricole et coopération). Congrès de Madrid. Mai 1911. Paris, Librairie agricole de la Maison Rustique. 1912. 160 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Catégories 1892 1910 Différences l non propriétaires . . . 5.314 5.055 — 259 ''°""^*"®'"M propriétaires 9.525 10.326 + 800 Domestiques à gages 13.737 8.945 —4.792 28.576 24.325 — 4.251 Les domestiques à gage diminuent dans de fortes proportions. Voici pour la Gironde des chiffres du même ordre : Catégories 1892 1910 Différences - ,. i non propriétaires . . Journaliers • ,; • /propriétaires. . . . 19.748 16.651 25.088 20.721 + 5.340 + 4.070 Domestiques à gages 30.288 15.204 15.084 66.687 61.013 — 5.674 Dans presque tous les autres départements, les directeurs des Services agricoles signalent la diminution du nombre des salariés agricoles; il est regrettable que le questionnaire de l'Enquête de 1910 n'ait pas prescrit la comparaison du nombre des salariés en 1882, 1892 et 1910. On aurait saisi facilement alors la gran- deur du phénomène de l'exode et mesuré la perte des bras pour l'agriculture. Dans une note sur la main-d'œuvre rurale en Touraine, M. J.-B. Martin, directeur des Services agricoles, montre que le nombre des journaliers et domestiques ruraux en Indre-et-Loire diminue d'année en année (1). Journaliers Journaliers Domestiques non petits et propriétaires propriétaires servantes 1892 7.818 7.149 21.913 1910 4.654 6.102 14.662 Enfin, pour terminer par une considération d'ordre plus gé- néral, rappelons une des conclusions du Recensement général de la population effectué le 5 mars 1911. Les rédacteurs du rap- (1) Voir Compte rendu du Congrès de Mécanique agricole organisé par la Société nationale d'Encouragement à l'agriculture. Février 1911^ au siège de la Société, à Paris, 5, avenue de l'Opéra. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 161 port situent la diminution do la population rurale par la compa- raison en 1906 et 1911 du nombre des communes dont la popu- lation est inférieure à 400 habitants; ce sont évidemment des communes rurales, et le recensement a montré que leur nombre s'était accru de 668 unités. Par contre le nombre des communes de 401 à 2.500 habitants est tombé de 18.878 à 18.211, soit une différence en moins de 667 communes. Or, comme au total le, nombre des communes n'a augmenté que de 20 unités, il faut admettre que l'accroissement du nombre des petites communes dont la population est inférieure à 400 habitants s'est fait aux dépens de celles dont la population est comprise entre 401 et 2.500 habitants; il y a dans ces limites des communes rurales, et d'autant plus que l'on se rapproche de 401. Il résulte clairement de ces quelques chiffres une diminution notable de la population rurale par l'augmentation évidente du nombre des très petites communes. Et ce phénomène est, en fm de thèse, nettement mis en lumière par les chiffres suivants (1) qui permettent de pénétrer dans le détail : Nombre des communes entre 1906. 1911. 200 et 3oo 36o et 4 00 /joo et 5oo 5.260 4.306 3.341 5.361 4.332 3.242 La population rurale diminue et la diminution porte surtout sur les salariés, ainsi qu'il est facile de s'en rendre compte en examinant quelques chiffres extraits des statistiques officielles : Personnel des établissements [Forêts et agriculture) (2). ClieTs Employés et ouvriers Travailleurs isolés Masculin Féminin Masculin Féminin Masculin Féminin 1896. 1.822.010 1901. 2.016.780 1906. 2.528.249 1.250.738 2.185.975 1.073.650 1.604.014 412.824 1.438.627 2.086.175 802.470 1.374.658 406.302 2.249.632 1.975.770 688.060 938.150 385.441 (1) Résultats statistiques du recensement de 1906, t. I^ 1''^ partie, p. 31, et Dénombrement de 1911. Résultats publiés par le ministère de l'Intérieur en 1912, p. 851. (2) Ibid., 2e partie, p. 182. 162 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE II. Les motifs de l'exode Cet exode a-t-il été déterminé par une infériorité des salaires ruraux? Nous avons découvert une hausse dans l'ensemble, d'au moins 55 o/o depuis trente ans, mais ces salaires ruraux sont-ils à parité des salaires industriels? Il n'est guère possible de l'ad- mettre pour les journaliers. Dans un ouvrage magistral, La Crise de la main-d' œiwre en agriculture (1), M. Souchon, professeur à la Faculté de Droit et à l'Institut agronomique, a dressé le tableau suivant donnant la comparaison, pour quelques départements, des salaires agricoles (ouvriers non nourris) et industriels. „ , . Salaires moyens des dans chaque chef-lieu Départements ouvriers agricoles pour'^un^eîfsTmWe nonnoums. ^de 34 professions ^^ '^^^ urbaines Allier 3,50 à 4,50 4,50 Hautes- Alpes 3,50 à 5 » 3,90 Calvados 3 » à 4 » 4,90 Charente-Inférieure . . 3 » à 4 » 4,80 Doubs 4 » à 5 » 4,98 Drôme 3 » 4,94 Finistère 2 » à 2,50 3,93 Gers 3 » à 3,50 3,55 Hérault 2,75 à 4 » 4,82 lUe-et-Vilaine 2,25 à 5 » ,4,77 Indre-et-Loire .... 3 » à 5 » 5,42 Jura 3,50 à 4,25 4,78 Loir-et-Cher 3,50 à 3,75 4,11 Lot 2,50 à 3,50 3,50 Lot-et-Garonne. ... 4 » à 5 » 4,25 Meuse 2,50 à 4 » 5,41 Hautes-Pyrénées ... 2,75 à 4 » 4,61 Sarthe 3,50 à 4 » 4,60 Deux-Sèvres 4 « à 5 » 4,68 Ainsi les salaires donnés aux ouvriers des villes sont, dans l'en- semble, supérieurs aux salaires d'été des ouvriers agricoles non nourris, et les salaires d'été sont plus élevés à la campagne que les salaires d'hiver. (1) A Paris, chez Arthur Rousseau, 1913, t. IV, 2^ partie, p. 500. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 163 Voici maintenant la comparaison des salaires des ouvriers et domestiques de ferme avec les salaires des ouvriers d'industrie. Nous avons emprunté nos renseignements, comme M. Souchon d'ailleurs, d'une part à l'Enquête sur les salaires agricoles pour les ouvriers agricoles, d'autre part à l'ouvrage Salaires et Coût de Vexistence à diverses époques jusqu'en 1910 pour les ouvriers d'industrie; ce dernier document donne pour un ensemble de 34 professions urbaines le salaire moyen journalier. Pour rendre les résultats comparables il nous a fallu évaluer la nourriture des ouvriers et domestiques de ferme à 500 francs par an et faire abstraction d'un logement qui ne se compose pas toujours d'une chambre. Dans l'industrie nous avons adopté une moyenne de 300 journées de travail. A l'aide de ces données nous avons pu dresser le tableau suivant : Salaires annuels Départements Ouvriers agricoles Désignation Salaires Ouvriers urbains Aube Bergers 1.020 à 1.285 1.791 )UCHES - DU - Rhône 1 . (plaine de la Grau, Bas- g"^ "^g 1.100 à 1.200 1.800 Bouches - du - Rhône j ^^^^^^^^.^^^ Rhône) ( ^''^''' ^ Ille-et-Vilaine Domestiques 810 1.231 Isère — 1.000 1.566 Saône-et-Loire Charretiers | _ Bouviers [ 850 à 1.100 1,473 — . . ; . . Laboureurs ' Haute-Savoie Vachers 1.100 1.410 Tarn-et-Garonne. . . . Domestiques.... 900 à 1.100 1.131 Vienne — 1.050 à 1.200 1.404 Somme Bouviers 900 à 984 1.323 Aisne Charretiers \ — Bouviers 1.300(1) 1.494 — Domestiques ' Seine-et-Marne Charretiers 1.130 à 1.540 1.972 Seine-et-Oise Domestiques.... 1.100 à 1.400 2.061 Eure Charretiers . — Bergers 1.040 à 1.370 1.377 (1) Y compris les avantages pécuniaires, mais sans compter les conces- sions de jardins, terres pour pommes de terre, charrois. 164 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Les ouvriers agricoles sont donc à juste titre alléchés par les hauts salaires de l'industrie. C'est une première remarque qu'il était intéressant de formuler. Mais il faut pousser plus loin nos investigations dans cette comparaison des salaires. On a prétendu que c'était commettre une erreur d'accepter comme définitives les valeurs numériques des salaires agi^icoles et industriels pour mesurer les écarts entre eux, car la vie dans l'ensemble est moins chère à' la campagne qu'à la ville. Ce qui importe, poursuit-on, ce n'est pas tant le salaire nominal que le salaire réel. Celui-ci, qui est une puissance d'acquisition, permet- trait, à salaire égal, l'obtention d'une plus gi^ande quantité de denrées à la campagne qu'à la ville et un loyer plus important. L'argument est vrai pour le loyer, mais il ne saurait être étendu à l'achat des denrées alimentaires. M. Joppé a fait justice de cette afïirmation par la comparaison des prix des denrées à la ville et à la campat^ne dans le département du Nord (1). Paia Bœuf Mouton \'eau Porc frais Porc salé Œufs kilo kilo kilo kilo kilo kilo douz' A la ville . . . 0,25 1,28 1,47 1,47 1,56 1,56 0,17 A la campagne. 0,33 1,20 2,70 1,40 1,55 1,50 0,20 Beurre Pommes de terre Haricots Morue Huile Vin Bière kilo kilo kilo kilo kilo litre litre Ala ville . . . 3,03 0,08 0,30 0,86 1,06 0,74 0,12 A la campange. 3 » 0,08 0,50 1,40 1,80 0,55 0,15 Ces chiffres ne sauraient être généralisés, mais ils suffisent à montrer que si la théorie de la supériorité de la puissance d'achat du salaire agricole à la campagne a pu être vraie autrefois, elle se déforme et se fausse aujourd'hui de plus en plus. L'ouvrier nourri est dans une meilleure situation, mais on nourrit de moins en moins les ouvriers, sauf les charretiers, les domestiques et les servantes qui demeurent attachés à l'exploitation; encore ceux- (1) Joppé, Conditions de salaires et travail agricole des ouvriers dans le département du Nord. L-lle, 1910. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 165 ci jouissent-ils d'avantages spéciaux que nous avons signalés dans la première partie de notre étude : primes, concession des jardins, de terrains pour pommes de terre, gratifications, étrennes, pièces à l'occasion de naissances, de saillies ou de ventes de bes- tiaux, etc., etc.. Et même pour ces derniers l'exode apparaît avec une intensité déconcertante, atteignant presque, dans les cas d'exemples que nous avons rapportés plus haut, la proportion de 50 o/o. Ainsi se détruit cette légende dont on voulait essayer de faire un baume endormeur pour les populations rurales. On leur disait : « Vous avez à la campagne des salaires plus élevés qu'à la ville; les conditions matérielles de votre existence ne cessent de s'améliorer, et vous êtes plus heureux que vos camarades de l'usine ou de l'ateher, ayant un genre de vie plus sain et des occupations plus variées. » Les ouvriers ruraux ont cherché eux- mêmes la comparaison, pendant leur service militaire notam- ment; ils ont fait sans parti pris la balance des salaires et mesuré l'étendue des chômages à la ville au regard des périodes de chô- mage involontaire à la campagne. Et s'ils se sont découvert quelque intelligence ou quelque aptitude pour une occupation industrielle, ils ne sont plus revenus à la campagne. D'ailleurs on -place son capital-travail comme on place son capital-argent avec le même objectif d'un taux toujours plus rémunérateur. 11 a semblé à l'ouvrier rural qu'en plaçant ses aptitudes dans l'indus- trie il augmentait ce taux de placement. Voilà tout. Les meilleurs ouvriers ruraux sont ainsi partis vers la ville, attirés par les hauts salaires d'une industrie qui se développait sans cesse, et cela parce que la productivité de l'agriculture aug- mentant il devait naturellement en résulter un accroissement de ses facultés de consommation. Il est incontestable que depuis une trentaine d'années l'indus- trie, le commerce, les transports ont fait un sérieux appel de bras pour répondre à la demande de la consommation, et il a été néces- saire d'augmenter le nombre des ouvriers employés; ils ne pou- vaient venir que des milieux ruraux, et ce n'est là que la suite d'une évolution que notre ancien maître, M. Daniel Zolla, profes* ANN. SCIENCE AGHOl». — 4» SÉRIE — 1915 11 J66 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE seur d'économie rurale à l'Ecole de Grignon, a très clairement définie ainsi (1) : « En réalité, l'exode rural nous apparaît comme la conséquence nécessaire d'un déplacement de la population, déplacement que justifie le développement de l'industrie, du commerce, des échanges et des transports. « Est-ce donc là un mal, un signe de ruine et un présage de misère? « Notre conviction profonde, au contraire, c'est que le dépla- cement de la population, déplacement limité, réduit à ses propor- tions véritables, spécial aux salariés agricoles, doit être considéré comme la conséquence du développement extraordinaire de la production rurale et du bien-être général dont l'agriculture a bénéficié. Produisant plus de matières premières et de denrées alimentaires sur un sol mieux cultivé, le cultivateur est devenu un consommateur plus exigeant. L'immense consommation de l'agriculture, plus productive et plus riche, a provoqué l'accrois- sement de la production industrielle en contraignant cette der- nière à réclamer des travailleurs nouveaux qu'elle attire par des salaires plus élevés. « La prospérité de l'agriculture n'a pas d'ailleurs été entravée par cette épreuve spéciale qu'elle supporte vaillamment, dont elle triomphe même intelligemment depuis quarante ou cin- quante ans, car l'exode rural imposé par la force des choses est un fait observé depuis longtemps. « Enfin l'augmentation de la population industrielle constitue pour l'agriculteur un encouragement parce qu'elle lui ouvre un débouché. « En laissant de côté les considérations secondaires qui expli- quent d'ailleurs l'exode rural ou en atténuent visiblement les dangers apparents, on peut voir que ce phénomène n'est pas la condamnation de notre régime social, pas plus qu'il n'est le pré- curseur de la ruine de l'agriculture. » (1) D. ZohhA, L'Agriculture Morferne^ pages 323 et 324. Bibliothèque de Philosophie scient) fiaue. Paris, 1913, Flammarion. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 167 Certes, nous assistons à une évolution économique qui se mani- feste par l'utilisation dans l'industrie des bras employés autrefois par l'agriculture. On peut seulement se demander si l'évolution sera mesurée à l'équilibre nécessaire entre les besoins de l'agri- culture et de l'industrie pour assurer le jeu normal de la produc- tion, en considération des demandes de la consommation; en d'autres termes, si l'industrie par l'appât de salaires plus élevés a le pouvoir d'attirer à elle des ouvriers en nombre toujours plus grand, l'agriculture pourra-t-elle conserver au moins les bras qui lui sont nécessaires pour la culture normale du sol avec ses mul- tiples productions animales et végétales? Le courant d'exode de la campagne vers la ville s'arrêtera-t-il un jour? Il est difficile de garder quelque espérance à ce sujet, et la réalité nous apparaît tout autre. Dans le mouvement qui entraîne à la ville le valet de ferme, il y a comme facteur déterminant autre chose que la raison économique des salaires; il y a aussi une raison d.'ordre social. Le valet de ferme qui devient ajusteur ou employé de chemin de fer gravit un degré de l'échelle sociale. 11 n'est plus un paysan, un domestique; il devient un travailleur libre dans cette industrie que le législateur, de par le vote des lois sociales, a classé au- dessus de l'agriculture dans la considération publique (1). .Voilà pourquoi le mouvement d'exode ne s'arrêtera pas; il est la marque d'un phénomène d'ascension sociale, et si, comme l'écrit M. Zolla, il faut l'accepter comme une nécessité parce qu'on ne peut pas l'enrayer, il convient de chercher à en limiter la por- tée sur l'exécution des travaux agricoles. (1) Pour être complet, il y aurait lieu de noter d'autres ra'sons de l'exode que nous tenons pour secondaires, quoique leur influence ne soit pas niable : l» Monotonie de la vie aux champs; 2° Journée de travail mal définie (grande longueur des journées en été au moment des travaux pénibles et fatigants). Nécessité, même pendant les repos, de donner des soins aux animaux de trait; 3** Mauvaises conditions du logement; 4° Repos hebdomadaire difficile à observer. Nous ne nous attardons pas à discuter ces reproches faits habituellement à la condition du salarié agricole; ce serait sortir du cadre des questions qui nous ont été posées par la Société; il était utile néanmoins de signaler ces raisons de l'exode des ouvriers ruraux. 168 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE C'est ce qui va faire l'objet des chapitres suivants. Nous allons examiner la possibilité de suppléer au manque de main-d'œuvre par : Le développement du machinisme et la motoculture; L'immigration des ouvriers étrangers en France; L'aide des pupilles de l'Assistance publique; L'aide des jeunes soldats et les nigrations intérieures; La modification des systèmes de culture. Le moment n'est plus de gémir sur l'infériorité des salaires ru- raux, car on ne peut faire cesser cette infériorité. Alors que dans l'ensemble les prix des produits agricoles ont baissé depuis une trentaine d'années, réduisant les profits des cultivateurs, les sa- laires agricoles ont haussé de 55%, réduisant encore les profits des cultivateurs. Peut-on demander encore aux employeurs agri- coles de consentir un nouveau sacrifice en élevant les salaires jusqu'à concurrence de ceux de l'industrie? Nous ne le croyons pas, du moins quant à présent, et il importe au contraire de ré- duire leurs charges, en proposant quelques solutions sur la base actuelle des salaires. CHAPITRE II Le développement du machinisme et la motoculture. § 1. Les machines agricoles. Il apparaît en premier lieu que la machine pourra remplacer les bras disparus. Ainsi en a-t-il été déjà dans le passé; les culti- vateurs, méfiants par nature, ne sont venus à la machine que con- traints par la nécessité, et la machine n'est entrée à la ferme qu'après le départ des ouvriers. Il s'est passé là un phénomène inverse de celui qui s'est passé dans l'industrie où le perfection- nement des mécanismes aboutit souvent au renvoi des ouvriers. D'ailleurs les faits sont là, et dans nombre de régions la culture LES SALAIRES ET l'EXODE RURAL 169 serait impossible à l'époque des grands travaux sans l'aide des machines. Il faut envisager leur emploi comme une impérieuse nécessité, et il convient de préciser les conditions de cet emploi. Il est incontestable que le nombre des machines agricoles s'est accru en France au cours de la seconde moitié du siècle dernier. En compulsant les statistiques décennales on mesure aisément le développement du machinisme en France. Désignation i8t)2 i88a 189a Charrues simples K „^^^ ^^^, (3.109.468 3.404.489 — polysocs |.5.zuo.o^i| 157 719 198.506 Houes à cheval 25.846 195.410 251.798 Machines à battre 100.733 211.045 234.380 Semoirs mécaniques 10.853 29.391 52.375 Faucheuses 9.442 19.147 38.753 Moissonneuses 8.907 16.025 23.432 Faneuses et râteaux à cheval .... 5.649 27.364 51.451 L'augmentation porte surtout sur les machines destinées essen- tiellement à remplacer la main-d'œuvre, houes, semoirs, machines à battre et instruments de récolte. Depuis 1892 le nombre des machines s'est accru dans des proportions plus considérables. A. défaut de documents généraux nous citerons seulement deux statistiques véritablement démonstratives à ce sujet et qui intéressent l'Indre-et-Loire et la Haute-Garonne. INDRE-ET-LOIRE (1) 1892 1910 Faucheuses 200 10.000 Moissonneuses 130 4.000 Râteaux et faneuses 550 8.000 HAUTE-GARONNE Progression des instruments de récolte existant à la propriété de 1888 à 1908 dans la Haute- Garonne. Moissonneuses Moissonneuses Faucheuses simples i;<»„«pe ou combinées "euses 1888 200 50 10 1892 450 180 60 1900 7.000 1.500 800 1908 15.000 25.000 1.200 (1) Voir compte rendu du Congrès de mécanique agricole de 1911, précité. 170 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Est-ce à dire que l'emploi des machines ayant atteint dans notre pays son développement maximum, il n'y a plus place pour de nouvelles introductions dans nos exj)loitations rurales? La progression de leur nombre indique seulement l'intensité crois- sante du besoin, et puisque l'exode rural continue, il faut main- tenant développer encore l'outillage. Un spécialiste autorisé, M. Ringelmann, professeur de génie rural à l'Institut agrono- mique, estime que notre agriculture devrait disposer, en plus du nombre des machines actuellement en usage dans nos exploita- tions rurales, de : ■ 450.000 semoirs mécaniques (1); 300.000 faucheuses; ( 400.000 moissonneuses. Si l'on admet qu'une moissonneuse peut remplacer dix hommes, on aperçoit immédiatement l'économie de main-d'œuvre qui pourra résulter de l'emploi de ces nouvelles machines. Mais le problème qui se poserait ainsi n'est pas dans la pratique aussi aisé à résoudre; la machine agricole ne pourrait être employée partout et dans toutes les situations. Et M. Ringel- mann a pu écrire avec beaucoup de justesse : « On peut dire d'une façon générale que la moissonneuse et la faucheuse sont d'un emploi économique lorsqu'il y a une vingtaine d'hectares de céréales ou de fourrages à récolter; le semoir sur 15 hectares. (Des calculs relatifs à certaines exploitations de Seine-et-Marne nous ont montré que la moissonneuse-javeleuse et la moisson- neuse-lieuse ne sont d'un emploi économique que dès qu'il y a plus de 15 hectares de céréales à moissonner chaque année.) « Avec les chiffres précédents on voit que ces trois machines (semoir, faucheuse et moissonneuse) ne peuvent être la propriété de l'exploitant qu'à la condition qu'il cultive les étendues précé- dentes, ce qui suppose un domaine d'au moins 60 hectares. » Or, d'après la statistique de 1892, il y a dans notre pays 5.550 exploitations de 1 à 40 hectares cultivant 24 millions d'hectares (1) Voir compte rendu du Congrès de mécanique agricole de 1911^ pré- cité. LES SALAIRES ET l'exODE RURAL 171 r .... (c'est-à-dire plus de la moitié de notre territoire agi'icole), qui ne pourraient posséder en toute propriété les machines qui ren- dent tant de services aux grandes fermes (1). Il en résulte que, dans la grande majorité des cas, les cultiva- teurs ne pourront recourir personnellement à la machine; ils ne le pourront faire qu'en s'associant, et l'association syndicale apparaît dans notre pays de petite culture comme un des moyens de suppléer au manque de la main-d'œuvre. Au sujet de la for- mation de ces groupements, M. Ringelmann dit encore : « L'asso- ciation pour l'emploi en commun de machines agricoles ne peut être intéressante que pour certaines machines; la charrue, la herse, le rouleau, le hache-paille, le coupe-racines, etc.. doivent être la propriété de l'exploitant. Le semoir, la houe, la faucheuse, la faneuse et le râteau peuvent déjà être employés en commun, tandis que la moissonneuse, la locomobile et la batteuse, le trieur, le concasseur ou le moulin sont tout indiqués pour les associations. Citons aussi l'emploi de machines et appareils propres à la des- truction des insectes nuisibles, à la lutte contre les mauvaises herbes ou les maladies cryptogamiques. « Pour notre part, nous ne croyons pas que les associations d'agriculteurs doivent effectuer en plus de leur usage la location du matériel à forfait à n'importe quelle personne; elles feraient alors concurrence aux entrepreneurs et dans ce cas devraient supporter les mêmes charges (patentes, etc.). « Le mieux nous semble de favoriser l'association d'un petit nombre d'agriculteurs voisins pour l'achat de machines et pour leur emploi limité aux seuls membres de l'association; mais il ne faut pas que chacun puisse prendre la machine à sa charge pour la faire fonctionner sans souvent savoir la conduire; ce serait ouvrir la porte aux contestations qui ne manqueraient pas de se manifester à la suite d'une usure rapide ou d'une rupture survenue à une pièce, chacun cherchant à éviter de supporter les frais de la réparation. L'association doit non seulement acheter (1) Voir coirpte rendu du Congrès de mécanique agricole de 1911, pré- cité. 172 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE la machine, mais aussi se procurer un ouvrier conducteur allant successivement travailler dans les différentes fermes et s'occu- pant de l'entretien; les frais qui incombent à chaque membre de l'association se répartissent facilement suivant l'étendue ou la quantité travaillée. Rien n'empêche qu'en dehors de ce service temporaire, l'ouvrier-mécanicien rural se charge, sous certaines conditions, delà réparation du matériel appartenant personnelle- ment aux associés. Enfin, si l'on avait la chance de réunir plu- sieurs associations voisines, on pourrait les fédérer pour les placer sous l'inspection ou le contrôle d'un homme compétent de la localité capable de donner d'utiles conseils au plus grand profit de tous. » On ne saurait mieux définir le rôle de l'association syndicale pour l'achat et l'utilisation en commun du matériel agricole. Ainsi la petite propriété pourra bénéficier des avantages de l'emploi du machinisme pour suppléer au manque de main- d'œuvre, à la condition de résoudre encore une dernière question. Il s'agit du remembrement de la propriété. L'emploi des machines est à peu près impossible dans les champs de petite dimension, ou tout au moins il demeure peu économique notamment à cause des détourages. Ailleurs ce sont les servitudes de passage qui em- pêchent la circulation des machines et il apparaît que le remem- brement de la propriété, qui peut se faire par les soins des ingé- nieurs des améliorations agricoles, devra précéder l'introduction des machines. Alors le problème sera résolu pour la petite culture; la grande culture s'aidera elle-même dans cette transformation, si elle ne Fa déjà opérée depuis longtemps. Reste la moyenne exploitation qui ne peut pas toujours acqué- rir de suite un outillage perfectionné, parce que les moyens finan- ciers dont elle dispose lui interdisent, du moins dès le début de la prise de ferme, les immobilisations de fonds. C'est ici que le crédit agricole pourra rendre quelque service en avançant aux exploitants les fonds nécessaires à l'acquisition du matériel indispensable; mais ce ne sera pas le crédit à court terme, dont les délais de remboursement expirent au plus tard à la récolte LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 173 qui est annuelle. Ce sera le crédit à moyen terme dont les bases ont été jetées notamment par la Caisse régionale de Crédit agri- cole mutuel de la Vendée, et défendues par son président, M. Châtelain, ingénieur agi'icole, au septième Congrès national de la Mutualité et de la Coopération agricole (Clermont-Ferrand, 20-24 août 1913). Le montant des prêts dont le maximum serait à 5.000 francs serait remboursé par effets semestriels répartis sur cinq années ; ainsi le remboursement serait aisé et on le garan- tirait, soit par la caution du propriétaire, soit par un warrant agricole, soit par une inscription hypothécaire. L'influence de l'industrie de la construction n'est pas à dédai- gner dans ces directions, et il apparaît bien que les deux condition s suivantes doivent être imposées désormais aux machines nou- velles. En premier lieu, les mécanismes doivent tendre vers la simplicité, simplicité de construction surtout, car les ouvriers agricoles sont de par l'exode de moins en. moins intelligents, et il faut des machines à pièces facilement démontables à ces ou- vriers qui n'ont aucun apprentissage. En second lieu on ne saurait trop encourager les constructeurs à combiner les appareils pour économiser le plus de bras possible; à ce sujet, l'annexion à la batteuse du système batteleur a réalisé un remplacement des bras disparus, et ce fut même encore une économie de salaires; le brabant qui permet de travailler une étendue plus grande que la charrue peut également conduire à une économie de salaires, et c'est bien là un progrès universellement apprécié partout où le labour en planches peut être supprimé. § 2. Moteurs hydrauliques et moteurs industriels. L'économie de main-d'œuvre peut même être poussée plus loin par ce développement du machinisme, et il est permis de prévoir dans l'avenir une utihsation des sources naturelles d'éner- gie. Il y a, disséminées un peu partout sur nos rivières, des chutes d'eau abandonnées ou insoupçonnées même, pour les- quelles il y a lieu de domestiquer la puissance et de canaliser la force qui serait distribuée dans les villages environnants suivant 174 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE les besoins des cultivateurs; les hache-paille, coupe-racines, bas- teuses, concasseurs, écrémeuses prendraient le courant, et il n'est pas impossible d'obtenir des constructeurs la définition d'un type de dynamo réceptrice à bon marché. L'association des culti- vateurs s'impose évideniment pour l'utilisation de la chut-^. Mais il n'y a pas de chutes d'eau partout et les cultivateurs des régions sans eau seront-ils alors déshérités? Heureusement non. D'abord l'industrie construit maintenant des moteurs dits agricoles dont le prix d'achat et l'entretien sont de plus en plus proportionnés aux ressources de l'exploitation rurale, et les culti- vateurs y ont déjà fait un vigoureux appel. Puis il y a, notam- ment dans les régions industrielles, des usines génératrices qui donnent l'électricité à 30 centimes le kilowatt contre 25 à 30 centimes, qui est le prix de revient par chute d'eau avec l'amortissement des frais d'installation. Le prix est égal, mais il y a des difficultés en ce sens que la consommation agricole d'électricité est très variable; si l'on ajoute la demande d'éclai- rage à la demande de force, on peut constater que la consomma- tion n'est pas soutenue, et l'usine travaille à plein débit au regard d'une utilisation partielle, ce qui aboutit à un rendement mau- vais du capital; ces inconvénients qui s'opposent actuellement à la vente d'énergie électrique aux cultivateurs disparaîtront lorsque l'on concevra le véritable rôle de l'électricité en agricul- ture. 11 semble, écrit à ce sujet M. Malpeaux, directeur de l'École d'Agi-iculture de Berthonval (1), « que l'on n'a pas jusqu'à pré- sent tiré tout le parti possible des propriétés des moteurs élec- triques; on s'est borné à les employer pour remplacer les moteurs existants animés ou inanimés, alors qu'il y aurait mieux à faire en considérant les travaux d'intérieur de ferme dans leur ensemble et en cherchant à les exécuter électriquement avec le minimum de main-d'œuvre. Quand les exploitations agricoles seront ainsi organisées, elles consommeront des quantités d'énergie électrique notamment plus élevées qu'actuellement. La conclusion de cette constatation, c'est que dans les contrats à passer par les com- (1) Les Applications de l'électricité en agriculture. Arras, 1913. LES SALAIRES ET l'exODE RURAL 175 munes ou les particuliers avec les sociétés de distribution d'élec- tricité, il convient, au lieu de ne considérer presque uniquement que l'éclairage, de se préoccuper également de la force motrice et de ne pas la traiter en quantité négligeable (I ). » § 3. La motoculture. On a parlé ces temps derniers de la substitution de la moto- culture à la culture par traction animale, et on n'a pas manqué de signaler dans cette nouvelle façon culturale la possibilité d'une économie de main-d'œuvre. Il ne faudrait pas exagérer cette économie de personnel. D'abord il sera toujours nécessaire d'occuper des ouvriers pour la conduite des machines, et ces ouvriers seront souvent d'un recrutement difficile en raison des aptitudes spéciales qu'on exigera d'eux. Il est vrai que l'appren- tissage qu'ils auront dû faire pour devenir conducteurs de ma- chines agricoles entrera en ligne de compte dans la détermina- tion de leur salaire qui ainsi paiera leurs aptitudes particulières. Mais l'économie de main-d'œuvre ne saurait résulter en moto- culture que de la rapidité d'exécution de travail au regard d'un travail analogue effectué avec des moteurs animaux. Peut-être, et c'est évidemment possible à admettre, puisque déjà des ma- chines sont nées et fonctionnent, les instruments de motoculture combineront plusieurs travaux; le motoculteur de Meyenbourg donne ensemble la façon labour et la façon hersage, et son emploi fait apparaître une économie de main-d'œuvre. En tout cas, dans ces questions, il faut savoir attendre. Des essais se poursuivent un peu partout. En France, le ministère de l'Agriculture a organisé une série d'essais sur le domaine de l'École nationale d'Agriculture de Grignon, en Seine-et-Oise, puis sur les propriétés de quelques grands agriculteurs dans diverses régions de notre pays. .De tous ces essais, contrôlés par les fonc- (1) Il est possible de prévoir, à l'aide de ces distributions d'électricité, la possibilité d'adoption de la traite mécanique qui, d'après les expériences de M. J. Lucas, ingéni ur agronome^ agriculteur à Gournay-sur-Marne, ne devi3nt économique que dan*; les exploitations possédant vi .gt-f i iq vaches* 176 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE tionnaires du ministère, professeurs de l'Institut agronomique et de nos écoles nationales d'agriculture, résulteront sans nul doute des précisions quant à la valeur culturale du travail effectué, quant à la dépense du nouveau mode de culture, enfin quant à l'économie possible de main-d'œuvre. Il faut attendre tous ces résultats; mais, dès l'abord, il est facile d'entrevoir que ces coûteux appareils de motoculture seront pour la grande culture; la moyenne et la petite devraient s'associer pour l'achat en commun de ces machines puissantes, et constituer des sociétés de motoculture. La dépense resterait encore, dans la majorité des cas, supérieure aux ressources dont disposent nos petits et nos moyens cultivateurs. A notre avis, c'est la grande culture qui pourrait résoudre la question d'une façon élégante — la seule; rien ne l'empêcherait — à moments perdus — de louer la machine de motoculture aux petits propriétaires, aux petits fermiers, aux petits cultivateurs qui, ainsi aidés, seraient mieux fixés au sol et pourraient, le cas échéant, prêter leurs bras à la grande culture au moment des grands travaux. Sans préciser dès l'abord les bases de cette solu- tion, il est permis de l'envisager avec confiance parce qu'elle apporterait, ainsi entendue, un des remèdes à la crise de la main- d'œuvre. CHAPITRE III L'immigration étrangère en France. § 1. Ce que vaut la main-d'œuvre étrangère. On a fondé les plus grands espoirs sur l'introduction en France des ouvriers étrangers pour remplacer les ouvriers indigènes, et on entrevoit presque une agriculture où les chefs seraient Français et les ouvriers étrangers. Il y a là rien moins qu'un engouement irréfléchi, parce que trop éloigné de la connaissance des réalités. LES SALAIRES ET l'EXODE RURAL 177 En fait, de nombreux ouvriers étrangers, belges surtout, polo- nais, espagnols et italiens (1), viennent chaque année et périodi- quement aider aux grands travaux manuels agricoles : binage et démariage des betteraves, moisson et vendanges, et telles cul- tures deviendraient impossibles si l'on n'avait la faculté d'en demander les façons qui réclament beaucoup de main-d'œuvre à tous ces immigrants. . Mais si dans quelques régions on s'en trouve bien, si en quelques endroits on se loue d'avoir utilisé les ouvriers étrangers, dans d'autres on ne les accepte que comme pis aller, parce que les ouvriers français ont mis la culture dans l'impasse et qu'il faut sortir de l'impasee. L'Enquête sur les salaires agricoles a apporté de précieux renseignements sur cette question de la main-d'œuvre étrangère. Dans l'Aisne, 2.000 Belges viennent chaque année, auxquels se joignent 1.500 Camberlots qui attaquent le démariage des betteraves et les binages. Les agriculteurs se montrent satisfaits de l'appoint étranger. « En général, dit le directeur des Services agricoles, la main-d'œuvre nomade (Camberlots et Belges) pro- duit, à nombre égal d'ouvriers, une somme de travail supé- rieure à la main-d'œuvre locale. C'est ainsi, par exemple, que dans la distribution des travaux à la tâche on confiera quatre hectares de betteraves à soigner à un étranger, tandis que trois hectares seulement seront confiés aux gens du pays. » Le docu- ment est élogieux, mais le directeur a cependant soin d'ajouter : « Néanmoins, on préfère généralement les ouvriers du pays dont l'emploi présente plus de souplesse, dont le travail est générale- ment plus soigné et moins onéreux. » Tout n'est donc pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, et nous sommes dans un département où la main-d'œuvre étrangère est prisée. Lisons maintenant l'appréciation du directeur de la Somme : « Ces étrangers, Belges, Flamands, fournissent un effort consi- (1) Signalons l'introduction récente des ouvriers kabyles, pour les tra- vaux de moisson en Eure-et-Loir (Voir J. 0. du 15 août 1915 : Rapport sur les travaux de l'Office National de la main-d'œuvre agricole, 11, quai Malaquais). Note de décembre 1915. 178 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE dérable, treize à quatorze heures et plus de travail par jour. Cette main-d'œuvre laisse beaucoup à désirer au point de vue de la qualité et nécessite une surveillance constante. La pré- sence d'ouvriers nomades a même exercé une influence fâcheuse sur la main-d'œuvre indigène qui apporte dans l'accomplisse- ment de la tâche une négligence que l'on rencontrait rarement autrefois. D'ailleurs, poursuit le directeur, le nombre des ouvriers étrangers tend à diminuer; leur travail, très rapide il est vrai, est toujours de 25 % au moins plus coûteux que celui des ouvriers indigènes. En 1910, cette' main-d'œuvre a même fait défaut, et de nombreux champs de betteraves n'ont pas reçu les façons nécessaires. » Cette appréciation — désintéressée — n'équivaut pas à une louange. Dans l'Aube, le nombre des ouvriers étrangers a passé du simple au double en dix ans. On estime que « si cette main- d'œuvre est avantageuse quant au prix de revient du travail exécuté, elle entraîne la médiocrité dans la qualité de ce travail fait à la tâche ». En Côte-d'Or, les Polonais sont employés à tous les travaux; on les installe maintenant de plus en plus en qualité de domes- tiques de culture, de charretiers notamment. Le directeur rap- porte que cette main-d'œuvre est assez onéreuse. « Elle a donné, dit-il, des résultats en général assez satisfaisants; bon nombre de Polonais sont des ouvriers agricoles excellents, stables, mais il y a une proportion importante de sujets mauvais, instables, allant d'une exploitation à l'autre. » Pour pallier ces jugements défavorables, quelques-uns sont louangeurs sans réserve. Dans le Calvados, il est dit « que les cultivateurs trouvent dans les ouvriers belges des auxiliaires précieux, spécialisés dans le travail de la betterave, actifs, généralement sobres, et d'un meilleur rendement que les salariés du pays à égalité de salaires ». Dans l'Eure, « les tâcherons belges et bretons sont de rudes travailleurs, des gens sobres, et avec eux on n'a guère de diffi- cultés )). LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 179 L'opinion du directeur d'Eurc-et-Loir est également favo- rable : « Les résultats économiques sont excellents, d'autant plus que tous les nomades travaillent maintenant à la tâche. » Et ce concert d'appréciations favorables se poursuit en Loiret, où il est déclaré que « les résultats fournis par la main-d'œuvre sont excellents. Les Belges travaillent beaucoup et conscien- cieusement; ils sont peu exigeants pour le logement. C'est une main-d'œuvre très chère (nous soulignons ces mots) mais absolu- ment indispensable ». En Meurthe-et-Moselle, « les ouvriers belges sont considérés comme actifs et sobres et donnent satisfaction ». Des renseignements particuliers que nous avons pu recueillir ne sont guère favorables. M. Petit, agriculteur à Orsigny, par Orsay (Seine-et-Oise), nous signalait que les essais faits avec les Polonais n'avaient pas réussi; et M. .Laurain, agriculteur dans la Marne, nous écrivait, il y a deux ans : « Nous avons eu recours aux Polonais; c'est un remède sans grande efficacité à la crise de la main-d'œuvre. » Malgré ses défauts — et nous avons vu qu'elle a aussi ses qua- lités — cette main-d'œuvre étrangère est nécessaire, et le direc- teur de l'Oise a pu écrire avec raison : « Si la culture de la bette- rave a pu se maintenir et se développer dans l'Oise, c'est grâce à la main-d'œuvre nomade. » Est-ce à dire que cette main-d'œuvre étrangère est employée à peu près partout? On commettrait une grossière erreur en l'admettant. Dans un grand nombre de départements, les culti- vateurs n'y ont pas recours parce que les ouvriers du pays suffisent encore à effectuer les travaux agricoles. La question n'a donc pas dès maintenant dans notre pays le caractère de géné- ralité qu'on paraît vouloir lui attribuer. Cela n'empêche pas qu'on l'étudié avec intérêt, comme un des moyens de suppléer au manque de la main-d'œuvre fran- çaise dans quelques régions à culture industrielle (1). (1) Depuis que ces lignes ont été écrites (février 1914), les conditions de l'agriculture ont été entièrement modifiées. La guerre a creusé dans les 180 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE § 2. Des améliorations à apporter au sort des ouvriers étrangers. Les ouvriers étrangers qui viennent en France sont originaires de pays où la population est dense et les conditions de la vie assez dures. La Belgique a 253 habitants par kilomètre carré; les machines ont diminué en agriculture la demande de bras; l'ou- vrier est enrc gimenté dans des bandes sous les ordres- d'un entre- preneur, et le logement et la nourriture laissent à désirer. D'autre part, les salaires sont plus élevés en France qu'en Belgique. D'après le recensement général de l'agriculture de 1895, les ouvriers agricoles gagnent (1) : Flandre occidentale. — orientale. . Hainaut Pour le royaume . . Et M. Roure qui rapporte ces chiffres conclut très justement que le taux élevé des salaires payés en France et la situation plutôt pénible de nos ouvriers agricoles sont deux causes essen- tielles de l'émigration saisonnière (2) ». « Les Polonais, écrit M. Blanchard, vivent très nombreux dans une région où l'industrie se développe à peine et où l'agriculture se trouve encore beaucoup en retard (3). » Il est donc naturel que ces gens, à l'étroit chez eux, déversent chaque année un Sans Avec oiirriture nourriture 1,68 0,94 1,63 0,84 2,26 .1,36 1,98 1,21 rangs de nos travailleurs agricoles des vides que nous ne pourrons combler — dans toutes les régions — que par l'i.itroduction méthodique et organisée de la main-d'œuvre étrangère de sources diverses. Ce sont là des problèmes nouveaux que nous nous proposons de traiter dans une étude ultérieure /décembre 1915). (1) Recensement de 1895, t. III, p. 132. (2) L' Émigration saisonnière belge en France, par E. Roure, avocat, docteur en droit, à Gand. laiprimerie Eylenbosch, 1913. (3) La Main-d'œuvre étrangère dans V agriculture française, par Blan- chard, ingénieur agronome, docteur en droit, professeur d'agriculture. Paris, chez Marcel Rivière, 1913. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 181 contingent d'émigrants en quête d'occupations et de salaires plus élevés. Voilà pour tous ces immigrants les raisons majeures de l'exode; on ne saurait les en blâmer; leur mouvement est d'ailleurs copié sur celui des ouvriers français qui cherchent à la ville des salaires plus élevés et des conditions de vie meilleures. Ce sont là des appâts, et notre agriculture aurait tort de les méconnaître à l'heure où elle en contrôle les bienfaisants effets. Los ouvriers étrangers trouvent en France des salaires élevés, c'est vrai, mais trouvent-ils aussi ces conditions de vie meilleures qu'ils vien- nent chercher? Il serait peut-être téméraire de l'affirmer, et il vaut mieux reconnaître ses torts pour s'en corriger que de les nier pour se les dissimuler. Si nous voulons que les ouvriers étrangers viennent nous apporter l'aide précieuse de leurs bras, il faut au moins les bien loger et nous le devons, parce qu'on sait à l'étranger que la France est un riche pays. M. Roure fait de ces logements de « Franschmans » un tableau assez sombre et malheureusement trop vrai. « Dans la ferme elle-même ou dans une de ses annexes on a ménagé deux places généralement de plain-pied. L'une sert de cuisine, l'autre de dortoir, à moins qu'on ne doive s'installer dans une seule place servant à la fois aux deux. Dans la cuisine on voit un âtre avec de longues tables et des bancs. Le dortoir est une chambre prenant jour souvent par une seule fenêtre sur les cours et fumiers de la ferme. On y trouve une rangée de lits grossiers, plutôt petits, où deux hommes cependant doivent s'étendre pour dormir. Jamais, on peut l'affirmer avec certi-' tude, l'ouvrier ne dispose d'un lit pour lui seul. Ce lit est garni d'une grossière paillasse et rarement d'un drap de lit, moins encore d'une couverture. Les ouvriers doivent y pourvoir eux- mêmes. Ils utilisent ordinairement à cet effet le double sac de toile bleue rapporté du pays, et quand il fait froid ils jettent sur eux leurs effets d'habillement. « Tristes conditions de vie ! A les connaître on serait tenté de regretter que l'émigrant quitte sa patrie pour venir exposer en France sa vie et sa santé. » ANK, SCIENCE AGRON. — 4« SÉRIE — 191 12 182 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Sans vouloir évidemment pousser le luxe jusqu'à organiser les villages sur le plan du Village moderne de l'Exposition de Gand en 1913, il serait peut-être possible souvent de pourvoir à une organisation meilleure des locaux d'ouvriers. Ce sera déjà une première amélioration faite à leur sort et le moyen de les attacher au sol dont ils aimeront chaque année à reprendre le chemin. Mais il y a d'autres améliorations que réclame leur actuelle situation, et M. Roure, qui a consacré à cette question un excel- lent volume : UÊmigratian saisonnière belge en France, a donné toutes les directions dans lesquelles doivent s'exercer les initia- tives françaises. Au point de vue des rapports entre le patron et l'ouvrier, deux chapitres de contestations peuvent diviser les deux parties; il s'agit d'abord du paiement des salaires ou de sa détermination. M. Roure signale (et il faut l'avouer, avec justesse) la ruse du culti- vateur français qui se dérobe à la suite de certaines circons- tances climatériques ou agricoles pour ne pas tenir ses engage- ments. Aussi, dans l'intérêt des uns et des autres, on ne saurait trop recommander l'usage des contrats écrits qui pourraient faciliter d'ailleurs la tâche des comités de protection. Ensuite il y a un gros écueil à l'immigration dans notre législa- tion française sur les accidents du travail. Nos ouvriers agricoles belges, assimilés, par l'effet de la loi du 31 mars 1906 portant approbation de la convention franco-belge du 21 février 1906, aux ouvriers français, ne sont protégés que dans le cadre très restreint de la loi du 30 juin 1899. Or, cette loi n'appelle au bénéfice de la loi de 1898 que les ouvriers victimes d'accidents survenus à l'occa- sion de la conduite ou du service des moteurs- inanimés. Dans tous les autres cas, la loi de 1898 n'est pas applicable à l'agriculture, et des Belges sont rentrés blessés chez eux sans indemnités, inca- pables peut-être de gagner désormais leur vie, parce que la respon- sabilité de l'accident n'a pas été imputée à leur patron. Un projet de loi est à l'étude pour créer le risque professionnel agi-icole (1), et déjà les adhésions à la nouvelle législation sont venues des (1) Le projet de loi a été adopté par la Chambre des Députés en mai 1915 (Note de décembre 1915). LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 183 groupements professionnels agricoles, des syndicats, fédérations, unions d'agriculteurs. La loi est dans les idées : elle sera demain dans les mœurs; l'immigration n'en saurait être que facilitée. Nous avons fait dans les lignes précédentes une discrète allu- sion aux comités de protection; leur influence utile ne saurait être mise en doute, et nous verrions avec satisfaction le vote d'une loi s'inspirant d'une résolution adoptée par le Congrès de Copenhague, dont voici le texte : a Les sociétés pour l'assistance des nationaux établis sur le ter- ritoire étranger doivent être encouragées le plus possible par le gouvernement du pays où elles sont établies et par le pays d'origine ; elles seront autorisées à pos^séder, à recevoir des dons et des legs, suivant un statut international spécial adapté à leur but; elles jouiront de mesures de faveur en matière d'impôts; elles pourront prétendre à la collaboration des agents diploma- tiques et elles recevront des subsides nécessaires à l'accomplisse- ment de leur mission. » On ne saurait trop faciliter la tâche, souvent délicate, toujours ardue, des comités, qui rendront des services lorsqu'ils pourront renseigner l'émigrant sur les desiderata des patrons et les condi- tions appréciables de la vie des régions d'immigration. Enfin, il est à souhaiter que nos législateurs ne nous donnent pas quelque jour une loi de protection ouvrière taxant le patron qui emploierait dans son entreprise des ouvriers étrangers. Ce serait un geste maladroit, et s'il devait, par ailleurs, se justifier dans l'industrie ou le commerce, il risquerait, dans l'agriculture, de supprimer l'appoint de main-d'œuvre qui nous est indispen- sable pour nos grands travaux. Il y aurait encore à parler des lois d'assistance, qui ne sont pas en France pour l'ouvrier étranger si la réciprocité diplomatique inscrite dans la loi du 15 juillet 1893 n'existe pas; mais M. Blan- chard, qui analyse en détail la condition des ouvriers étrangers en France, fait justement remarquer que nos hôpitaux sont lar- gement ouverts aux étrangers (1). En ce qui concerne les retraites (1) Blanchard, La Main-d'œuvre étrangère dans V agriculture française, Paris, 1913. 184 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE ouvrières, notre opinion n'est pas que les ouvriers agricoles en bénéficient, en raison simplement de ce fait que leur immigra- tion est essentiellement temporaire, et que la plupart ne quittent pas pour toujours leur pays d'origine. APPENDICE LE ROLE DE L'EMPLOYEUR AGRICOLE VIS-A-VIS DE LA MAIN-D'ŒUVRE ÉTRANGÈRE Pour terminer ce chapitre, il y aurait lieu d'étudier les condi- tions spéciales de l'emploi des étrangers en France. Il est évident qu'il ne doit pas être question d'acclimater d'emblée ces ouvriers à nos mœurs et à nos usages. Ce serait éloigner toutes ces bonnes volontés qui nous viennent en aide. Mieux vaut, au contraire^ chercher à donner à tous ces étrangers un genre de vie en rap- port, autant que possible, avec celui de leur pays d'origine, un mode de travail identique à celui auquel ils sont habitués. Autant dire que la question d'utilisation de la main-d'œuvre étrangère soulève autant de cas d'espèces qu'il y a d'origines à cette main-d'œuvre. Au sujet de la main-d'œuvre polonaise, M. Mermilliod, ingé- nieur agricole, agriculteur à Goussain ville (Seine-et-Oise), nous faisait remarquer que l'ouvrier polonais travaille au maximum lorsqu'il est encadré. Alors que l'ouvrier français peut, et préfère travailler isolé- ment, le Polonais, habitué à la discipline allemande, a besoin d'être encadré par des chefs ayant l'initiative des travaux qu'il exécute. M. J.-E. Lucas, ingénieur agronome, qui exploite avec beau- coup d'intelligence les Fermes agronomiques de Gournay-sur- Marne, nous donnait une opinion analogue. L'emploi des Polonais lui a permis de constater la bonne volonté de ceux-ci. Malheu- reusement, les Polonais ne sont pas entraînés à nos travaux agricoles; il faut de la part du chef de culture qui les emploie de la patience au début de l'embauchage. Les Polonais doivent faire l'apprentissage de leur métier d'ouvrier agricole et les agri- LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 185 culteurs qui leur font crédit de quelques mois de mise au courant n'ont plus, par la suite, qu'à se féliciter de leur emploi. Quant aux Espagnols, nous avons pu les approcher nous- mêmes au cours de notre gestion des parcs à bestiaux du camp retranché de Paris. L'Espagnol est, avant tout, économe; il vient en France alléché par l'appât des hauts salaires et l'espoir de retourner dans son pays avec quelques économies. Pour les réaliser, il demande des conditions de vie spéciales; les agricul- teurs qui emploieront des Espagnols devront mettre à leur dispo- sition des logements très simples dans lesquels il sera facile, à la colonie, de vivre en commun; la femme de l'un d'entre eux fera la cuisine du groupement, réduisant les frais de nourriture dans de notables proportions. De petits jardins seraient égale- ment les bienvenus pour diminuer aussi les frais de la vie. C'est à l'agriculteur à étudier la psychologie, les habitudes, les usages des étrangers auxquels il fait appel pour créer, en conséquence, un milieu adéquat à la meilleure utilisation de cette main-d'œuvre supplémentaire. [Addition de décembre 1915.) § 3. Comment organiser le recrutement de la main-d'œuvre étrangère. Nous avons fait, au début de ce débat sur l'immigration des ouvriers étrangers agricoles en France, un réquisitoire assez sévère, avec défilé de témoins à charge et à décharge, contre la main-d'œuvre étrangère. Il est peut-être utile de revenir sur notre jugement en faisant observer que jusqu'à ce jour aucune orga- nisation rationnelle n'existe pour le recrutement de cette main- d'œuvre. Les agriculteurs sont livrés à leurs propres moyens et s'adressent eux-mêmes aux agences de l'étranger. Il est à craindre que, de ce fa,it, on n'ait en maintes circonstances qu'une main- d'œuvre de qualité inférieure; alors peut-être a-t-on jugé sur quelques sujets tarés, défectueux, tout l'ensemble d'un contin- gent. Depuis longtemps les Belges viennent en France et ils ont rendu service; aujourd'hui leur immigration se raréfie par suite 186 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE d'une intensification de leur culture et du développement de leut* industrie; ceux de leurs ouvriers qui viennent encore en France ne sont plus, sans nul doute, les meilleurs des équipes. Il a fallu songer à d'autres pour remplacer les Belges devenus plus rares, et la question polonaise est née; mais elle est encore à ses débuts. L'utilisation des ouvriers polonais n'a pas toujours donné d'ex- cellents résultats, et nous croyons que les agences d'immigration méritent une grosse part des reproches faits à la main-d'œuvre polonaise. Dans un rapport qui a pour titre : Le Placement et V Immi- gration des ouvriers agricoles polonais en France (1), l'auteur, M. Numa Raflin, enquêteur permanent à l'Office du Travail, signale le mauvais recrutement des ouvriers polonais par les diverses agences françaises ou galiciennes. Ces agences n'ont en vue que la perception des commissions à l'embauchage, et dé- placent les ouvriers plusieurs fois dans le cours d'une année; on signale le cas d'une agence qui avec 70 ouvriers aurait effec- tué 700 placements pendant une année, réclamant à chaque mutation le remboursement des frais de voyage et une commis- sion. 11 en résulte évidemment pour l'agriculture une aide dont la mobilité ne permet l'entreprise d'aucun travail de longue haleine. Les agriculteurs français auraient donc intérêt à passer outre ces organisations de placement interlopes et à créer un bureau central, syndicat ou association, qui, entrant en relation avec l'Office central de placement du Gouvernement autonome de Galicie, pourrait monopoliser le recrutement de cette main- d'œuvre; la répartition au gré des intéressés se ferait ensuite par ses soins. Déjà un organisme pour le recrutement des ouvriers polonais existe à Paris, qui est la société Polonia (2), dont le but est notamment : « de monopoliser en France la représentation et (1) Rapport présenté à M. le ministre du Travail et de la Prévoyance sociale. 1 brochure in-8. Paris, 1911. (2) 31, rue de Seine, à Paris. ' LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 187 l'organisation de la main-d'œuvre polonaise; de supprimer pro- gressivement l'action néfaste des agences qui s'adonnent au tra- fic de l'ouvrier polonais; de donner au patron français le maxi- mum de garanties avec le concours des seules organisations légales dans le pays, un recrutement sérieux et une sélection effective; de limiter l'immigration des ouvriers polonais aux besoins réels de l'agriculture et de l'industrie françaises, en évi- tant de créer une concurrence déloyale aux travailleurs fran- çais ». Peut-être, sous les auspices de cette société (1), aurons-nous maintenant toute satisfaction avec la main-d'œuvre polonaise? Il serait particulièrement imprudent de ne pas faire en France tous les efforts nécessaires pour conserver cette main-d'œuvre qui, nous le savons, est vivement sollicitée par les agriculteurs allemands. Il y a certes beaucoup à faire. D'abord les Polonais ne savent pas le français, et ils ne sont pas embrigadés comme les Belges sous les ordres d'un chef qui parle français. Ensuite ils ont des fêtes qui s'ajoutent à nos fêtes légales et qu'ils observent. Enfin il s'est rencontré souvent des ouvriers qui désertaient l'exploita- tion dans laquelle ils avaient reçu le montant de leurs frais de voyage pour s'engager dans d'autres où ils pouvaient espérer de plus hauts salaires. Et c'est pour éviter tous ces inconvénients que M. Souchon propose quelques solutions (2). « Ne pourrait-on pas, par exemple, éviter les désertions quel- que temps après l'arrivée, soit en demandant aux sociétés d'émi- gration d'engager leur responsabilité pour cette hypothèse, soit en graduant les salaires à mesure que s'avancerait la saison, peut-être même en donnant des primes aux ouvriers revenant (1) Signalons deux organismes de recrutement des ouvriars polonais : le Syndicat français de la main-d'œuvre agricole, qui fonctionne sous les auspices de l'Académie d'Agriculture de France; et le Syndicat mutuel français des agriculteurs et industriels agricoles. Ces syndicats se sont mis en rapport avec le Gouvernement autonome de Galicij et les agences polo- naises et ont élaboré des contrats. Signalons ausri un jeune groupement très acljf : la Société nationale de protection de la main-d'œuvre agricole. (2) SoucHON^ La Crise de la main-d'œuvre agricole en France. Précité. 188 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE pendant plusieurs années dans la même exploitation (1) ? Ne pourrait-on pas aussi régler avec soin dans les contrats la ques- tion des fêtes chômées et des amendes, organiser le paiement à la tâche et améliorer les lexiques fournis aux immigrants par les sociétés d'émigration? » Alors la main-d'œuvre polonaise gagnera peut-être en qualité, cependant que sa quantité aidera de plus en plus à la culture du sol français. Faut-il envisager, en fin de thèse, pour mieux canaliser, et à bon escient, toute cette main-d'œuvre étrangère, la création d'un organisme international qui jouerait alors le rôle d'une Bourse du travail international? C'est l'opinion de M. Blanchard, (1) Au sujet de la détern iaation des salaires des ouvriers polonais, voici comment sont fixés ces salaires, d'après le Syndicat français de la main- d'œui>re agricole, d'accord avec la Société polonaise populaire d'émigration. Le salcire annuel des ouvriars engagés se monte, pour : Lssfemmes, jeunes filles, jeunes hommes moins robustes, à. . . 240' Lesjeunes hommes plus robustes, à 290 Les adultes, à 340 Chacun d'eux touche, en outre, une prime de 60 francs à Vexpiration du contrat. Le paiement annuel se fera de la manière suivante : Femmes, jeunes Ulles Jeunes hommes et Adultes jeunes hommes robustes moins robustes par mois soit par mois soit par mois soit Recevront : Les quatre premiers mois. 7^ 28* 12^ 48* 15* 60* Les huit autres 22 176 27 216 30 240 Supplément pour juillet et août 18 36 13 26 20 40 Totaux .... 240* 290* 340* A quoi ajoutant la prime . 60 60 60 Les totaux généraux se montent à 300* 350* 400* En outre les bergers, charretiers, bouviers et vachers reçoivent un sup LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 189 qui assigne à l'Institut international d'agriculture de Rome un rôle décisif dans ces questions de recrutement de main-d'œuvre. L'idée est excellente, certes, mais si l'institution peut prendre l'ouvrier au point de départ, parce qu'internationale, elle ne paraît pas pousser à l'émigration des gens d'un pays vers un pays, il semble que des bureaux nationaux seraient nécessaires pour recevoir l'ouvrier et le diriger là où besoin est, et plusieurs fois dans le cours de la saison, suivant l'ordre même des travaux agricoles. Toutes ces questions et d'autres encore seront soulevées et traitées, et il le faudra, car la main-d'œuvre étrangère sera, nous le croyons, de plus en plus nécessaire dans certaines régions de la France, malgré le développement du machinisme qui réduit déji la demande des bras étrangers, si l'on en croit les rédacteurs de l'enquête sur les salaires agricoles. plément de 5 francs par mois. Les femmes soignant les animaux touchent 4 francs par mois. Les salaires des garçons de culture et des filles employés à l'année est de 324 à 528 francs. Ce salaire s'élève de 420 à 624 francs si l'ouvrier renouvelle son contrat pour une seconde année. On ne saurait mieux entrer dans les vues de M. Souchon, et il est à souhaiter que les cultivateurs français s'inspirent de ces notions pour fixer les salaires des ouvriers polonais. D'autre part il est un autre aspect de cette question des salaires. Nous avons dit plus haut que le cultivateur français se dérobait quelquefois à ses engagements. Il serait maladroit de chercher à exploiter la main-d'œuvre polonaise et en général la main-d'œuvre étrangère en lui donnant des salaires notablement inférieurs à ceux que touchent les ouvriers français. Ce serait là une grave imprudence — et il faut que les agriculteurs français ne voient dans la main-d'œuvre étrangère qu'un appoint nécessaire pour combler les vides causés par l'exode rural — et non le moyen de payer les bras moins cher. Dans cette seconde hypothèse, l'ouvrier français serait lésé et on hâterait encore la désertion des campagnes. 190 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE CHAPITRE IV L'aide des pupilles de l'Assistance publique et des jeunes soldats. — Les migrations intérieures. I Dans quelques départements les agriculteurs font appel, de- puis plusieurs années, aux pupilles de V Assistance publique. En plus des Belges et des Bretons qui viennent chaque année dans l'Orne, « il y a un autre genre de main-d'œuvre qui tend à augmenter de plus en plus : c'est celle des pupilles de l'Assis- tance publique de la Seine qui sont très recherchés dès qu'ils sont en âge de travailler (1) ». Dans l'Eure, « l'assistance départementale s'efforce de placer ses pupilles de treize à vingt et un ans à la campagne. Au 1^^ jan- vier 1910, sur 568 pupilles masculins elle en comptait 465 comme domestiques de ferme, et sur 514 pupilles féminins, 331 étaient placés chez des agriculteurs. Les pupilles s'amassent un pécule dont le montant peut s'élever parfois à 1.500 francs au moment de la majorité (2) ». Dans l'Allier : « La catégorie des domestiques est constituée pour une forte proportion par les pupilles de l'Assistance pu- blique et surtout par les assistés de la Seine. Sans leur concours, la plupart des agriculteurs seraient dans l'impossibilité de se pro- curer la main-d'œuvre qui leur est indispensable pour suppléer à la faiblesse du nombre de leurs enfants ou à l'absence de ceux-ci qui, en grande majorité, émigrent vers les villes (3). » (1) Enquête sur les salaires agricoles. (2) Ibid. (3) Ibid. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 191 On a vu qu'ils étaient appréciés dans l'Orne; ils le seront par- tout où on les demandera, et comme il est à penser qu'ils feront souche, le remède de les amener à la terre pour pallier la pénurie de la main-d'œuvre emportera la conséquence d'en faire des ruraux que peut-être dans l'avenir les lois sur la propriété et le crédit consolideront en une classe de petits propriétaires jour- naliers. A ne s'en tenir qu'aux avantage'> immédiats, on ne peut qu'applaudir à l'idée. L'opinion de M. Couvert, professeur hono- raire à l'Institut agi'onomique, est à citer à ce sujet : « Dans plusieurs de nos départements, le placement des pu- pilles de l'Assistance publique chez les cultivateurs prépare des auxiliaires qui remplacent en partie les émigrants. Les enfants confiés aux ménages de la campagne y sont généralement bien accueillis; on s'attache à eux; ils s'attachent à ceux qui leur témoignent de l'intérêt. C'est une pépinière de domestiques. II n'est pas rare qu'ils soient traités comme des personnes de la maison; quelques-uns se marient et font souche. Paris envoie, plus spécialement dans des directions données, une masse de ces petits déshérités du sort qui trouvent dans les milieux où ils sont établis des relations qui les y fixent. Le correspondant du ministère de l'Agriculture signale les services qu'ils rendent dans l'Orne. Ils sont très recherchés dans la Nièvre où ils demeu- rent après leur majorité. Et c'est dans plusieurs villages un spec- tacle assez curieux que celui des différences ethniques qui dé- notent dans la population un mélange de types de diverses ori- gines. Ailleurs, c^ sont les services départementaux qui trouvent à la campagne aussi des ressources qu'ils apprécient pour le placement de leurs enfants (1). >; Il serait puéril d'insister sur les avantages que cette main- d'œuvre peut offrir à nos agriculteurs désemparés; il y a lieu seulement d'insister sur ce point de nature à retenir un moment l'attention des cultivateurs. Aucune idée d'exploitation ne doit (1) L'Organisation du travail dans les entreprises agricoles, par M. F. GoN- VERT. 1913. Bureaux de la Revue de Viticulture, 35, boulevard Saint-Michel. 192 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE venir à l'esprit de ceux-ci, et il est bien évident que les jeunes pupilles devront être traités avec autant d'égards que les autres domestiques de ferme sous le rapport du logement et de la nour- riture, si l'on veut qu'ils aiment la terre et la campagne, et qu'ils s'y fixent après leur majorité. Déjà les économies qu'ils font sur leur salaire les encouragent à rester aux champs. Voici un tableau extrait de l'Enquête sur les salaires agricoles et qui montre la progression des épargnes faites par les pupilles sur leur salaire dans le département de l'Isère : 1896. 1897. 1898. 1899. 1900. 1901. 1902. 1903. 1904. 1905. 1906. 1907. 1908. 1909. Années liffectif total Effectif placé chez les habitants à partir de i3 ans Versements à la caisse d'épargne Calcul par unité 929 407 12.880 31,6 848 367 15.828 43 » 1.011 453 18.084 40 » 882 408 20.503 50 » 889 405 23.500 58 » 886 359 25.500 71 » 899 358 29.160 81 » 911 384 29.987 80 » 892 392 31.553 80 » 915 407 35.500 86 » 917 417 40.000 96 ). 913 390 43.000 110 » 927 384 43.650 113 » 952 394 48.096 122 » « On admet, écrit le directeur des Services agricoles de l'Isère, que le chiffre de la caisse d'épargne représente à peu près les deux tiers des gages payés par les patrons, et que le tiers com- plémentaire équivaut à l'entretien. Cette épargne ne peut être mathématiquement assimilée à une fraction précise des gages, lesquels ont suivi la hausse générale évidemment, mais avec une élasticité qui dépend des exigences du service. Quoi qu'il en soit, la progression est régulière et prouve à nouveau l'accroissement ininterrompu des salaires agricoles. » La remarque est juste, et les chiffres prouvent aussi que les salaires des pupilles ont suivi la hausse générale. C'est pour LES SALAIRES ET l'EXODE RURAL 193 l'Isère ce qu'il fallait démontrer, et ce doit être, pour les autres départements dans lesquels on utilise les pupilles de l'Assistance publique, l'objectif à atteindre si l'on veut garder devenus des hommes ceux qu'on aura su accueillir lorsqu'ils étaient enfants. II Dans ces questions de main-d'œuvre, aucun effort n'est à négliger, car tout concourt malheureusement à raréfier les bras à la campagne; c'est l'évolution économique; c'est aussi, dans un autre ordre d'idées, les nécessités de la défense nationale. La nouvelle loi militaire portant de deus: à trois ans le temps de présence des jeunes soldats sous les drapeaux a contribué à diminuer dans nos campagnes la main-d'œuvre qui se pouvait employer aux travaux des champs. Nous ne discutons pas la valeur de la loi que nous estimons bonne, mais nous pensons que ce sacrifice nécessaire, imposé aux masses rurales, devrait être compensé par quelques avantages. On a inscrit dans la loi le principe de longs congés de droit pouvant aller jusqu'à qua- rante jours. Tout le monde sera admis à en profiter, mais les fils d'agriculteurs pourront ainsi venir en aide à leurs familles à l'époque des grands travaux. Ainsi fera retour aux champs, et au moment du besoin, cette main-d'œuvre de bonne qualité parce qu'elle est composée d'hommes jeunes, vigoureux et enten- dus aux choses agricoles de leur pays. Mais on pourrait aller plus loin. 11 y a dans nos régiments, et surtout du fait de l'application de la loi de trois ans, une masse de jeunes hommes d'origines diverses, il est vrai, mais en excel- lente santé, rompus aux fatigues physiques, entraînés aux mar- ches et aux exercices du corps. Ne serait-il pas possible de prêter temporairement ces énergies latentes à l'agriculture qui s'en trouverait bien? La culture du sol demande périodiquement, et à l'époque des grands travaux seulement, un supplément de main-d'œuvre dont elle ne trouve pas toujours l'emploi en d'au- tres temps; il semble donc assez naturel de puiser dans ce grand. h 194 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUK réservoir d'hommes qu'est l'armée qui fournirait, suivant les besoins, la main-d'œuvre que lui demanderait l'agriculture. Le profit serait pour tous; pour l'armée d'abord qui retrouve- rait au retour des champs des soldats plus vigoureux, dévelop- pés par la vie au grand air et les durs travaux agricoles; pour l'État, qui réaliserait de sensibles économies en ne nourrissant pas pendant quelques semaines les soldats qui consentiraient à devenir « laboureurs »; pour les soldats qui, avec une période de demi-vacances (tout est vacance loin de la caserne ! ), rece- vraient une somme d'argent qui serait la bienvenue; enfin, pour les agriculteurs qui trouveraient dans les soldats une main- d'œuvre d'excellente qualité. M. Méline, ministre de l'Agriculture, avait défini dans le Petit Journal du 5 mars 1913 le rôle bienfaisant des longues per- missions. « 11 n'est pas douteux — écrivait-il — qu'en faisant du sys- tème des permissions un usage intelligent et raisonné, en les adaptant bien aux différentes saisons et aux différentes régions, on pourrait arriver dans une large mesure à restituer aux agri- culteurs la plus grande partie de la main-d'œuvre dont ils ont besoin à certaines époques de l'année et on parviendrait ainsi à leur faire accepter plus aisément la prolongation du service militaire jugée indispensable. « La concession ne serait du reste qu'apparente, et ferait autant de bien à l'armée qu'à l'agriculture; en retrempant régulière- ment nos soldats dans le travail des champs on ajouterait à leur force physique, on augmenterait leur endurance; ce qui vaudrait mieux encore, on entretiendrait en eux le goût des choses de la terre en les arrachant aux plaisirs frelatés des villes, aux séduc- tions inséparables de la vie de garnison, en les rendant au grand air et au grand soleil, à la vie libre et indépendante, aux joies reposantes de la famille. Une telle leçon de choses vaudrait cent fois mieux pour ramener à la ferme les enfants de nos agricul- teurs, que les cours d'agriculture qu'on a imaginé d'imposer à nos officiers, et qui, si bien faits qu'ils soient, tombent dans le vide glacial des salles de conférences. » LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 195 Il y a là une organisation nouvelle à créer. L'Allemagne dans certaines provinces l'a déjà compris. Les chefs de corps entrent en pourparlers avec les agriculteurs qui leur font des offres de travail fermes, et la discipline n'y perd en rien de sa rigueur. Faisons en France des soldats-laboureurs ou, plus exactement, des soldats-moissonneurs. III Nous ne dirons rien des migrations intérieures qui sont les déplacements des ouvriers agricoles de régions à régions. Hélas! dans notre pays, comment la main-d'œuvre partout insuffisante pourrait-elle se déverser périodiquement de place en place? Si ces courants de migrations n'ont pas disparu dans notre pays, comme celui des camberlots qui demeure toujours aussi puissant, il n'en est pas de même des. autres dont l'importance diminue. Les croûterons de la campagne normande diminuent; ici c'est la dépopulation qui est en cause. Les mésadiers du Plateau Cen- tral reviennent à chaque campagne moins nombreux et on sait que la concurrence étrangère les repousse dans leurs montagnes. Et partout les courants se ralentissent. Peut-être y a-t-il cependant une situation à exploiter qui reste aujourd'hui encore mal comprise, parce que les agriculteurs et les ouvriers s'ignorent dans leurs demandes et dans leurs offres. C'est à les rapprocher que s'appliquera une jeune société dite Société nationale de Protection de la main-d'œuvre agricole, dont le siège est à Paris, Bourse du Commerce, bureau n^ 178 (1). (1) Cette société s'occupe également du placement des ouvriers polonais. i^ 196 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE CHAPITRE V La modification des systèmes de culture. I L'exploitation du sol nécessite le concours de trois facteurs de la production : la terre, le capital et le travail; si le premier est de quantité déterminée en une situation donnée, encore que la qualité peut en être sérieusement augmentée, si le second qui est une épargne sur les produits du sol est proportionnel à la valeur de ces produits, le troisième échappe en quantité et en qualité à la volonté de l'exploitant. Longtemps la main-d'œuvre qui est le facteur travail a sufTi dans chaque région à assurer l'exécution des travaux de la te^re; les cultures maraîchères ont réclamé beaucoup de bras; l'élevage n'a de tout temps nécessité qu'un concours très restreint d'ouvriers. Puis le courant d'exode est venu; de chaque village les ouvriers s'en sont allés vers les industries qui les attiraient, et le facteur travail s'est amoindri. Déjà les machines ont remplacé les bras disparus, puis les ouvriers étrangers sont venus qui ont pris la place des manquants, mais l'exode continue et, demain peut-être, telles cultures seront impossibles qui n'auront plus de main-d'œuvre pour les conduire et les récolter. Ce sera le cas des betteraves à sucre; ce sera le cas des céréales, peut-être aussi le cas de la vigne. Et alors la crise de la main-d'œuvre ruinera-t-elle l'agriculture après que la crise des prix lui a porté un coup terrible dont la blessure est à peine cicatrisée? Il est possible de s'alarmer, il n'est pas permis de désespérer. Nous ne sommes plus en aucun point liés par les ressources LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 197 locales pour la consommation des produits; la facilité et le bon marché des transports n'obligent plus à la polyculture régionale, et la spécialisation peut et doit être la règle si elle est adaptée au sol et à l'importance des capitaux de culture. En d'autres termes, le problème de la détermination des systèmes de culture ne se pose plus dans des conditions identiques aujourd'hui et autrefois, et M. Hitier a pu rappeler à ce sujet une phrase très juste de Lecouteux, ancien professeur à l'Institut agrono- mique (1) : « Tout l'atteste dans l'histoire des siècles comme dans l'examen de nos situations agricoles contemporaines, l'exploitation du sol a ses périodes, ses lois naturelles et ses lois économiques, et les divers systèmes de culture sont les caractéristiques de ces périodes, la résultante de ces lois. » Ainsi le grand agronome a, d'un mot, défini la caractéristique de l'agriculture qui est la variabilité des systèmes de culture au gré des lois économiques. Il y a là une magistrale conception et l'amorce de tout un enseignement; le problème de la détermi- nation des systèmes de culture se précisera d'autant mieux que nous aurons rassemblé les éléments économiques qui concourent au calcul de sa solution. II Mais nous devons limiter le sujet, dont l'ampleur atteindrait aux limites mêmes de l'économie rurale. La main-d'œuvre seule importe ici, et au regard du nombre des bras dont il dispose, l'agriculteur a déjà le choix entre plusieurs plans de culture. D'abord il est des cultures qui exigent une main-d'œuvre abondante et en tout temps, comme la culture maraîchère; à un degré moindre, la culture des terres à betteraves et à blé du Soissonnais, du Nord, de la Brie, du Valois, demande une grande (1) Hitier, Systèmes de Culture et Assolements. Paris, 1913. Librairie agricole de la « Maison Rustique », page 2. ANN. SCIENCE AGRON. — 4e SÉRIE — 1915 18 1^8 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE quantité de bras — domestiques de ferme pendant toute l'année et tâcherons pour les binages, les démariages et l'arrachement. Entre les deux se place la vigne, qui réclame une main-d'œuvre saisonnière extrêmement abondante. En voici une idée : « Dans telles grandes propriétés de l'Hérault, écrit M. Hitier, comportant 227 hectares de vigne, on emploie outre une vingtaine de domes- tiques à l'année, 40 ou 60 journaliers en morte-saison, 100 à 120 en temps ordinaire, 200 à 220 lors des grands travaux, 500 en vendanges. La somme des salaires sans le compte de la nourri- ture s'y élève de 85 à 90.000 francs par an. » Puis il y a des cultures qui nécessitent une main-d'œuvre féminine; c'est lorsque certains travaux sont délicats comme ceux de l'égrappage des raisins dans les forceries des environs de Paris, ou qui ne demandent qu'une force réduite comme la cul- ture et, mieux, la récolte des fleurs. Enfin certaines exploitations peuvent être familiales comme la culture du mûrier et l'élevage du ver à soie, à tel point même, déclare M. Hitier, « que si cet élevage est confié à des salariés il n'est pas productif : il ne devient avantageux que lorsque le cultivateur utilise le travail de sa femme et de ses enfants » (1). Voilà les éléments du problème qui ressortent du chapitre de la main-d'œuvre; c'est en les faisant intervenir dans la discussion que l'agriculteur moderne trouvera la formule du système de culture qui peut, seul, convenir à la situation envisagée. Le problème ne comporte pas deux solutions; il n'en peut com- porter qu'une que la statique et la consistance de la main-d'œuvre imposeront. Le déterminisme dans ces questions est étranger à la personne de l'exploitant; il est dans l'essence de l'économie de la main-d'œuvre. Plusieurs questions seront à poser dont les réponses fixeront le choix du système à adopter. D'abord, quelles ressources de bras sont à compter dans la localité? Ensuite, l'emploi des ma- chines doit-il permettre le remplacement des ouvriers qui feront défaut? Enfin, l'immigration étrangère apportera-t-elle le (1) Hitier^ Systèmes de Culture et Assolements. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 199 contingent nécessaire à la culture, que l'on se propose simple- ment de poursuivre, de la succession de l'ancien exploitant? Ainsi entendu, le problème appuie sa solution sur les considéra- tions que nous avons étudiées auparavant, et ceci explique que nous ayons réservé l'examen des modifications des systèmes de culture au lieu de le placer au début de notre revue des moyens de suppléer au manque de la main-d'œuvre. Ce n'est donc pas seulement l'importance des capitaux qui décidera — comme hier — du choix du système de culture. Un nouvel élément entre en jeu sur lequel il faudra beaucoup compter : le nombre des bras et quelquefois leur consistance (si l'on veut désigner par ce, mot le nombre des hommes, femmes et enfants). Un système sera possible si la région est susceptible de fournir la main-d'œuvre réclamée par la succession des cultures, sinon il faut changer l'assolement, car on risquerait de placer sur une valeur aléatoire ses capitaux d'exploitation. Quelquefois la nature du sol indiquerait la culture dominante, que la main-d'œuvre rend impossible; il faut se soumettre. Ailleurs les transformations sont possibles et il ne faut pas dif- férer à les effectuer. L'exemple de la Lorraine est à rappeler : « En Lorraine, rapporte M. Hitier, avec le développement si intense de l'industrie dans la région de Nancy, Lunéville, Longwy, etc., on ne trouve plus guère d'ouvriers, d'hommes, d'enfants, qui veulent travailler la terre; et l'on voit alors dans cette région de la Lorraine s'étendre de plus en plus les « parcs » et les her- bages. La chose ici était facile à un autre point de vue; les sols lourds et gras des marnes du lias ou des marnes irisées de la Lorraine se prêtent tout particulièrement à la création d'her- bages, et les débouchés pour la viande ne cessent de croître avec l'augmentation de la population dans cette région industrielle. Les conditions du milieu naturel et économique y sont donc des plus favorables à cette transformation. « Mais, ajoute M. Hitier, il est des milieux où les qualités du sol sont autres et conviennent admirablement à la culture du blé, de la betterave, et où l'on a dû, néanmoins, « coucher en herbe » une grande étendue de terres en labour faute d'un personnel suffi- 200 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE sant pour cultiver ces dernières; nous pourrions citer à cet égard telle exploitation célèbre des environs de Douai dont la trans- formation du système de culture dans le sens que nous venons d'indiquer est tout à fait caractéristique (1). » Ces transformations peuvent d'ailleurs être envisagées par le propriétaire ou par le fermier ou locataire rural. Le propriétaire, s'il a quelques connaissances agricoles, pourra orienter lui-même la transformation, et il sera bien contraint quelque jour d'en venir à étudier le problème agricole s'il veut assurer la location de ses biens-fonds. Si on lui demande des her- bages, il devra créer des herbages ou les laisser créer sur ses pro- priétés. Si on lui demande de petits domaines à exploitation familiale, il y viendra pour ne pas s'exposer au chômage de ses loyers. Un exemple intéressant de cette répartition en petits domaines d'une grande propriété rurale a été donné par M. Hitier dans l'ouvrage Systèmes de Culture et Assolements. 11 s'agit de la terre de Versailleux dans les Bombes, appartenant à M. P. de Moni- cault, ingénieur agronome : « Le tableau de la répartition des cultures à Versailleux en 1860 et 1915 est à cet égard aussi caractéristique qu'intéres- sant (2). Années blumenfs \^b1é^ ^""^^ Pâturages Étangs Bois Incultes 1860 25 300 80 » 280 15 50 1905 25 150 90 200 180 85 » « Le propriétaire a conservé en régie directe les pâturages, les bois et les étangs; il a mis en ferme 350 hectares. En Dombes, comme dans la plupart des pays pauvres, un des gros obstacles à une meilleure culture provient de la grande étendue des fermes. Celles-ci ne sont nullement en rapport avec les ressources dont dispose le fermier, un ouvrier agricole le plus souvent plus riche en courage qu'en capitaux. Aussi M. de Monicault a-t-il consti- (1) Hitier, Systèmes de Culture et Assolements. Précité, p. 21. (2) Hitier, Systèmes de Culture et Assolements. Précité, p. 109. LES SALAIRES ET l'EXODE RURAL 201 tué, autant que possible, des domaines qu'un fermier pût à la rigueur cultiver seul, ou en tout cas bien soigner avec l'aide d'un seul domestique et d'une seule servante, tout le temps voulu devant être laissé à la fermière pour s'occuper utilement de la basse-cour, un des meilleurs produits des domaines de ce pays. « Les domaines de Versailleux de 24 hectares comprennent : 6 hectares de prés, 6 hectares de pâturages, 12 hectares de terres arables alternativement en blé et en jachère, mais au lieu de jachère nue l'année après blé est occupée en partie au moins par le trèfle blanc ou d'autres fourrages verts, vesces, maïs, etc.; 6 à 7 vaches et leurs élèves peuvent alors être entretenues dans les fermes, et la femme y élève de 300 à 400 volailles dont la vente suffît à assurer le paiement du fermage. » M. de Monicault a eu en vue la facile culture des domaines ainsi constitués avec une main-d'œuvre réduite, et c'était peut- être le seul moyen d'assurer la location de l'héritage. Quant au fermier, malgré son désir d'apporter quelques modi- fications dans le système de culture, il est quelquefois contraint de subir les conditions du bail dont les clauses sont pour le main- tien d'un état de choses existant. La vieille formule de l'article 1766 du Gode civil doit recevoir une interprétation plus moderne; le texte, d'ailleurs, est bien ordonné puisqu'il est dit : « Si le pre- neur ne cultive pas en bon père de famille, s'il emploie la chose louée à un autre usage que celui auquel elle a été destinée, s'il n'exécute pas les clauses du bail et qu'il en résulte un dommage pour le bailleur, celui-ci peut, suivant les circonstances, faire rési- lier le bail. «Qu'est-ce donc aujourd'hui que cultiver en bon père de famille, si ce n'est adapter le genre de culture aux conditions économiques actuelles? Est-ce que l'objet auquel la ferme est destinée n'est pas aussi bien la production de la viande que celle des céréales? Et quel dommage doit résulter pour le bailleur de l'adoption d'un système de culture permettant la réduction des frais de main-d'œuvre et l'obtention de bénéfices plus élevés, par l'élevage par exemple? Si l'article 1766 est à garder dans sa lettre, c'est l'esprit qu'il faut modifier, c'est l'interprétation qu'il faut adapter aux condi- 202 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE tions actuelles de l'agriculture. Les vieilles formules de baux qui lient les mains des locataires seront avantageusement remplacées par des contrats plus libéraux ouvrant la porte à de justes amé- liorations par le fermier. Mais notre Code ne prévoit pas d'indemnité au fermier sortant améliorateur, et alors cette liberté donnée au locataire d'orienter à son gré le système de culture restera lettre morte si le fermier n'est pas assuré de retrouver quelque jour les avances par lui faites à la culture. Faut-il donc régler par une loi l'indemnité au fermier améliorateur, comme le demande M. Souchon? Ou bien est-il préférable de modifier en ce sens les formules de baux à ferme qui pourraient prévoir un règlement amiable des dépenses d'amélioration entre le bailleur et le preneur à l'expiration du bail. C'est l'opinion de M. Zolla et de M. Hitier, et c'est aussi la nôtre, car l'entente entre les deux parties sauvegardera seule les intérêts en présence, ceux du fermier qui pourra améliorer et ceux du propriétaire qui aura consenti l'amélioration. III Enfin, il faut envisager la question à un point de vue plus général. Des esprits inquiets ont formulé des craintes au sujet d'une modification trop poussée des systèmes de culture vers la production du bétail. On craint que la réduction des embla- vures de blé n'amène peu à peu à une diminution de nos récoltes. On voit déjà anéanti le bel effort de nos agriculteurs qui, depuis 1892, à l'abri des tarifs producteurs, ont haussé la production du blé jusqu'à la demande de la consommation — ou presque. On craint de manquer de pain. Cette vue sur l'avenir est pour le moins exagérée. Les réalités sont tout autres, et il n'est pas sans intérêt de reproduire ici l'opinion de Léonce de Lavergne (1). Il s'agit de l'économie rurale de l'Angleterre vers 1850. (1) Léonce pE Lavergne, Essai sur V Économie rurale de l'Angleterre, p. 51. :\ LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 203 « Toute culture a pour but de créer la plus grande quantité possible d'alimentation humaine sur une surface donnée de t^ terrain; pour arriver à ce but commun, on peut suivre des voies très différentes. En France, les cultivateurs se sont surtout occupés de la production des céréales parce que les céréales ser- vent immédiatement à la nourriture de l'homme. En Angleterre, au contraire, on a été amené, d'abord par la nature du climat, ensuite par la réflexion, à prendre un chemin détourné qui ne conduit aux céréales qu'après avoir passé par d'autres cultures, et il s'est trouvé que le chemin indirect était le meilleur. Les céréales, en général, ont un grand inconvénient qui n'a pas assez frappé le cultivateur français : elles épuisent le sol qui les porte. Ce défaut est peu sensible avec certaines terres privi- légiées; il peut être d'un faible effet tant que les terres abondent pour une population peu nombreuse, mais quand la population s'accroît, tout change. « La terre s'épuise plus vite par la production des céréales dans le Nord que dans le Midi; de cette infériorité de leur sol, les Anglais ont su faire une qualité. Dans l'impossibilité où ils étaient de demander aussi souvent que d'autres du blé à leurs champs, ils ont dû rechercher de bonne heure les causes et les remèdes de cet épuisement. En même temps, leur territoire leur présentait une ressource qui s'offre moins naturellement aux cultivateurs méridionaux : la production spontanée d'une herbe abondante pour la nourriture du bétail. Du rapproche- ment de ces deux faits est sorti tout leur système agi'icole. « Le fumier étant le meilleur agent pour renouveler la fertilité du sol après une récolte de céréales, ils en ont conclu qu'ils de- vaient, avant tout, s'attacher à nourrir beaucoup d'animaux. Ils ont vu dans cette nombreuse production animale le moyen d'accroître par la masse des fumiers la richesse du sol et d'aug- menter ainsi leur produit en blé. « Dans l'origine on se contentait des herbes naturelles pour nourrir le bétail : une moitié environ du sol restait en prairies ou pâturages; l'autre moitié se partageait entre les céréales et les jachères. Plus tard on ne s'est pas contenté de cette propor- 204 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE tion, et on a imaginé les prairies artificielles et les racines. Plus tard encore la culture des céréales a elle-même diminué; elle ne s'étend plus (1850), même en y comprenant l'avoine, que sur un cinquième du sol; et ce qui prouve l'excellence de ce système, c'est que, à mesure que s'accroît la production animale la production du blé s'augmente aussi ; elle gagne en intensité ce qu'elle perd en étendue ; l'agriculture réalise à la fois un double bénéfice. )> L'agriculture déjà a opéré quelques transformations dans cette voie, mais les résultats n'en peuvent pas encore être invoqués pour la défense de la cause; car l'augmentation des surfaces consacrées aux herbages et prairies s'est faite aussi aux dépens des terres en friche, des landes et des terres incultes. Cependant les chiffres suivants sont à citer (1) : Tfirres labourables Prés et herbages (hectares) (hectares) 1851 25.009.762 4.603.418 1879 25.383.105 4.817.603 1908 23.987.186 6.679.099 Les surfaces en blé se maintiennent : 6.404.063 hectares en 1851-1860 contre 6.568.404 hectares en 1901-1910, cependant que les rendements s'élèvent. Rendement Périodes à l'hectare (hectolitres ['•']) 1851-1860 14,06 1861-1870 14,29 1871-1880 14,23 1881-1890 15,65 1891-1900 16,24 1901-1910 17,54 NuMoute que les rendements ne s'élèvent encore le jour où la terre recevra plus de fumiers et des meilleurs, selon la théorie de Léonce de Lavergne. Et puis les découvertes de la science (1) Rapport sur r Evaluation des propriétés non bâties prescrite par la loi du 31 décembre 1907. Paris, imprimerie Nationale, 1913. (2) Statistique agricole annuelle (1911). Imprimerie Nationale. LES SALAIRES ET l'eXOUE RURAL 205 modifient les méthodes culturales et conduisent à l'augmen- tation des rendements. Il y a là un encouragement à aller vers une production de bétail plus développée ; mais il y a un tempé- rament signalé par M. Hitier au sujet de la mise en herbages des terres du lias qui se rencontrent en Lorraine, dans le Bassigny, dans l'Auxois, le Charolais, le Bazois, la vallée de Germigny, la Normandie, etc. « Si avantageuse que soit la mise en herbages des terres du lias, il n'est pas prudent d'y mettre en herbe toute la surface des domaines. 11 est toujours sage de conserver quelques champs en coteaux, par exemple, ou sur les plateaux, pour y faire des céréales, des plantes racines, des prairies artificielles comme la luzerne. Cette variété de production est une sorte d'assurance contre les années de sécheresse, les crises économiques, les épi- zooties qui pourraient ravager le bétail (1). » * * Il y a place pour tous les systèmes à la condition de réaliser en France une sorte d'équilibre des productions. Avec l'aide de la main-d'œuvre étrangère, la culture céréale ne sera pas impossible, du moins quant à présent, et dans certaines régions. Ailleurs, on ira vers la production du bétail; mais rien ne sera généralisé parce qu'à des situations différentes doivent correspondre des systèmes de culture différents. Selon la forte pensée de Lecouteux « tout n'est qu'adaptation ». (1) Hitier, Systèmes de Culture et Assolements, p. 80. CONCLUSIONS Nous voici arrivé au terme de notre étude et il est temps de dégager quelques conclusions. Nous avons suivi le mouvement des salaires agricoles de 1862 à 1910 et, parallèlement, le mouve- ment des prix de vente des différents produits agricoles; les deux mouvements sont identiques en ce sens que les salaires tendent à diminuer lorsque les produits agricoles sont à bas prix, et se relèvent lorsque le prix des produits augmente. Bans l'en- semble, cependant, une loi plus générale peut être formulée pour définir isolément le mouvement des salaires, abstraction faite de la considération du prix des produits agricoles : Les salaires des ouvriers et domestiques de ferme s''élèi>ent de 1862 à 1910; ceux des journaliers, après une inflexion vers 1892, se relèvent jusqu'en 1910 ; les uns et les autres atteignent aujourd'hui des chiffres que Von n'avait pas encore constatés. De 1882 à 1910, la hausse des salaires ruraux est de 55%, au regard d'une baisse presque générale des produits de la terre. La hausse des denrées n'existe que depuis une dizaine d'années et les prix des produits restent inférieurs à ceux des cours de la période 1870-1880; la hausse n'est que relative, elle n'est pas absolue. Est-ce à dire que les salaires agricoles sont de nature à garder aux champs les ouvriers? Nous avons vu ce qu'il fallait répondre à cette question en la disséquant en ses véritables éléments. Les Salaire.-:- agiicoles sont moins élevés que les salaires industriels eL au point de vue nominal et aussi au point de vue réel, si l'on envisage la puissance d'acquisition. LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 207 Alors les ouvriers quittent la terre, attirés par les hauts salaires de l'industrie, et poussés par le désir d'accession à une situation socialement supérieure, désir qui est au dedans de tout homme. Au demeurant, peut-on les blâmer? Non. Ils suivent la loi d'évo- lution vers le mieux être d'abord. Ensuite, il n'échappera à l'idée de personne que les travaux agricoles sont simples et accessibles à toutes les intelligences, et alors si les ouvriers agricoles plus instruits, plus ouverts aujourd'hui au monde extérieur, peuvent dans la société actuelle trouver un meilleur emploi de leurs bras et de leurs cerveaux, pourquoi ne le feraient-ils pas? La société doit-elle perdre à cette transformation des mœurs? Tout le pro- blème de l'exode rural est là. Déjà l'ouvrier agricole est remplacé, par les machines d'abord dont le nombre va croissant, puis par les étrangers qui, de la Belgique, de l'Espagne, de la Suisse, de l'Italie, descendent sur nos terres de France pour y gagner de beaux salaires qu'ils n'ont pas chez eux. L'évolution se continue par le machinisme, et c'est l'industrie qui vient en aide à l'agriculture. L'évolution se con- tinue par l'immigration des ouvriers étrangers, et c'est la produc- tivité même de notre agriculture qui appelle les étrangers à recueillir aussi quelques bénéfices. ^ Le paysan français devient ouvrier d'industrie; il s'élève, il se classe et concourt au développement de l'industrie nationale, cependant qu'au village délaissé des étrangers sont venus pour le remplacer. Nous sommes dans une période de transition; il s'opère un difficile remplacement des bras par les machines qu'il faut acheter en grand nombre et les étrangers ne rendent pas toujours les services qu'on escomptait. Cette transition est devenue une crise et il faut en sortir. Plusieurs indications ont été données dans cette étude, qui ne sont que l'amélioration des moyens préconisés et adoptés actuelle- ment. Le machinisme se développera par le crédit agricole et par l'association; la motoculture sur laquelle on a fondé beaucoup d'espoirs viendra ensuite aider la grande culture et peut-être la petite par une de ces merveilleuses combinaisons d'aide mutuelle comme il en existe tant dans notre pays; peut-être l'électricité 208 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE fera le reste. Les ouvriers étrangers dont on aura amélioré la qualité par la réforme des agences d'immigration prendront périodiquement le chemin de la France, attirés par les hauts salaires et retenus par les conditions de l'habitat. Ce n'est pas tout. Voilà que les jeunes soldats restent trois années sous les drapeaux; il faut les rendre à leurs parents, aux agriculteurs, au moment des grands travaux alors que par un retour des choses les jeunes pupilles de l'Assistance publique iront s'asseoir aux foyers ruraux qui n'ont plus d'enfants. Et l'évolution se transportera du domaine social dans le do- maine agricole. L'adaptation des systèmes de culture aux condi- tions nouvelles du recrutement de la main-d'œuvre solutionnera en maints endroits le problème de la désertion des campagnes. Il ne faut pas songer à retenir aux champs l'homme qui ne veut plus être ouvrier agricole; les agriculteurs ne peuvent plus hausser les salaires encore ; en de nombreuses régions on nous dit que le salaire actuel est un maximum et c'est vrai dans l'état actuel de l'agriculture. Demain — c'est une vue d'avenir que nous permet notre étude — nos populations agricoles plus instruites élèveront peut- être le taux des profits; on luttera contre les maladies des plantes qui détruisent 50 % de nos récoltes, mais il faudra savoir lutter. On pénétrera davantage les secrets de la vie du sol dont les actions microbiennes concourent à la préparation des aliments de la plante; mais il faudra comprendre ce chimisme. On adaptera les plantes au sol par cette météorologie positive qui n'est qu'une forme de la génétique, mais il faudra être versé dans les sciences naturelles. Bref, on industrialisera l'agriculture qui n'est actuellement qu'une industrie à petits profits. Et alors, par l'instruction des chefs on augmentera la masse à partager et les salaires des ouvriers; on pourra fixer au sol ceux qui seront restés ou ceux qui seront venus de l'extérieur. Demain, les Polonais qui entrent chez nous par l'agriculture s'y fixeront peut-être par le jeu de nos lois sur la propriété ; par eux il se constituera dans nos campagnes un réservoir d'hommes qui comblera les vides de notre natalité LES SALAIRES ET l'eXODE RURAL 209 décroissante. Et pourquoi ne donnerions-nous pas la qualité de Français à des hommes qui, à plus d'un titre, aiment déjà la France? * * APPENDICE Ces lignes ont été écrites avant la guerre, en février 1914. Depuis cette époque les conditions de l'agriculture ont été modi- fiées. La main-d'œuvre déjà rare avant la guerre est devenue presque nulle en nombre de régions et son prix a augmenté, cepen- dant que sa qualité laisse beaucoup à désirer. Sans l'admirable effort de nos paysannes de France, les terres seraient restées en friche et la production végétale aurait été réduite dans de notables proportions. Des vides énormes sont creusés dès main- tenant dans les rangs des travailleurs ruraux, la main-d'œuvre étrangère sera diminuée aussi dans sa quantité; Belges, Polo- nais, Italiens seront demain moins nombreux qu'autrefois à nous offrir le concours de leurs bras. Il sera nécessaire, nous le croyons, de modifier radicalement les systèmes de culture, de pousser très loin la spécialisation des spéculations animales et végétales. Les hauts prix du bétail inciteront les cultivateurs à l'élevage; la culture des céréales s'industrialisera en ce sens qu'elle sera sans nul doute réservée aux grandes exploitations disposant de gros capitaux; par cette industrialisation la grosse culture pourra réduire ses frais d'ex- ploitation au regard de la main-d'œuvre, parce qu'elle opérera sur de grandes surfaces avec des moyens de culture perfectionnés. Si l'élevage pourra demeurer dans les petites exploitations même familiales, la production végétale demandera de grandes exploitations qui développeront leur outillage et feront appel à la main-d'œuvre africaine. Ainsi, il est permis d'envisager un aspect nouveau de l'agriculture française par la constitution de sociétés financières agricoles. {Décembre 1915.) BIBLIOGRAPHIE Enquêtes décennales agricoles 1862, 1882, 1892 (Ministère de l'Agricul- ture). Enquête sur les salaires agricoles (Extrait du Bulletin mensuel de VOffice des Renseignements agricoles). Paris, Imprimerie nationale, 1912. Salaires et Coût de V existence à diverses époques jusqu'en 1910. Paris, Imprimerie nationale, 1911. Bulletin trimestriel de la Statistique générale de la France. Janvier 1913. JoppÉ, Conditions de salaires et travail agricole des ouvriers dans le dépar- tement du Nord (L'Ile, 1910). Statistique agricole annuelle (1911). Imprimerie nationale (1913). A. 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TABLE DES MATIÈRES Pages Introduction 85 1" PARTIE LES SALAIRES Chapitre I. — Les sources de renseignements pour l'étude des sa- laires 88 — IL — Les salaires de 1862 à 1892 91 — IIL — Considérations générales sur les salaires agricoles de 1862 à 1892, par régions 95 — IV. — Les salaires de 1892 à 1910 102 — V. — Le mouvement des salaires de 1882 à 1910 124 I. Données générales 124 II. Calcul de la hausse 125 2e PARTIE DES RAPPORTS DES PRIX DES^PRODUITS AGRICOLES ET DES SALAIRES Chapitre I, — La fonction salaire 136 — II. — Les prix des produits agricoles de 1882 à 1910. . . 139 § 1. Prix des céréales 139 § 2. Prix des pommes de terre. Plantes four- ragères 143 § 3. Plantes industrialles 144 § 4. Prix du bétail (A) 144 § 5. Prix dessous-produits de l'élevage. ... 146 § 6. Prix des vins (A) 149 § 7. Prix des légumes et des fruits (B) .... 149 § 8. L3S récoltes et les prix 150 — III. — Le mouvement des prix des produits agricoles de 1870 à 1910 151 — IV. — Comparaison de la hausse des salaires et du prix des produits agricoles 155 L 214 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE 3e PARTIE LES MOYENS DE SUPPLÉER AU MANQUE DE LA MAIN-D'ŒUVRE Pages Chapitre I. — Les salaires agricoles et l'exode rural 159 I. L'exode 159 II. Les motifs de l'exode 162 — II. — Le développement du machinisme et la moto- culture 168 § 1. Les machines agricoles 168 § 2. Moteurs hydrauliques et moteurs indus- triels 173 § 3. La motoculture 175 — III. — L'immigration étrangère en France 176 § 1. Ce que vaut la main-d'oeuvre étrangère. . 176 § 2. Des améliorations à apporter au sort des ouvriers étrangers 180 § 3. Comment organiser le recrutement de la main-d'œuvre étrangère 185 — IV. — L'aide des pupilles de l'Assistance publique et des jeunes soldats. — Les migrations intérieures. . . 190 — V. — Les modifications des systèmes de culture' 196 CoNCLUSIOiNS 206 Bibliographie 210 NANCY, IMPHIMERIE BERGER-LEVRAULT — MARS I916 ACHEVE DIMPRIilER APRÈS LE 5'^ BOMBAHDE.MKNT DE LA VILLE n t *..r»^ ^o \jtrt .tfl s* s 32e année N°|vlÇt;:12 Octobre-Décembre 1915 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE FONDÉES EN 1884- PAR I^OIXI» Oie-A.BJr>EÎA.U PUBLIEES TOUS LES MOIS SOUS LES AUSPICES DU MINISTERE DE L'AGRICULTURE L'ASSOCIATION DES ANCIENS ELEVES DE L'INSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE Î6, Rue Claude-Bernard — PARIS 4e Série — 4« Année PRIX EXCEPTIONNEL DU NUMÉRO : 4 Francs BERGER -LEVRAULT Éditeurs 5-7, RUE DES BEAUX-ARTS, 5-7 PARIS REDACTION ET ADMINISTRATION 21, RUE DU PONT-NEUF, 21 PARIS Prix de l'Abonnement : Paris, 24 fr.; Départements et Union Postale, 26 fr. Adresser les Abonnements à l'Administration, 21, rue du Pont-Neuf. Toutes les communications sont à adresser, selon quelles concernent : L'ASSOCIATIOfi : Rue Claude-Bernard, 16, PARIS. La RÉDACTION, l 'ADMINISTRATIOti et la PUBLICITÉ; Rue du Pont-Meuf, 21, à PARIS. — Téiéph. 110-63. COMITÉ DE REDACTION DES ANNALES MM. Membres d'honneur: \ ^™i,^\°^'orM^J°^' "^^^^^^ ^^"^^' ''"• SCHLŒSING ' & SCHLŒSING FILS. MM. C Président TISSERAND Bureau j Vice-Présidents. . . . MUNTZ & HENRY ' Secrétaire délégué . . J.-E. LUCAS SECTIONS PRÉSIDENTS MEMBRES SECRÉTAIRES MM. MM. MM. 1 Agriculture SCHRIBADX H. HiTIER, PETIT, DE MONICADLT PLUVINAGE 2 Agriculture coloniale PrudhOMME CAPUS, Dubard L. LefÈVRE y Chimie, physique, \ météorologie, m j- Girard ANDRÉ, ANGOT, BERTRAND. KaySER BRUNO crobiologie . . . . ) 4 Économie du bétail. MaLLÈVRE MODSSU, M. VACHER J.-E. LUCAS 5 Économie forestière. HiCKEL ChanCEREL, Guinier Gerdil 6 Économie rurale, i mutualité, sfa/is- J. HiTIEB LESAGE, DE ROCQUIGKY TARDY tique ) 7 Enseignement agri- / cole i QROSJEAN TROUARD-RIOLLE. WÉRY. CHANCRIN SAGOURIN 8 Génie rural RiNGELMANN DE CONDÉ, VERMOREL COUPAN 9 Horticulture et arbo- / riculture \ ^ANOT GOSTANTIN, D' POIRAULT BUSSARD 10 Sciences appliquées à Vagriculture, en- I _ MARCHA L, D^ POTIER, MARTIN „ „„„„ tomologie, parasi- { " «EGNARD CLAUDE ^^^ tologie ) 11 Technologie agricole. LiNDET MAZÉ, SaILLARD. L. AMMANN NOTTIN 12 Viticulture VlALA J. GAZELLES, MaSSIGNON P. MaRSAIS Secrétaire de la Rédaction : J. SiMONS Secrétaire administratif : p.-L. BRABCHER SOMMAIRE E. Tisserand Préface. G. Wery L'Institut National Agronomique et la Guerre-. H. HiTiER La Récolte et le Prix du Blé en 1915. F.-L. Brancher. . . . Vers l'Organisation du Travail Agricole. Max Ringelmann . . Le Génie Rural et la Guerre de 1914-1910. P. Sagourin Les Associations Agricoles et la Guerre. H. GosNiER Influence de la Guerre sur le Bétail en France. J.-E. Lucas.. Approvisionnement de Paris en Lait avant et pendant la Guerre. PRÉFACE La mobilisation inattendue a arrêté, en août 1914, toute la vie économique du pays ; les imprimeries ont été fermées ; les secrétaires de notre Comité de rédaction ont été appe- lés sous les drapeaux. Les Annales de la Science Agrono- mique ont cessé de paraître. Depuis lors, malgré les difficultés énormes que comporte la situation, nous avons pu publier quelques numéros som- maires pour le deuxième semestre 1914, le premier semestre et le troisième trimestre de 1915. Nous venons de décider de reprendre trimestriellement la publication des Annales de la Science Agronomique et de leur fconserver toute leur vitalité. J'ai pensé qu'un des premiers numéros de cette nouvelle série devait comprendre un ensemble d'études relatives à l'in- fluence de la guerre sur les questions agricoles et j'ai solli- cité, dans ce sens, mes collaborateurs. La guerre pose avec anxiété des problèmes angoissants. L'hécatombe des combattants raréfie chaque jour la main- d'œuvre ; les exigences des armées dépassent les capacités de production et attaquent déjà le capital agricole. L'absence d'ouvriers ne pourra permettre le rétablisse- ment de la production normale du sol ; la reconstitution rapide du cheptel nécessitera les soins les plus minutieux. 218 PRÉFACE Seule, la science agronomique permettra de suppléer à l'ab- sence de bras et trouvera, dans la culture mécanique et l'éle- vage intensif, les ressources nécessaires, pour l'aire face aux besoins mondiaux et à la reconstitution du fonds social. Plus que jamais, tous les problèpies doivent faire l'objet d'études scientifiques, qui ne peuvent être solutionnées que par la Recherche. L'organisation méthodique et scientifique peut seule apporter un soulagement à la situation économi- que créée par la guerre. C'est pourquoi nous avons cru devoir ouvrir à nouveau les pages des Annales de la Science Agronomique aux tra- vaux du monde agricole. Dans ce premier numéro, nous avons cherché à établir, après un an de guerre, la situation des principales questions concernant l'agriculture, la main-d'œuvre agricole, la moto- culture, la mutuahté, l'état du cheptel, de la production du lait, de la production des céréales et des industries agricoles. Ces études montreront l'effort considérable qui, pendant ces longues semaines d'inquiétude, a été réalisé pour per- mettre de faire face à la situation. Cet exposé serait resté incomplet si nous n'avions pas sou- ligné la part prise par le monde agricole aux opérations mi- litaires. Un des meilleurs exemples de cette glorieuse contri- bution nous est fourni par la tenue, sur le champ de bataille, des anciens élèves de l'Institut National Agronomique. Dans une série de pages émouvantes, un de leurs aînés, M. Wery montre l'abnégation, le haut sentiment du devoir (pii les animeni ; l'homogénéité et la noblesse de leur con- duite procèdent très nettement de la forte éducation que confère l'étude approfondie des sciences, car la connaissance des lois qui régissent la nature permet de mieux apprécier le sentiment de hi droiture, la recherche et la défense de la vérité. Nous ne pouvons mieux faire, pour honorer la science agronomique, que de publier ces quelques pages, tout à l'honneur de ceux qui furent hier nos collaborateurs et qui, PRÉFACE 219 avec autant d'énergie, reprendront demain, si la destinée le leur permet, l'étude scientifique des questions agricoles. Nous saluons, en ces héros, les nobles défenseurs du terri- toire ([iii nous est d'autant plus cher, que, cidtivateurs, nous le connaissons dans ses moindres détails et savons, peut-être, mieux l'apprécier. Les agriculteurs de nos iours se sont montrés dignes de leurs ancêtres et, avec Caton l'Ancien, nous pouvons dire : « Ceux qui se vouent aux travaux des champs n'ourdissent point de projets dangereux ou criminels ; c'est parmi eux que naissent les meilleurs citoyens et les soldats les plus courageux » (1). Janvier 1916. E. Tisserand, Membre de Vln^titut, Membre de V Académie d'Agriculture, Directeur honoraire de V Agriculture. (1) Caton l'Ancien : De re rustica. Traité sur l'Agriculture. L'Institut National Agronomipe et la Guerre Par Georges WERY, INGÉNIEUR AGRONOME Quels que soient leurs origines, leurs convictions, les mi- lieux auxquels ils appartiennent, les Français manifestent au cours de cette longue guerre les sentiments les plus généreux que le patriotisme ait inspirés. L'amour de la terre mater- nelle, de tout ce qu'elle produit de beau et de grand n'a jamais été plus ardent. Il étreint chacun de nous avec une force" égale. Ses fruits croissent et mûrissent dans tous les jardins de notre France. Chaque cité, chaque village les récolle pareillement. Personne ne peut revendiquer la possession exclusive des vertus qui trempent lame des hommes de ce temps. Et il serait vain de réclamer une place privilégiée parmi eux. \ Cependant, après dix-sept mois de lutte ardente, n'est-il pas permis à toute famille, grande ou petite, de se recueillir, d'examiner ce qu'elle a fait pour l'œuvre commune, d'exalter ceux des siens qui lui ont sacrifié leur vie, de saluer ses vail- lants enfants à qui le pays doit une part de la gloire qui l'envi- ronne ? Déjà, de grandes Ecoles ont commencé des c Livres d'or ». Elles y inscrivent, en caractères qui ne s'effaceront pas, les biographies de ceux qu'elles ont perdus au champ d'hon- neur, ce qu'elles savent de leur glorieuse fin ; les citations à l'ordre du jour, les décorations ; exploits et distinctions dont l'éclat rejaillit sur elles. Ces Institutions lèguent ainsi aux futures générations les plus beaux exemples qu'un Français l'[nstitut national agronomique kt la guerre 221 I laisse suixio cl perpétuent leur souvenir dans l'estime de la Nation. L'Institut National Agronomique suivra cette voie. L'Asso- ciation amicale de ses anciens élèves publiera, elle aussi, son u Livre d'or ». Mais elle a voulu réunir, dès à présent, les documents ((u'elle possède afin de montrer la part insigne que l'Institut Agronomique prend à la guerre. Nos camarades les trouve- ront dans le recueil qui suit ces pages. Ils l'ouvriront pieusement. Ils reliront les beaux faits d'armes, les récompenses chèrement gagnées qui jettent sur leur Ecole une splendeur qui ne passera pas. Ils salueront avec émotion ceux des nôtres qui ont versé leur sang, nos blessés, nos glorieux mutilés, qu'ils entolireront toujours de leur plus affectueuse sollicitude, et ces prisonniers qui souffrent dans les camps d'Allemagne. Saisis d'une fierté fraternelle, d'une reconnaissance infinie, de la plus douloureuse sympathie, ils chercheront surtout ceux qui ont donné leur vie à la patrie et contempleront avec piété leur image. Sans surprise, car ils vivent dans une atmosphère d'héroïsme qui exclut ce senti- ment, mais avec admiration, ils apprendront les actions magnifiques que nos héros ont accomplies, les paroles si belles que leurs lèvres ont proférées. Et alors, dans un serment sacré, les combattants se jure- ront de rester dignes de tels modèles. Et les autres, à qui l'âge ou la santé refuse l'honneur de porter les armes, tressailliront à cette lecture et ne pourront réprimer un mouvement de regret et d'envie. Qu'ils gardent près d'eux ce précieux reli- quaire. Qu'ils le relisent fréquemment et passionnément et apprennent la suite glorieuse de nos chers disparus. Qu'ils pensent souvent à eux et leur donnent, du fond du cœur, au moins ce souvenir attentif qui, dans toutes les religions, est une forme de la prière. Pui.ssent les familles atteintes dans leur bien le plus cher, puissent ces parents, vers lesquels va tout notre respect, trou- ver dans ce premier hommage un réconfort qui, avec la fierté 222 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE légiliiiif «lu .suciilice accompli, les aide à mieux supporter leur douleur, jusqu'au jour triomphal où la Victoire leur appor- tera la seule consolation terrestre qu'ils attendent. * * Après ces journées inoubliables de la fin de juillet 1914, après ces heures de fièvre où le pays subissait avec tant de dignilé les allernatives de paix et de guerre, lorsque les hoslilités devinrent inévitables et qu'enfin elles éclatè- rent, la veille encore, nos camarades s'adonnaient aux tra- vaux [)acifiques qui sont le propre de notre état. Ceux-ci, occupés aux champs, faisaient la moisson ou s'y préparaient. Ceux-là enseignaient à mieux cultiver le sol qu'ils allaient défendre. D'autres, dans les laboratoires, s'es- sayaient à tirer de la nature de nouvelles ressources pour faciliter la vie des hommes. Le clairon sonne. Ils courent à son appel. Ils arrivent de toutes les parties de la France, de ses colonies, des contrées du monde les plus éloignées. Agri- culteurs, professeurs, forestiers, fonctionnaires, officiers des haras, élèves de TEcole, candidats fraîchement reçus, tous, se serrent autour du drapeau avec cet enfhousiasme de la jeu- ues.se que soulève si haut une grande cause. Ils témoisfnent d'une aideur allègre, d'un ferme espoir, d'un sentiment pro- fond et grave du devoir qui les charge, et, aussi, des affections qu'ils laissent au foyer. L'un d'eux nous aborde. Il nous dit sa confiance dans nos armes, son abnégation prête à tout sacrifice et nous quitte en souriant. Sa voix était pleine d'une émotion joyeuse. Elle remplit encore notre mémoire. L'Ecole j)articipera directement à la Défense nationale. Parmi les membres de tous ordres du personnel, les plus jeunes vont aux armées. L'âge de la plupart des professeurs dépasse celui de la mobilisation. Cependant, l'un d'entre eux, M. Joseph Hitier. reprend du service comme lieutenant d'in- fanterie. 11 sera blessé près de Charleroi. Quelques-uns occupent en tc^mps de paix des emplois où ils serviront uti- l'institut national AGRONOMIOUE et la (lUERRE "223 lement l'armée. Plusieurs se consacrent à ces œuvres d'assis- tance qui rendront tant de services à celle des ouvriers agricoles, dont l'absence peut constituer un danger sérieux pour le pays; à celles de la culture mécanique, de la réor- ganisation de l'agriculture et de l'industrie après la cessation des hostilités. Il faut tout de suite y penser, forger des ar- mes pour préparer la victoire économique de nos fermes et de nos usines. Un certain nombre de nos maîtres, le direc- teur et ses assistants, ont contracté l'engagement de parti- ciper au service de ravitaillement du camp retranché de Paris. Ils répondent à l'ordre de mobilisation cl retrouvent là quelques ingénieurs agronomes que l'âge ou la santé retire du front. Les deux inspecteurs des études, anciens officiers de l'armée active, ont conservé leur grade. Ils retournent au régiment. Chacun s'efforce de s'appllifuer à la tâche à laquelle il est le plus apte et d'y donner le maximum d'efforts. Maîtres et élèves dispersés, on eût aimé que, par le jeu de l'harmonie des choses, les bâtiments de l'Ecole, transformés en hôpital militaire, donnassent asile aux blessés et peut-être à ceux-là mêmes qui, quelques semaines auparavant, les ani- maient de leur jeunesse. Le directeur les offre au service de santé. Mais celui-ci, qui les réquisitionne, cependant, ne peut les utiliser. Longtemps leurs corridors silencieux et vides abriteront les derniers emplois du temps de 1914, les listes d'examens; dans les salles d'études, se liront encore sur les tableaux noirs les essais de nos jeunes gens; souvenirs qu'on hésite à faire disparaître, qui rappellent les chers absents, l'activité récente de la maison et témoignent de la soudaineté du choc. * • Ici, la sécheresse môme de la statistique est éloquente. Et ses chiffres d'ordinaire si froids nous émeuvent ))rofondément. C'est (}u'ils montrent, dans leur laconisme tragitjue, le lourd et glorieux tribut que l'Institut National Agronomique a déjà 224 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE payé au pays. Noire Ecole a bien ménlé de la Patrie! Nous ne pouvons, quant à présent, dénombrer les élèves anciens et nouveaux qui ont participé aux opérations militaires propre- ment dites, les blessés, les prisonniers, les glorieux mutilés, les disparus et les morts... Hélas! Disons seulement que parmi eux, il y a une proportion élevée d'agents de cet admirable Corps forestier dont l'armée apprécie tant la brillante conduite et que, sur notre effectif engagé au front, on relève : 21 che- valiers de la Légion d'honneur; un décoré de la médaille mili- taire; 154 citations à l'ordre du jour, dont 67 à l'ordre de l'armée. Nos pertes sont inégalement réparties sur toute la ligne du front, des plaines de l'Yser aux som- mets des Vosges et jusqu'à l'Orient, depuis les premiers combats jusqu'à ceux qui se livraient hier encore. Dix- inude, Bischoote, Ypres, N.-D.-de-Lo- rette, Carency, Neuville-Saint-Waast, Roclincourt, Arras, Roye, Crouy, Suip- pes, Vauquois, Les Eparges, Léron- ville, Saint-Dié, Metzéral. Hartzmanns- Jean-Marie d'Ussel ^^'^^^^^^ ^^"^ ^^^ principales stations de 1874-1914 cette voie de gloire et de douleur, aux- quelles il faudrait ajouter tant d'autres petits villages, lieux-dits, simples fermes, jadis ignorés, dé- sormais fameux. La promotion la plus ancienne qui ait été atteinte est sans doute celle de 1892 où nous avons à déplorer la mort de Marie- Jean d'UssEL. Les promotions les plus éprouvées sont com- prises entre les années 1906 et 1912. Chacune d'elles compte plusieurs des siens tombés au champ d'honneur. La promo- tion de 1913, ({ui achevait sa première année d'études quinze jours avant la déclaration de la giierre, et la promotion de 1914, qui venait d'être reçue, n'ont pas été épargnées. Et, combien de héros inconnus, de citations et de croix si bien gagnées, et non décernées ? Combien d'actes héroïques l l'institut national agronomique et la guerre 225 ignorés et que nous ignorerons toujours, soit que les chefs ne les aient pas aperçus, soit qu'ils aient été emportés par la tourmente avant de les iaire connaître ! Dans lallribution (l'une croix ou d'une citation, la seule valeur personnelle ne suffit pas toujours; on doit encore compter avec la chance, ce facteur qui joue son rôle jaloux dans la plupart des affaires humaines. Il faut être vu et que l'officier, témoin de l'action d'éclat, soit là pour en témoigner. N'est-il pas admissible que parmi nos chers morts et ceux (jue l'on quahfie de disparus, situation si douloureuse dont le mystère laisse cependant encore place à l'espérance, beau- coup aient accompli des traits d'héroïsme dont l'ennemi garde le secret? Nous avons le droit de le croire. Parmi les lettres admirables que l'Association amicale a réunies, citons à ce sujet ces lignes de M. le comte d'Ussel, père de l'un de nos plus distingués camarades, mort glorieu sèment à Sailly-Sallisel (près de Bapaume), le 28 août 1914, sombre date du premier mois des hostilités. Au cours du combat, il tomba frappé d'une balle au cœur à quel- ques pas de son chef de bataillon qui en témoigne. Mais les Alle- mands sont restés maîtres d'un champ de bataille couvert de morts et de blessés. De citations à l'ordre du jour, de ces témoignages honorables offi- ciels, on ne peut guère en attendre dans une affaire où les chefs sont la plupart tués ou blessés... Ce que l'on peut dire, c'est que votre camarade est mort de la mort des braves, à la tête de sa compagnie. Ce sont les mêmes sentiments qu'exprime avec la même élévation M. Papetier, le père de ce jeune camarade de la pro- motion 1911 tombé glorieusement à Boureuille, en Argonne, le 14 mars 1915, face à l'ennemi, un jour de victoire. Il rapporte les phrases émues du compagnon de son enfant. Elles disent très simplement combien a laissé de regrets à la compagnie le « brave petit caporal », comme l'appelaient ses soldats. Ils l'aimaient pour son courage Iranquille, sa force d'âme nui au moment du péril maintenait haut les cœurs,. 226 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE pDiir sa discrétion el sa douceur. Et le digne père d'un tel Dis s'écrie : « Voilà, Messieurs, le ])lus bel éloge que nous puissions avoir de notre enfant, la seule i^écompense que sa modestie eût soutiaitée. Aucune distinction, aucune citation n'a ré- compensé son courage ; presque tous ses chefs sont tombés aussi. La satisfaction du devoir accompli résolument, obscurément, la grandeur du sacrifice accepté et consenti ne portent-elles pas en elles la plus belle et la plus noble des récompenses ? » Ils luttent jusqu'au bout parce qu'on leur a dit de marcher en avant ou de tenir et que d'eux dépend la victoire. Ils communient avec leurs officiers dans l'accomplissement du sacrifice, ils tom- bent avec eux et la même terre les re- couvre, (/elle haute mais âpre récompense, si bien définie par le père de notre jeune ami, c'est celle de nos héros anonymes qui ont payé de la vie un dévouement obscur mais magnifique. C'est celle de leurs pauvres parents qui ne peuvent pas maté- rialiser ni perpétuer la gloire du fils aimé par les croix aux- quelles on tient tant et avec tant de raison. Joignons-y pour eux une reconnaissance et un respect particuliers. El, pour nous-mêmes, songeons avec fierté que si tous ceux de nos camarades qui ont donné leur vie, si tous ceux qui l'ont exposée face à l'ennemi avaient pu être récompensés comme ils le méritaient, bien plus long encore serait notre glorieux j^almarès. Noël Papelier 1872-1915 * * * Parmi nos vaillants soldats, les ingénieurs agronomes bril- lent donc aux premiers rangs. Et il est intéressant de remar- quer que, par l'étendue des sacrifices et du mérite militaire, ils marchent de pair avec les élèves des auli'es Ecoles de l'Enseignement supérieur. Elles, aussi, ont payé un lourd et glorieux tribut à la défense du pays. Quelles sont les causes l'jnstitut national a(;ronomiqui': et la cl krri>: 227 profondes de ces pertes singulièrement cruelles et de celte attitude si belle au feu ? Voilà des hommes, des jeunes gens qui se consacraient à des œuvres de paix, de vie, à des spécu- lations purement intellectuelles. Si quelques-uns pratiquaient les sports, beaucoup, absorbés par des études exigeantes, y étaient étrangers. La guerre éclate. Le pays les appelle. Et les voilà transformés en soldats. Partout, ils donnent l'exemple du couraae, du dévouement, de l'abnégation absolue. En eux, fermente soudain le vieux levain d'héroïsme de nos pères. Ils retrouvent les vertus viriles de Rome et de la Grèce antiques, dont on a nourri leur enfance. Certes, il faut faire la part du grade dolTicier qu'ils occupent, du devoir impérieux qu'il impose, de la préparation et du service militaire qu'ils ont faits. Il faut aussi tenir compte que l'Ecole Forestière se recrute à l'Institut Agronomique, que les forestiers sont tous officiers et qu'ils ont reçu une instruction militaire étendue. Ils combattront d'ailleurs aux places d'honneur avec une bra- voure insigne. Mais il y a encore davantage. Une communauté d'origine, d'éducation familiale, un même culte de l'honneur et du devoir les exaltent de façon égale jusqu'à l'ultime sacrifice. Tout ce qui a été placé en eux depuis de longues années, de bons principes, d'idées saines, de nobles exemples, a germé dans cette atmosphère d'héroïsme et donné une floraison magni- fique. L'honneur et l'hommage en reviennent aux maîtres : aux parents, d'abord; aux mères, surtout. Le culte de la vérité et de la beauté se confond pour eux avec celui de la patrie qui en reçoit une force nouvelle. Et ils l'entourent d'une jeune garde d'honneur. Comme celle des rois, c'est, de toutes les phalanges, la plus vaillante et la plus forte mais, hélas ! aussi la plus décimée. Et ne semble-t-il pas que nos ingénieurs agronomes obéissent encore à un autre sentiment, plus personnel, qu'ils puisent dans leur vocation même ? Inclinés depuis longtemps vers l'étude et l'exploitation des richesses de notre sol, attachés à ses faiblesses mêmes qui 228 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE retiennent davantage leurs soins, avertis du labeur immense qu'une longue suite de générations y ont enfoui, ils l'aiment dun amour particulier et Ion dirait qu'ils le défendent avec d'autant plus d'âpreté contre la convoitise ardente de l'en- nemi. N'est-ce pas la même ardeur qui emporte nos camarades des autres Ecoles d'agriculture, dont l'héroïsme soulève aussi l'admiration ? Et n'est-ce pas elle, encore, que l'on retrouve à sa source profonde, dans sa pureté primitive, chez ces paysans de France, auxquels tant de liens nous attachent, gardiens infa- tigables et jaloux de notre terre féconde qui, sachant tou- jours en vivre, savent toujours mourir pour elle ? Non ! ce n'est pas en vain que l'on respire l'acre senteur des labours, l'enivrant parfum des prés et des vignes de chez nous : que l'œil s'égaie de l'onde dorée des épis, des trou- peaux familiers et de l'horizon plein de grâce où s'arrête, là- bas, notre ciel indulgent ; qu'une langue harmonieuse et ses chants rustiques bercent nos souffrances ou ravivent nos joies; ((ue l'âme, même, s'agite aux incertitudes d'un labeur parfois si dur mais qui achète tant de saine liberté ! A la pensée cruelle «pie l'ennemi pourrait saisir ces biens si chers et venir s'as- seoir, assouvi, à l'âtre de la ferme, plus que celui de tout autre notre cœur se révolte et les mains calleuses serrent l'arme avec inie force invincible ! * Et maintenant, écoutons nos vaillants camarades et leurs chefs. Seules, leurs paroles donneront la vie à ces pages. Elles vibrent encore du bruit de la bataille et dominent de bien haut la vanité des phrases. Elles sont si belles que nous ne devrions rien y ajouter de peur, lapidaire inhabile, de nuire à l'éclat de ces purs diamants. Nous les avons recueil- lies dans les ordres du jour et les lettres que les familles ont bien voulu nous communiquer. La vérité se dégage de l'institlt national agronomique et la guehhe 229 I celle prose simple el iortc. Elle dévoile des àmcs dolil le cou- rage et l'élévation altei^nent les plus beaux exemples que l'humanilé ait offerts. Et parmi ces témoignages émouvants adressés à des êtres très chers combien restent ignorés ? Combien aussi de paroles sublimes que le fracas du combat a emportées ! Elles ont entraîné à de nouveaux actes héroï- (jues ceux qu'elles ont frappés. C'est là, le glorieux résultat (ju'elles ont atteint. Mais, personne ne nous les a redites... Nous ne pourrions même pas reproduire, ici, toutes les lettres admirables que l'Association amicale a reçues ni répé- ter tous les actes d'héroïsme que nos camarades ont accom- plis, tous les ordres du jour qu'ils ont mérités. On les trou- vera religieusement réunis, par d'autres soins, à la suite de ces pages. Ce sont les losltres, les actions les plus caractéris- tiques que nous allons citer; celles (jui ont paru le plus propre à faire connaître l'âme de notre Ecole. Nous les avons préle- vées, sans aucun souci de la personne, parmi les documents parvenus dès la première heure à l'Association amicale. Nous nous sommes arrêté, dès qu'il nous a semblé que notre but était atteint. Nous avons cru devoir faire connaître les noms de ceux auxquels se rattachent ces citations pour donner à celles-ci le caractère de véracité, de vie, qui sans cela leur manquerait. Mais il ne s'agit pas d'établir, nous ne savons quels degrés, quelle hiérarchie dans le dévouement et l'héroïsme! Il n'v en a pas! Tous nos camarades qui ont offert leur vie à la France sont égaux devant elle. Le même esprit qui anime ceux que nous avons cités anime aussi les autres. La gloire qui en émane les enveloppe pareillement. Elle atteint tous ceux des nôtres qui sont aux armées. Elle rejaillit sur nous tous, anciens élèves de l'Institut Agronomique, et sur l'Ecole même. * Leurs adieux sont émouvants. Ils témoignent d'une ardeur grave, d'un amour passionné de la France, d'une confiance I 230 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE que l'on senl inébrankble. Le devoir sacré les inspire et leur prête sa force invincible. Parfois, le secret pressentiment que l'immense holocauste les consumera y laisse passer comme une ombre fugitive. Mais, ils l'acceptent avec une abnégation admirable et comme le présage du plus beau destin. Ils ne veulent pas qu'on pleure ni qu'on sinquiète et refoulent dans leur cœur une sensibilité prête à éclater. Voici la lettre si belle dans sa simplicité que Marcel Clerc, caporal au 25^ bataillon de chasseurs à pied, écrit le 1'"' aotit 1914 à son père. Il appartient à l'une de ces fa- milles nombreuses auxquelles la pa- trie devra tant. Elle compte huit sœurs et frères dont quatre sont au front. Elève de la promotion 1912, il vient d'obtenir le diplôme d'ingénieur agronome. C'est presque un enfant, Marcel Clerc i iv/r • t • un de nos « Marie-Louise », son leune 1892-1914 ' •• visage en témoigne et dans ces hgnes, où surgit déjà Ihoinme accompli, se devine le souvenir des caresses de la maison si douce. D'un coup d'aile, son âme gagne les sommets. Mon cher Papa, A l'instant, je viens cl'apprenclre que la mobilisation générale son- nait aussi pour moi. L'instant est grave, cinq kilomètres me sépa- rent de la frontière et dans une heure nous allons prendre nos posi- tions. Quelle figure ferai-je au feu ? Je n'en sais rien. Mais, en tout cas, sois persuadé que je ferai tout mon possible pour me montrer digne do toi. Mon bataillon, étant en couverture, est le premier à affronter le feu et vraisemblablement nous allons nous heurter à un ennemi supérieur en nombre. Bien des nôtres y resteront et j'au- rai peut-être l'honneur de reposer sur cette vieille terre d'Alsace- Lorraine qui redeviendra française à la fin de cette guerre. Ma der- nière pensée sera pour toi, ma pauvre chère maman et toute ma famille. J'espère que l'idée que ton fils est mort au champ d'hon- neur te consolera de ma perte. Quant à moi, je quitterai la vie après en avoir goûté le meilleur côté. Tu vois que je serai moins à plaindre que ceux qui restent... Je te quitte, mon cher papa, peut- être pour ne plus jamais te revoir et je t'embrasse de tout mon cœur. Ton fils qui espère se montrer digne de toi au feu. L'iNSTITUf NATIONAL AGRONOMIQUE ET LA GUERRE 231 Maurice Grenier, garde général stagiaire des Eaux et Fo- rêts, lieutenant de réserve d'un régi- ment d'infanterie, a 25 ans. Comme Marcel Clerc, c'est l'un des fils d'une grande famille, l'aîné de sept enfants. Il adresse à sa mère cet adieu touchant où il atteint la même cime que son jeune camarade. Mère chérie, si je ne reviens pas il ne fau- dra pas me pleurer. J'aurai eu la mort la plus belle que je puisse rêver, si j'ai l'hon- neur de mourir pour la France. Maurice Grenier 1889-1914 Le beau nom de héros ne convient-il pas à de pareils jeunes hommes ? Et le pays qui a le bonheur de posséder de tels martyrs de sa foi ne doit-il pas la voir triompher ? Le soldat Louis Marchal, du 2P régiment d'infanterie, fait partie de la promotion 1913. Il achevait donc sa première année d'études, quinze jours avant la déclaration de la guerre. C'est le fils d'un brigadier des Eaux et Forêts. Il n'a que 21 ans, mais il a puisé de bonne heure auprès des siens les traditions de l'honneur, de la discipline et du devoir. Sa modestie égale sa valeur. Dans ces lignes éner- giques il offre le don de soi-même, absolu, sans arrière-pensée : Louis Marchal 1893-1915 ... Je ne cherche pas de galons, mais je ferai mon devoir entiè- rement et jusqu'au bout. Haut les cœurs !... François Chenut donne un nouvel exemple des beaux fruits que peuvent produire dans un cœur ouvert au bien les solides principes que nos familles françaises y déposent. C'est l'un de nos plus jeunes camarades. Sorti de l'Institut Agronomique au mois de juillet 1914, reçu le 3* à l'Ecole forestière, la 2 232 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE mobilisation l'appelle au moment où il se prépare à passer de joyeuses vacances. Il gagne aussitôt son régiment ; de là, on l'envoie au dépôt. Il lui tarde de partir au front. Et la mort glorieuse de son frère, sous-lieutenant d'artillerie, le lui fait désirer davantage. Mais il faut qu'il acquiert l'instruction militaire indispensable. Le 25 janvier, en chemin de fer, fraî- chement promu sous-lieutenant, il écrit : « Enfin, ça y est, je vais servir à quelque chose. » C'est un charmant garçon, doux et gai. Au régiment, ses chefs et ses hommes l'aiment ; comme l'aimaient à l'Institut Agronomique, ses maîtres et ses camarades. D'une extrême sensibilité, il ne veut pas inquiéter sa mère dont il connaît la tendresse prête à s'alarmer. C'est l'une de ses tantes 'lÉi^âÉ. 'I^^^ prévient le 12 février : (( Un mot pour vous annoncer que, cette fois-ci, c'est le vrai départ... je suis prêt à tout... » Il aime la vie, elle s'ouvre si belle devant lui et il n'a que vint ans! Il souhaite que sa jeunesse désarme „ . ^, le sort cruel mais il le bravera. Car il François Ghenut 1892 4915 ajoute : « Je suis prêt à tout mais confiant dans l'avenir et surtout dans la protection de Celui qui nous garde tous. J'espère que le deuxième sous-lieutenant Chenut sera digne du premier... » En cela, le destin n'a pas trompé son espoir. Il réservait à notre ami la même fin glorieuse qu'à son aîné. Le 28 février I9I5, il succombe en entraînant sa section à l'assaut de ce célèbre village de Vauquois qui nous a valu tant de gloire et coûté tant de pertes. Un ordre de la brigade consacre son courage et sa valeur militaire. Pierre Gibou, de la promotion 1907, appartient, lui aussi, à une nombreuse famille de huit enfants. L'un de ses deux beaux-frères est aux armées ; deux de ses frères sont prison- niers. Au moment où. s'engagent les hostilités, il dirige à la l'institut national agronomique et la guerre 233 Nouvelle-Calédonie l'exoloilalion de la Société française du Coton colonial. Ses services sont très appréciés, il a devant lui le plus bel avenir. Mais, dès que les câbles annoncent à notre lointaine colonie que la guerre est déclarée, il n'a plus qu'une seule idée : regagner la Métropole, rejoindre son régi- ment. Malheureusement, son contrat avec la Société le lie. Il ne pourra quitter son poste que lorsque le départ de sa classe ly obligera. Or, celle de 1908, à laquelle il appartient, ne sera appelée qu'au mois d'avril 1915. Jusque-là, notre camarade subira une véritable torture morale, placé entre le devoir qui l'oblige à tenir sa parole et le désir ardent, qui l'ob- sède, de prendre les armes le plus tôt possible. Ses lettres en témoignent. Le 29 novembre 1911, il écrit encore : « Je voudrais qu'on m'appelle, je vou- drais partir, et on ne m'appelle pas et je n'ai pas le droit départir. » Et ses plaintes se répètent dans chacune de , ,, T-> i- Il Pierre Gibou ses lettres, hniin, ses vœux se réalisent. .ooo^n^.^ ' 1888-1915 Sa classe est convoquée ! Après un voyage de deux mois, le voici en France ! Et aussitôt, le 16 juin 1915, il s'écrie : (( La vie me semble plus belle depuis ce matin. » Et le 9 août, du camp de La Valbonne, à la veille de gagner le front : « Je sens le départ qui s'approche et je ne me rappelle pas d'avoir été jamais aussi heureux. » Il arrive aux premières lignes avec les galons de sergent. Sollicité de suivre des cours spéciaux pour obtenir le grade supérieur, il a refusé afin d'être plus tôt au feu; c'est là qu'il veut gagner l'épaulette. Le sort impitoyable, dont il sert avec tant de ténacité les secrets desseins, ne la lui refusera pas. Mais, hélas ! il ne le laissera pas longtemps à l'estime de ses chefs et à l'affection de ses hommes. Le 6 octobre, en Cham- pagne, il tombe foudroyé par une balle, à 30 mètres de la tranchée ennemie vers laquelle il s'élançait, entraînant sa sec- tion à l'assaut. La veille, il avait été promu sous -lieutenant. 234 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE La nuil, sous les balles allemandes, ses soldats qui l'ai- maient sont allés le reprendre. On a trouvé sur lui ces lignes tout imprégnées de calme courage et de piété filiale. C'est la lettre suprême d'un fils respectueux et tendre et celle d'un chef attentif, tout entier à l'action qui se prépare. Ma chère Maman, Nous partons dans trois heures à l'assaut d'une position que notre artillerie va copieusement battre d'ici là. Ce sera dur. L'attaque tentée hier sur ce point a échoué. Mais nous espérons y arriver. Nos hommes sont bien en mains et de braves soldats. Cependant, quelques-uns seulement sont prévenus de ce que nous allons avoir à faire. Leur silence est impressionnant. D'aucuns écrivent, d'autres se reposent ou nettoient leur fusil que la boue de la nuit a encrassé. Je viens de nettoyer le mien et maintenant toutes mes pensées sont à vous tous, parents, frères et sœurs. Je vous prie de me pardonner les différentes occasions où j'ai pu vous peiner et de croire que, si je tombe, c'est en faisant mon devoir. Je t'embrasse bien tendrement, ma chère maman, ainsi que papa et les frères, sœurs et neveux. Ton fils calme. P.-Ad. GiBOu. Il y passe l'émoi de la veillée des armes, la vivante sensa- tion de ces heures glorieuses et tragiques. La silhouette de notre vaillant camarade se précise. Il marche à l'ennemi, l'arme haute, donnant à tous l'exemple, au cri de (( En avant ! », et, il achève de vivre, sitôt, le rêve héroïque qu'il a commencé quelques mois auparavant à plusieurs milliers de lieues de la France, sous les phs de son drapeau. Un ordre de l'armée a consacré sa belle conduite, sa « haute valeur morale » et (( son grand courage ». La lettre que notre camarade J.-B. Coupin, l'un des horti- culteurs les plus estimés de Tunisie, envoie à son parrain la veille de partir au feu est admirable. Il s'immole entier sur l'autel de .la patrie. Au devoir sacré, tout doit céder. Avec une énergie, un courage, une précision extraordinaires, il énonce le programme des résolutions définitives que doit prendre un fils de France, la suite des sacrifices auxquels il l'institut national agronomique et la guerre 235 doit être prêt. Cette lettre mériterait d être portée à la con- naissance de tous les Français. La voici dans toute sa beauté tragique : Certes, je vais accomplir un devoir, mais, ici, il faut que je vous fasse ma confession. Il y en a qui ne font que l'accomplir, mais moi je fais plus. parce que je suis volontaire. De par mon âge, j'étais de la territoriale, c'est-à-dire attaché au sol tunisien. Dès le lende- main de la mobilisation, j'ai demandé à être replacé dans le cadre de réserve, ce que l'on m'a accordé avec empressement. Puis, le besoin d'officiers connaissant les indigènes et parlant leur langue s'étant fait sentir, j'ai demandé à servir aux tirailleurs tunisiens, ce qui m'a été de nouveau accordé. Je pouvais donc rester tranquille- inent chez moi. Mais j'ai estimé qu'un officier d'abord, qu'un Fran- çais ensuite, "appartenait à sa patrie avant d'appartenir à soi-même. C'est ce même sentiment qui me fait abandonner ma famille pour toutes les familles. Vous me recommandez de n'être pas té- méraire. Le devoir de tout officier est de conserver ses hommes et de se conserver lui-même afin de pouvoir utilement les com- mander. Un groupe sans officiers, c'est un corps sans tête. A ce point de vue et sui- vant, d'ailleurs, les instructions que nous avons reçues, je me ménagerai le plus pos- sible. Mais si Dieu veut que je sois désigné pour un poste, aussi périlleux soit-il, je ne ferai rien pour m'y soustraire. Fort de ma conscience, sachez que j'ai fait le sacrifice J.-B. Coupin de ma vie. Je ne la ménagerai que lorsque . 1877-1914 cela sera utile et honorable. Qu'ajouterai-je ? Que c'est après-demain, 27 octobre, à 9 heures du matin, que je partirai pour le front. J'arriverai probablement sur la ligne de feu le !«' novembre, c'est-à-dire le jour anniversaire de mes 37 ans. Quel entraîneur d'hommes un tel chef ne serait-il pas devenu? Avec cette bravoure, qu'une sage prudence dispense, quelles actions merveilleuses n'eût-il pas accomplies ? Hélas ! le destin jaloux le ravit à ses frères d'armes et à l'affection des siens, trois jours après la date de son anniversaire, le 4 no- vembre 1914, dans l'un des sanglants combats qui se livrèrent aux environs de Dixmude. Son capitaine est tué, notre cama- 236 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE rade prend le commandement de la compagnie, entraîne ses hommes en avant et tombe frappé d'une balle à la tête. Au moins a-l-il reçu la mort glorieuse qui convenait à sa bra- voure, celle du chef, dans Tenivrement de lassant, celle qu'il eût souhaitée. L'adieu de notre vaillant camarade Léon Omnès, lieutenant de réserve d'infanterie, c'est le cri joyeux, enthousiaste, du soldat où perce l'espoir de la victoire prochaine, le coup de clairon ! Voici ses quelques lignes, datées du 1" août 1914, entraînantes comme une charge. Qu'importe, je suis heureux de cette tournure des événements. Jamais nous n'aurons autant de bons atouts dans notre jeu. Et puisqu'on nous oblige à taper, il faut taper dur, ferme et juste Les pots cassés, la mitraille ! Qu'importe quand le pays en sort vivant ! En avant ! * * * Les actes héroïques de nos camarades sanctionnent leurs paroles sublimes. Ils les dépasseraient plutôt. Pour beaucoup, hélas ! une mort glorieuse les consacre. Nous avons le pré- cieux témoignage des compagnons d'armes, des chefs, des simples soldats et surtout ces ordres du jour magnifiques qui constitueront notre Livre d'or et ornent déjà celui de la Nation, On les trouvera pieusement rassemblés à la suite de ces pages. Nous ne pouvons malheureusement relater, ici, qu'un petit nombre des actions admirables que nos camarades ont accomplies prélevées, comme des exemples caractéristiques, parmi toutes celles qui honoreront à jamais l'Institut Agro- nomique. Nous l'avons dit déjà, la gloire qui s'en dégage enveloppe la phalange entière des nôtres que la guerre a moissonnés. Et ses rayons atteignent, avec tous ceux qui por- tent vaillamment les armes, l'Ecole elle-même. Notre jeune camarade Grenier, dont nous avons reproduit la lettre émouvante, meurt le 12 novembre 1914 au combat de Vingtré, près de Vic-sur-Aisne. Son pressentiment ne l'a pas trahi. Et lui-même reste fidèle aux nobles pensées que le secret avertissement lui a inspirées. l'institut national agronomique kt la guerre 237 Atteint d'une première balle, il tombe évanoui. Au bout de quelques instants, il reprend ses sens, se soulève et de la voix et du geste entraîne sa section vers les tranchées enne- mies qui ne sont qu'à 150 mètres de là. Une nouvelle balle le frappe en plein front... Déjà, il avait été grièvement blessé en Alsace. Et le 19 août, à l'ambulance où son capitaine vient le voir, voici ses pre- miers mots, les seuls, car sa faiblesse est extrême : « Mon capitaine, dites-moi vite, sommes-nous au moins vainqueurs ? » Deux citations à l'ordre du jour, la croix de la Légion d'hon- neur, la promotion au grade de lieutenant, toutes ces distinc- tions gagnées au cours des trois premiers mois de la cam- pagne montrent en quelle estime le tenaient ses chefs. Le 21 août 1914, notre camarade ViOLLE, garde général des Eaux et Fo- rêts, sous-lieutenant d'infanterie, parti- cipe au combat de Hertzing, comme officier mitrailleur. Grièvement blessé par deux éclats d'obus, il reste à son poste. Quelques minutes après, il est mortellement atteint. A'Iais il s'oublie complètement. Tout entier au devoir, il a le courage et la présence d'esprit de Gabriel VioUe , -, / 1888 1914 crier a ses hommes : (( Sauvez le maté- riel. » Et il meurt sur cette terre d'Alsace qu'il rêvait de conquérir. Depuis trois ans, Henri Rizard exploitait avec Gustave Ré- mond, ingénieur agronome, une propriété rurale à San-Ra- fael-de-Mendoza, en Argentine. Le succès, déjà, lui souriait La guerre le surprend. Il rentre en France et parvient bientôt grâce à ses instances, à quitter le dépôt où il languit. Dès son arrivée au front, comme lieutenant à la 4^ compagnie du 85*= ré- giment d'infanterie, il s'impose par sa vaillance. Deux nuits 238 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE consécutives, méprisant le danger, il se porte en avant des li'^nes pour reconnaître l'ennemi qu'il veut battre. Aussitôt, il est jugé. Sa fin glorieuse confirme la haute opinion que ses chefs et ses soldats ont de lui. Le 22 avril 1915, il est mor- tellement blessé à l'attaque de la « Tête-de-Vache », dans la forêt d'Apremont, au moment où, à la tête de sa section, il pénètre dans la tranchée ennemie. Mais, laissons parler le lieutenant-colonel Chauvet. Son discours vibrant nous fait vivre un instant dans la mêlée : Il est là, dans la tranchée, haletant, devant sa section. Ses hom- mes interrogent ses yeux. Il attend le signal de l'attaque. Le signal donné, il se précipite sur la tranchée ennemie ; ses hommes ne font qu'un avec lui. Hélas ! au moment où il prend pied, il est grièvement blessé par une balle allemande ; ses hommes sont consternés. La disparition de leur chef va-t-elle les arrêter dans leur élan ? Non, certes, car il est là, et, quoique blessé, son exemple anime encore cette poi- gnée de braves. Un sous-officier se précipite sur son chef, Henri Rizard i^[ prend la main : a Vous êtes blessé, mon 1888-1915 lieutenant, je vais vous faire ramener en arrière. » Et lui, ce brave héros de la terre de France, ne peut répondre, mais il peut encore remuer son bras, et alors, il fait ce geste sublime qui veut dire : non ! Cela ne suffit pas encore, il montre la direction de l'ennemi. Il est compris de tous; le chef a voulu dire : « En avant ! » et alors tous se précipitent sur l'adversaire avec des forces décuplées par la volonté du blessé. Jacques Doerr appartient à l'administration des Haras, officier de cavalerie, il a fait la campagne de Belgique. Le 23 mai, il est cité à l'ordre du jour de la division; puis, sur sa demande, affecté à un bataillon de chasseurs à pied. Le 26 du même mois, une seconde citation marque des débuts extrê- mement brillants dans sa nouvelle arme. Obéissant à l'ordre de ses chefs, il installe sa section de mitrailleuses sur le l'institut national agronomique et la guerre 239 célèbre plateau de Nolre-Dame-de-Loretle, en un point par- ticulièrement soumis au bombardement de l'artillerie lourde adverse. Il s'y maintient toute la nuit, mais il perd 14 hommes sur 18. Aidé de l'un de ses sergents, il assure lui-même le service d'une pièce et ne se replie que sur l'in- jonction formelle de son chef. Blessé d'un éclat d'obus à l'épaule il refuse de se laisser évacuer. Un ordre de l'armée nous apprend que, le 13 juin, il meurt face à l'ennemi, couronné par la victoire. Il est atteint en plein front au moment où, après avoir pris d'assaut une posi- tion allemande fortement organisée, il poursuivait les fuyards. Jacques Doerr 1888-1915 M. SciiLUMBERGER, chef de la 9® conservation des Eaux et Forêts, celle des Vosges, a confié ses deux fils à l'Institut Agronomique. L'aîné en est sorti en 1910, garde général, la mobilisation l'appelle comme sous-lieu- tenant d'un bataillon de chasseurs. Le second vient d'achever sa première an- née d'études à l'Institut. Tous deux re- nouvelleront aux armées de 1914 les ex- ploits des preux qui, d'âge en âge, décorent notre histoire militaire. Déjà, le 28 août 1914, un ordre du bataillon signale le sang-froid remar- quable dont Alfred Schlumberger fait preuve au feu. Quelques jours après, le L"" septembre, au combat d'Entre- deux-Eaux, dans les Vosges, il entraîne sa section à l'attaque avec le plus bel entrain. Subitement entouré par une force de beaucoup supérieure, sommé de se rendre, il refuse. Et il tombe après avoir mis hors de combat à coups de revolver quatre de ses assaillants. L'ordre de l'armée qui consacre ce Alfred Schlumberger 1890-1914 240 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE fait d'armes ajoute que le sous-lieutenant Schlumberger donna ainsi à ses chasseurs le plus bel exemple de courage et de sentiment du devoir. La bravoure indomptable du plus jeune frère est digne de celle de son aîné. Notre jeune camarade a disparu le 20 sep- tembre 1914 à Chevillemont, près de Vic-sur-Aisne, pendant un combat de nuit. Les pauvres parents n'ont plus beaucoup d'espoir, car ils savent maintenant les circonstances de cette disparition et ils n'ont pas reçu de nouvelles directes de leur enfant. Un grand blessé revenu en France a été témoin de son héroïsme. Son bataillon ayant été cerné, Marcel Schlum- berger, comme son frère, a refusé de se rendre. Et il a conti- nué à lutter jusqu'à ce qu'il soit tombé, le côté ouvert par un coup de baïonnette. Ces deux jeunes gens ne sont-ils pas dignes de figurer dans nos fastes militaires, à côté de ces héros auxquels l'ennemi lui-même rend hommage ? Et pourquoi faut-il que la mort soit la rançon de tant de bravoure ! Henri Gilles est l'un de ces Parisiens qu'un long atavisme rappelle à la terre dès qu'il trouve des circonstances favorables. Depuis l'en- fance, il passait ses vacances chez son grand-père, en Lorraine. Là, ilretrou- vait dans les grands bois et les riants vallons le goût de la nature et de la vie au grand air, tandis que le voisinage de la frontière développait son patrio- tisme. L'éclosion de ces sentiments le conduit à l'Institut Agronomique. Au Henri Gilles . i - i a i • moment ou la guerre éclate, le leune . 1889-1914 ° , ,• ingénieur agronome coopère à la direc- tion, à Aire-sur- Ad our, de l'un de ces syndicats agricoles qui rendent tant de services à l'agriculture. Il rejoint un régiment d'artillerie comme sous-lieutenant. C'est en remplissant sa mission délicate et périlleuse d'officier observateur qu'il est LINSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE ET LA GUERRE 241 mortellement atteint le 17 octobre 1914, à Conchy-les-Pots, dans l'Oise, à ^5 ans. L'un de ses compagnons d'armes, M. Louis Mercier, adresse à sa mère une lettre où il montre toute la beauté du caractère de notre camarade, sa vaillance et sa gaieté, son énergie et sa tendresse pour les siens. En voici le principal passage : La mort de votre fils m'a si douloureusement ému que je n'ose penser à votre peine. Je l'aimais beaucoup pour ses qualités de cœur et d'esprit, sa droiture, la conscience très nette qu'il avait du devoir. Nous ne nous quittions guère, nous logions tous deux dans une tranchée sur un peu de paille. Nous causions longuement le soir et au cours de ces longues reconnaissances qu'il effectuait journellement avec un courage que nous admirions. Il me parlait de vous, de sa chère inaman, de sa femme, de sa fillette qu'il ado- rait. Le jour où il fut blessé, quelques heures avant son départ pour les avant-postes, nous avions longuement parlé de philosophie et de religion. Nous bavardions encore et il embrassait passionnément le portrait de sa fillette quand il reçut l'ordre d'aller reconnaître un observatoire ennemi. Je ne sais pourquoi, je le laissai aller seul; nous étions toujours sortis ensemble. Mais je n'avais pas de cheval et son absence devait être d'une heure à peine. Sa mission termi- née, l'observatoire repéré, il quittait la tranchée quand un éclat d'obus le frappa à la tête. Vous savez le reste... Ses dernières paroles furent : « Mon pauvre vieux, tu diras à ma femme... » Il repose au cimetière de R..., un petit entourage, une croix de bois, une inscription marquent la place où vous vourrez aller prier après la guerre... Votre fils a accompli de vrais exploits, je souhaite que votre douleur y trouve un soulagement. Ses soldats, ses compagnons et ses chefs le pleurèrent... Et ils ont rendu hommage à sa bravoure. Nous pourrions étendre encore ces ci- tations d'où rayonne l'énergie la plus virile, dont l'émotion même est récon- fortante ; mêler au chœur héroïque de nos vaillants camarades d'autres voix, dignes des premières. C'est Paul Har- DouiN-D.uPARc qui, sorti de l'Ecole en 1913, agriculteur, secrétaire de la Société d'Etudes Agrono- miques, tombe glorieusement a Suippes, le 17 avril 1915. Paul Hardouin-Duparc 1888-1915 242 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Réformé, il obtint d'être incorporé d'abord dans les services auxiliaires puis dans le service armé. Il écrivait à sa jeune femme au moment où il craignait que ses démarches pres- santes n'aboutissent pas : « si j'échoue, je ne m'en consolerai pas ». C'est Jean Molas, garde général des 1^1^^ Eaux et Forêts, lieutenant de chasseurs W^^ à pied, blessé mortellement le 25 sep- *■* tembre 1915, à l'assaut du château de Carleul, chevalier de la Légion d'hon- neur, titulaire de cinq citations dont deux à l'ordre de l'armée. Quelques jours avant le combat qui l'a emporté, il adressait ces conseils sublimes à son jeune frère, élève de l'Ecole Navale : « Efforce-toi de porter toujours plus haut l'honneur de la famille. Sache au besoin sacrifier ta vie pour la Patrie ; c'est si beau de mourir pour elle ! Enfin, garde toujours la foi dans ton cœur. » Jean Molas 1887-1915 C'est Henry de Senneville, c'est Guillaume PomET, c'est Georges Lom- BARDEAU, ce sont tant d'autres encore dont les paroles et les actes s'accor- dent à l'harmonie de ce récit, qui, dans le bel élan de leur jeunesse ar- dente, se sont donnés généreuse- ment, passionnément, tout entiers au pays. Heureux ceux qui, comme nous, entraînés par des études pour- suivies en commun vers le même idéal, ont vécu près d'eux, ne fût-ce qu'un temps. Des affinités puissantes les unissent étroi- tement et les relient à ces héros dont notre histoire s'enor- gueillit. Puissent-elles avoir trouvé aussi en nous un terrain Henry de Senneville 18804915 l'institut national agronomique et la guerre 243 favorable à leur influence ! Déjà, de les avoir connus, aimés et admirés, nous nous sentons meilleurs et plus fiers encore de notre qualité d'homme et de Fran- çais. Mais n'en avons-nous pas assez dit pour marquer la place que les Elèves de l'Institut Agronomique occupent au sein de notre valeureuse armée, face à l'ennemi ? * Georges Lombardeau 1893-1914 Et, cependant, pourrions-nous renon- cer à faire connaître les lettres de notre camarade Léon Omnès ? Les pensées dont la beauté anime ces pages restaient éparses, un peu iso- lées, glanées au gré du chemin, et voici qu'une heureuse for- tune les montre rassemblées, toutes, dans la même âme... L'ensemble de ces lettres nou- velles, si attachantes, forme un récit émouvant qui réunit en un faisceau les nobles sentiments qu'expriment séparément les fragments de corres- pondance que nous avons déjà don- I-, ;, nés. Il les synthétise en même temps ^j qu'il présente un tableau exact et captivant de toute une phase de la Léon Omnès 1887-1915 guerre. Dans l'âme si belle de Léon Omnès se réfléchissent, comme en un fidèle miroir, les généreuses qualités de nos camarades du front. Ne pouvant tous les citer dans ce recueil, nous éten- dons jusqu'à eux les mérites de l'un de ceux dont ils se rapprochent le plus. Léon Omnès a vingt-sept ans. Il est né à Quimper. Une longue ascendance lui a transmis les qualités et les vertus de cette Bretagne dont un si grand nombre de nos braves défen- seurs sont les fils : le courage sans colère, la ténacité inflexible, 244 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE le dévouement absolu au devoir militaire, mariés à cette confiance, à cette gaieté, sur laquelle un peu de rêverie jette son voile léger, qui font de notre Armorique une terre essen- tiellement française. Il est issu de l'une de ces familles consa- crées à l'enseignement comme à un sacerdoce. Attentives à leur mission, ce sont les fidèles gardiennes de nos meilleures traditions. Notre camarade les a puisées de bonne heure auprès d'elle. Sorti de flnstitul Agronomique en 1908, après quelques années nassées au régiment puis au Laboratoire municipal de Paris, Léon Omnès entre comme chimiste dans une impor- tante usine. Il y réussit si bien que son chef le charge bientôt d'installer une succursale à Lyon. C'est au moment où le succès commence à couronner ses efforts que la mobilisation rappelle. On se souvient des paroles vibrantes avec lesquelles il la salue, de l'adieu enthousiaste qu'il adresse à ses parents. A Guingamp, au dépôt du régiment, il attend impatiemment l'heure de gagner le front. Enfin, le 6 octobre ses vœux sont comblés : Hier, le commandajit du dépôt m'a fait appeler pour m'annoncer une bonne nouvelle. Je suis désigné pour partir incessamment à la ligne de feu... Il ne faut nullement vous inquiéter à mon sujet, mais bien vous réjouir avec moi de la réalisation de mon plus cher désir... Je reviendrai, je l'espère, pour me reposer et vous raconter nos gloires, couvert de boue, sûrement, et hideux, mais fier et glorieux. C'est le même accord harmonieux qui nous a déjà charmés chez ses émules : une extrême bravoure, une sorte d'appétit du devoir, de la gaieté et la tendre préoccupation de ne pas inquiéter les siens. Ne voilà-t-ils pas de vrais fils de France ? Le 16 octobre, dans le train qui l'emporte vers les tran- chées, il écrit à son père cette jolie lettre qui nous rappelle encore de belles choses déjà lues, tant il est vrai que les mêmes cœurs battent à l'unisson aux mêmes émotions. Je pars comme chef de détachement. Je garde, mon cher papa, tes pensées qui me guideront dans mes devoirs de fils, de Français l'institut national agronomique et la guerre 245 et d'homme. Je vous demande de partager avec moi le grand bonheur que j'ai à partir, moi aussi, à prendre part à la plus grande épopée de l'histoire. Le 7 novembre, notre camarade atteint les premières lignes. Et le 28, dans une longue lettre, que nous regretterions beau- coup de ne pas reproduire ici si elle n'avait déjà paru dans le Bulletin, il décrit sa nouvelle existence, la vie dans les tranchées. L'exactitude de son récit, que l'on sent si vrai, lui donne la valeur d'un document tandis que sa bonne humeur, son pittoresque en rendent la lecture attrayante. Il est trop bon observateur de la discipline pour préciser son séjour. Mais on devine qu'il est en Artois, dans cette région fameuse de N.-D.-de-Lorette, Ablain-Saint-Nazaire, Carency, Arras, où l'offensive du printemps prochain couvrira nos armes de gloire. Le temps est affreux. Il n'a pas plus de prise sur son caractère que les obus. Il reste souriant et confiant. Mais il cherche toujours à rassurer les siens. Et le 13 décembre, il leur écrit : La pluie abominable continue, continue toujours. Dans les tran- chées nous sommes dans l'eau et dans la boue liquide jusqu'aux chevilles, souvent jusqu'aux genoux. Mais néanmoins la santé et le moral sont bons. En ce moment, le village où nous sommes, à 600 mètres des tran- chées, est en plein bombardement. Tu vois que ce n'est pas si ter- rible que ça... Courage et confiance encore et toujours. L'avenir splendide est devant nous et la victoire ouvre de plus en plus sa grande aile sur nous. Les souffrances de cette dure campagne d'hiver ne lui font pas oublier les douces habitudes familiales que réveille l'ap- proche de l'année nouvelle, ces vœux qui s'échangeaient naguère si paisiblement au foyer. L'heure grave y imprime, cette fois, son empreinte. Les voici datés du 22 décembre, les derniers, hélas ! qu'il devait exprimer... Tout au moins mes pensées seront toutes, en ce soir de fête, près de vous, autour de la table qui nous réunissait tous, au coin du feu 246 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE OÙ Ton causait bien tard et où il restait encore tant de choses à dire... Qu'ils sont cette année magnifiques et grandioses les vœux de nouvel an ! Dans le courant de janvier, il a une grande joie, ses chefs ont reconnu l'effort considérable qu'il a réalisé. Ils l'ont cha- leureusement félicité et l'auraient propose pour le grade de capitaine s'il n'était pas si jeune lieutenant. Dans sa modestie, il écrit le 24 janvier : Pourtant, je n'ai rien fait d'extraordinaire. Mais mon plus grand plaisir, c'est de sentir tous mes hommes bien dans ma main et d'obtenir d'eux tout ce que je demande. D'ailleurs, nous formons à la compagnie une belle trilogie d'officiers de réserve. Mes deux lieu- tenants sont, l'un ancien Agro, comme moi, l'autre est élève de l'Ecole normale supérieure. Entre nous, aucun rapport de chef à subordonné, mais la plus belle et la plus franche camaraderie nous permet d'obtenir d'excellents résultats. Et il termine gaiement : Notre moral reste splendide et nous luttons avec la joie au cœur, le sourire et le mot de circonstance aux lèvres. Nous continuons toujours nos œuvres littéraires. Nous avons fondé un journal tiré à un exmplaire, écrit à la main et illustré. Tout ce qu'on y écrit est de notre cru et inédit. La rude existence des tranchées se continue avec des alter- natives de calme et d'activité. Sans qu'il précise, on devine qu'un travail incessant s'y poursuit. C'est la préparation mé- thodique de la grande offensive que déclancheront les pre- miers beaux jours, celle de la bataille d'Arras, la plus impor- tante qui se sera livrée depuis Ypres. Il faudra attaquer de front après avoir anéanti les défenses de l'ennemi sous un déluge de projectiles. Voici un passage d'une lettre datée du 3 mai Il faut toujours me voir autour du même point important (Arras) qui forme le centre de notre action. Mais maintenant nous occupons la place glorieuse, la clef de la défense. C'est un point dont il a été beaucoup parlé (Roclincourt) et qui a vu déjà les plus beaux dévouements. l'institut national Af.llONd.MIoUE ET LA. GUERUK 2'Ù Le village n'est plus (lunii iiHiii.'t'aii de ruinos que les canons allemands eontinuent tous les jours à réduire en poussière. Les l)alles semblent s'y donner rendez-vous un peu de tous les coins de l'espace. Mais, en général, elles ont la bonne idée de passer au- dessus de nos têtes. Enfin la belle saison esl revenue : « Depuis une quinzaine (le jours, écrit-il le 5 mai, le printemps est radieux, les champs sont verts, les arbres velus de leurs jeunes feuilles. » Hélas ! ce printemps que Léon Omnès salue avec joie est un présage de mort ! Le retour de la nature à la vie, tragique contraste, \a précipiter une bataille qui comptera parmi les plus achar- nées, les plus sanglantes de la campagne, 'parmi les plus glorieuses aussi. Elle emportera beaucoup des nôtres et, parmi eux, notre ami... Du 9 mai, date des premiers combats, jusau'à la fin du mois, la division française prenrl Cai'ency, Ablain- Saint-Nazaire, le moulin Malou, la sucrerie de Souchez et fait plusieurs milliers de prisonniers. Notre vaillant cama- rade tombe dès le premier jour, le 9 mai, non loin de ce célèbre Labyrinthe, en avant du village de -< Roclincourt » témoin <( des plus beaux dévouements ». Il y ajoute le sien, en donnant sa vie. Il meurt au début de la grande bataille mais, sans doute, a-t-il pu voir se dessiner déjà Fauréole de la vic- toire. Dans cette lettre touchante M. le lieutenant Théphaine, prévient Mlle Yvonne Omnès de la mort glorieuse de son fi'ère. Ces quelques lignes expriment bien tout ce qu'était notre cher camarade. Mademoiselle, Pardonnez à votre frère de ne vous avoii' pas écrit pendant des semaines qui vous ont paru trop longues ! Dans les tranchées, Léon a toujours consacré son temps à ses soldats. Quand je suis arrivé au Régiment, un mois après lui, on le ronsidérait déjà comme un vrai chef. Sa boime humeur avait gagné Iniis les cœurs. Sa bonté nalurelle lui avait valu l'alTection de ses liouniies, et son entrain allègre l'admiration de tous ses supérieurs. Au combat du 9 mai, Léon était à sa place d'honneur lorsqu'une l'aile l'a blessé. 3 2\S ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Soyez fièrc de votre frère, Mademoiselle, et ayez du courage. Léon na pas souffert. Il est tombé glorieusement, frappé au front. .le rai conduit à sa dernière demeure et j'ai pleuré sur sa; tombe. C)h : quelles sont douces. les larmes qui pleurent les héros ! C'est ce beau nom de héros que Léon a reçu de Mgr l'évéque d'Ar- ras qui assistait à son enterrement dans le fracas des obus. Ayez du courage, Mademoiselle, et daignez agréer l'expression de mes condoléances émues. THErHAINE. ' Une lettre du colonel commandant le régiment, une bril- lante citation à Tordre de l'armée scellent le témoignage de l'affectueuse admiration qu'éprouvent pour Léon Omnès ses compagnons d'armes et ses chefs. Ses camarades de l'Insti- tut Agronomique y joignent le leur. * * Les sentiments que les familles de nos camarades expri- ment sont dignes de l'héroïsme de leurs chers disparus. Parmi toutes les lettres que l'x^ssociation amicale des anciens élèves a reçues, pas une plainte, pas un mot d'amertume contre le cruel destin, ' mais une résignation tantôt muette, tantôt fer- vente où s'exalte le sacrifice à la patrie. A ces épouses, à ces parents si durement frappés nous •Icmandons l'autorisation de publier respectueusement ici leur admirable pensée. De grandes forces s'en dégagent, un réconfort précieux dans la douleur et une puissance nouvelle dans l'action. Pourraient-ils se refuser à les propager parmi nous ? Cette lettre de Mme J.-B. Coupin, la veuve de notre vail- lant camarade tombé glorieusement à Dixmude au mois de novembre 1914, napporte-t-elle pas aux cœurs meurtris la force de maîtriser leur souffrance, et, aux combattants la volonté encore raffermie de vaincre ? Devant la disparition d'êtres aussi aimés, le cœur peut saigner, mais fièrement devant le devoir accompli et pour la Jioble cause i)Our l&quelle ils disparaissent. La France est tout pour moi, je lui l'institut national A(;honomioue et la (;ri:HRE 249 ai donné mon mari. J espère que mon sacrifice n'aura pas élé inutile et que bientôt oll(> sortira victorieuse et plus vaillante que Jamais. (21 avril 1915). Xoiis retrouvons le même foyer rayomianl d'énergie et d espoir dans ces ligues de M. Alfred Grenier, le père de notre vaillant camarade tombé glorieusement au combat de Vinglré, près de Vic-sur-Aisne, le 12 novembre 1914. On se souvient de l'héroïque pensée que notre ami adressait aux siens la veille du combat. Celle-ci en est digne : Ce cher enfant ne m'avait jamais donné que des joies et il allait m'en donner davantage encore dans l'avenir qin, de\^ant lui, s'ou- vrait si brill-ant. Aussi, ma douleur est immense; nmis elle cherche et trouve un apaisement dans la fierté que nous met au cœur sa mort glorieuse, dans l'espérance que cet enfant a reçu au delà de la tombe la récompense de son héroïsme, dans l'espérance aussi que son sacrifice n'aura pas été fait en vain et qu'il contribuera avec celui de tant d'autres à la victoire de notre chère patrie, qui sera cPautant plus belle qu'elle sera la \jctoire du droit, de la civilisation et de la liberté. Puis, c'est M. Dems, professeur à la Sorbonne, dont le lîls. lieutenant mitrailleur d'un régiment d'infante- rie, a succombé héroïquement face à l'ennemi, entre Brouille et Courbes- seaux (Al.-et-^I.), le 25 aoiit 1914, au cours d'un combat meurtrier (fui coûta la vie à la plupart des officiers. Jacques Denis 188.V1914 Espérons que tant de deuils et de pertes assureront à la France un avenir de gloire. C'était l'ardent désir de Jacques. Ce fut, j'en suis sûr, sa dernièiNî pensée. (8 avril 1915). Et M. Grand, directeur des Services Agricoles du Départe- ment ; le père du sous-heutenant d'infanterie qui est tombé le 2^c{obre 1914 à Wancourt près d'Arras, au moment où 250 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE obligé de se replier il disputait le terrain pied à pied à lenneini : Comme vous le voyez, votre camarade a bien fait son devoir. Cette roustatation serait une atténuation à la douleur de sa famille si elle pouvait être consolée de sa perte. (21 avril 1915)- Nolre camarade dk Coxfevron, lieutenant d'infanterie, a été lue à l'ennemi le 9 mars 1915. dans des circonstances qui l'ont fait citer à l'ordre de l'armée. Mlle de Confe- vTon est profondément atteinte par la mort de ce frère excellent. Mais elle ressent cette fierté, ce noble orgueil qui aide les âmes élevées à supporter leur douleur. François de Gonfevron 1S781915 Nous avons eu, écrit-elle le 21 avril. l'orgueil et l'infinie douleur de le voir ilonner sa vie pour notre France, à l'attaque du Bois-Sahot, en Ciiampagne. Le 8 septembre 1914, à la fin d'un combat qui sre livrait entre Courdemange et la route de Chatel-Raould, l'ordre fut donné de se replier. Notre jeune camarade Louvet, de la pro- motion 1912, caporal au 107'' régiment d'infanterie, obéit. Soudain, il s'aoercnit (jiie l'un de ses soldats est blessé. N'écoutant ({ue son (d'iu-. il s'agenouille près de lui et se dis- po.se à le panser quand une balle ennemie le frappe à la tête. En répondant à la demande de renseignements que l'asso- ciation amicale lui a adressée. M. Louvet s'exprime ainsi : C'était une àme d'apôlro et il ne cherchait qu'à se dévouer pour les siens et ceux qui l'entouraient. Puissent tous ces nobles sacri- fices nous apporter bientôt la victoire définitive. [23 avril 1915). Nous pourii()ii> prolonger ces cilalions. Nous n'en donne- rions pas de plus belles. Et nous n'en trouverions pas une qui l'institut national A(;uonomi(jue et la guerhe 251 |ti()jri(crait une ombre, même légère, sur ces sublimes pen- sées. L'âme héroïque des fils se conïond avec celle des pères dans l'amour de la France cl le dévouement à sa sainte cause Les beaux traits (jue nous venons de faii'e connaître dépei- i>nent les sentiments de toules les l'ami Iles de nos camarades, éli'oitement solidarisées dans la défense i\\\ l)ays, et les hono- re id |)areillement. * * Ab! comme l'on seni (\nr cet adniiiable stoïcisme est un nouveau sacrifice, qu'il abiile une douleur devant la(|uelle loule autre s'efface, toute consolation demeure vaine. Notre plus lespectucuse sympathie va vers ces épouses, ces parents immolés, vers ceux aussi qui attendent dans l'angoisse le retour de l'enfant disparu, qui gravissent ce long calvaire où chaque journée apporte une souffrance (|ue l'espoir du lendemain ne console pas. Les héros morts pour la i»atrie ne veulent pas (|u'on les pleure. C'est de l'action ([uils réclament, non des larmes. Leur fin est la plus belle que l'on puisse rêver. Ils entrent vivants dans l'immortalilé. Dieu les place parmi ses élus. La Nation les honore dans une sorte de culte. Elle leur tresse des couronnes et n'abandonne jamais les lieux (ni ils reposent. Comme le ferait une mère, Iai voix cVune penjile entier les beree en leur tombeau. b]l, suivant sa pieuse tradition, elle étend à leurs familles la douceui' de ses hynmes reconnaissants. Cet espoir divin, cette place privilégiée dans l'estime des hommes, le sentiment du saci-ifice cousenli à la plus noble des causes apportent un adoucissement à cette grande dou- leur. Ils la parent d'une aiu'éole qui la distingue dans le cor- tège des communes souffrances humaines. Mais ils ne peuvent la guérir. Et la plaie ivsle toujours \ i\r (|iie le cruel arrache- ment a causée. 252 ANiNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Les familles des victimes de la guerre n'ai tendent, ici-bas, de remède efficace ffue dans le triomphe de nos armes. Elles n'en veulent pas d'autre. Seules, ses joies les apaiseront. Elles ne l'attendront pas en vain. La Victoire consacrera tant d'ab- négation et d'héroïsme. Une moisson magnifique lèvera sur cette terre où le sang de leurs enfants — leur propre sang — a coulé. La France et ses alliés vaincront. Les nations oppri- mées seront libérées. Alors, joyeuses, ardentes, s'élèveront burs acclamations ! Et c'est vous qu'elles glorifieront, ô chers 6oldats de France, ô cliers camarades, martyrs de la Patrie ! Et c'est pourquoi, ceux qui vous ont perdus, ici-bas,, séche- ront enfin leurs larmes. Car, ils verront que vos souffrances . et votre sacrifice, qui sont aussi les leurs, auront atteint le but suprême ; que vous aurez réalisé une œuvre dont la portée sera infinie. . Et ils jugeront que si votre vie fut éphémère, ayant été moissonnée en son printemps, elle fut mieux remplie que celle de la plupart des hommes ! Puis nos héroïques soldats compléteront l'œuvre de guerre, en aidant à organiser l'œuvre de paix. Ils rapporteront parmi nous ces éminentes qualités que l'on n'acquiert qu'à la plus liaute école du devoir. Et le concours de tant d'hommes de bonne volonté, unis plus que jamais par des liens sacrés, don- nera à la France les assises d'une paix inébranlable. Notre civilisation, notre culture restera souveraine mais respec- tueuse, elle, de l'essor du génie des peuples. Et nos ennemis, eux-mêmes, désabusés, chercheront à boire à cette source éternelle de beauté, de justice et d'humanité. * * * Cependant, nos ingénieurs agronomes retourneront à leur besogne pacifique. Leurs bras se pencheront amoureusement vers le sol meurtri, témoin de tant de ruines et de gloire. Ils réédifieront les fermes détruites, réensemenceront les terres bouleversées, reconstitueront les grands bois ravagés. Bientôt. l'institut national agronomiouk et la CUERRE 253 naîtra une ère iu)ii\elle de quiéliule, de prospérité et de gran- deur. Mais jamais ils ne oerdront de vue les lieux sacrés, où nos glorieux morls veillent sur le fruit de leur immense labeur. Ils se prodigueront encore pour contribuer à le perpétuer. Et ils garderont toujours leur mémoire, la cbère mémoire de ceux des nôtres qui ont pieusement donné à la France : Icnr sang, leur jeunesse-, leur vie. ' 31 décembre 1915. \ LA RÉCOLTE ET LES PRIX DU RLÉ en 1915 Par H. HITIER, MAITRE DE CONFÉRENCES A l/lNt^TITIT NATIONAL AGRONOMIQUE La récolte du blé en France en 1915. — Le Journal oUiciel du 30 septembre dernier a donné les résultats approximatifs des récoltes de céréales en 1915, d'après le relevé des rapports des directeurs des services agricoles des divers départements aussitôt la récolte. Voici pour le blé ces résultats approximatifs de l'année 1915 et ceux définitifs des cinq années précédentes : Surfaces ensemencées. Produit en grains. Rendement à l'hectare \nnees. — •■ " " ^ — -■ ' " ■ heciares. hectolitres. quintaux. hectolitres quintau.x. 1915 .... 5.691.771 84.360.600 64.720.200 14,82 11,37 1914 . .. 6.133.060 101.318.930 78.703.210 16,3 13,2 1913 6.542.230 113.119.920 86.919.050 17,3 13,2 1912 6.571.580 118.505.800 90.991.500 18 13,8 1911 6.433.360 111.049.900 87.727.100 17,2 13,6 1910 6.555.370 90.801.300 68.806.100 13,4 10,4 * * Récolte clélkilaire. — Il ressort de ces renseignements, que celte récolte de blé pour Tannée 1915 est notablement infé- l'ieure aux espérances que Ton aurait pu concevoir après les ptdDlications, par le Ministère de l'Agriculture, de l'enquête sur les surfaces ensemencées et sur les apparences des embla- vures. Le rendement moyen pour l'ensemble du pays est un des plus faibles qui ait été enregistré depuis longtemps. Cette LA RÉCOLTE ET LK TlUX DI' HLK KN IWi'^t 2T)Ô conclusion ressort de la comparaison des évalualit>ns |M)ur les dernières années. La surface cultivée en blé est inféi'ieui-c ilc prés «le 834.000 hectares à la moyenne de lu [)éi'i()de de> (piiilre (\vv- nières années normales (1910 à 1913) ; c'esl la uiir inviniére cause du délicil de notre récolte, duc à Toccupalioii d nin' |iai- He de notre territoire par les armées ennemies, due égale- ment à une réduction des emblavures en blé dans le reste - ■ a l'Hectare. Régions il) ensemencées. hectolilres. quintaux quintaux. >^ord-Ouest 689.720 10.908.500 8.277.900 12 Nord 853.125 20.381.800 15.852.000 18,5 Nord-Est 307.264 4.703.000 3.605.900 11,7 Ouest .. - 1.031.175 12.828.000 9.639.500 9.3 Centre .. 771.175 12.314.200 9.470.400 12,2 Est 656.365 9.846.000 7.532.500 11,5 •Sud-Ouest 656.500 5.757.300 4.440.500 6,7 Sud .... 408.885 3.920.200 3.040.700 7.4 Sud-Est 298.562 3.549.600 2.733.800 9,1 Récolte paviiculih'eineid délidtairc dans la vculon de V Aquitaine. — Ainsi tandis ([ue dans la région, désignée sous le nom de Nord, et qui comprend, somme toute. la région (1) (Nord-Ouest) comprend les départements du Finistère, Côtes-du-Nord. Morbihan, Ille-et-Vilaine, :\lanche. Calvados, Orne, Mayenne, Sarthe. (Nord) : Nord, Pas-de-Calais, Somme, Seine-Inférieure, Oise. -Visne, Eure, Eure-et-Loir, Sejne-et-Oise, Seine, Seine-et-Marne. 256 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE des iermes à betteraves de la France, des départements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, de lOise, de l'Aisne, de Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, etc.. la récolte du blé a encore atteint cette année 24 hectolitres à l'hectare, 18,5 quin- taux ; dans les régions du Sud-Ouest et du Sud qui com- prennent tout le grand bassin de l'Aquitaine du Massif cen- tral aux Pyrénées, la récolte du blé est tombée, au contraire, au chiffre très bas de 6,7 et 7,4 quintaux à l'hectare, au- dessous de 9 hectolitres. Or, ces deux régions du Sud-Ouest et du Sud avaient ense- mencé 1.065.385 hectares, pkis de 18 % de la surface totale emblavée en blé. C'est à la faiblesse des rendements obtenus à l'hectare dans ces déparlements qu'est donc bien due la médiocrité du rendement moyen à l'hectare en France en 1915. Il faut remarquer, du reste, que ce sont précisément les départemenis du vSud-Ouest et du Sud où Ion ensemence les plus grandes surfaces en blé, qui ont obtenu les plus faibles récoltes: ainsi le Gers qui avait ensemencé 109.000 hec- tares en blé, n'a obtenu qu'un rendement de 5 quintaux de grains à l'hectare ; la Haute-Garonne qui avait ensemencé 98.000 hectares en blé, seulement 6,2 quintaux : même rende- ment très bas dans le Tarn-et-Garonne, où les emblavures en blé couvraient 88,500 hectares ; 7,6 quintaux à l'hectare dans le Lot-et-Garonne pour des surfaces de 1 10.000 hectares en blé : 7 cpiinlaux dans le Tarn pour 95.000 hectares, etc. (Nord-Estj : Ardennes, Marne, Haute-Marne, Meuse, :\Ieurthe-et-Moselle, Vosges, Belfort (Haut-Rhin). (Ouest) : Loire-Inférieure, Maine-et-Loire, Indre-et-Loire, Vendée, Cha- 'rente-Inférieure, Deux-Sèvres, Charente, Vienne, Haute-Tienne. (Centre) : Loir-et-Cher, Loiret, Yonne, Indre, Cher, Nièvre, Creuse, Allier, Puy-de-Dôme, (Est) : Côte-d'Or, Haute-Saône, Doubs, Jura, Saône-et-Loire, Loire,. Rhône, Ain, Haute-Savoie, Savoie, Isère. (Sud-Ouest) : Gironde, Dordogne, Lot-et-Garonne, Landes, Gers, Basses- Pyrénées, Hautes-Pyrénées. Haute-Garonne, Ariège. (Sud) : Corrèze, Cantal, Lot, Aveyron, Lozère, Tarn-et-Garonne, Tarn, Hérault, Aude, Pyrénées-Orientales. (Sud-Est) : Haute-Loire, Ardèche. Drôme, Gard, Vaucluse, Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Bouches-du-Rhône, Var, Alpes-Maritimes. LA HKCOLTK F.T LE i-RIX Dl HLK KN l'Jir» 25^ Les publications du Ministère ne nous donnent |>u-, iiitillu'U- reusemenl. lu moindre explication sur les causes aux(|ucllrs on pourrait attribuer ces mauvaises récoltes. Les ensemen- cements de 1914, au dire d'agriculteurs du pays, se seraient laits dans des conditions défectueuses, par temps de pluie, les terres n'auraient pas pu être travaillées convenablciiicnl. etc., etc. Mais il y a, dans tous les cas, une observation (|iii s'im- pose : de tout temps, en période normale, dans les mêmes départements du bassin de l'Aquitaine l'on constate la fai- blesse excessive des rendements obtenus à l'iiectare dans la culture du blé. Par exemple, en 1911, la Dordogne, le Lot-et- Garonne, le Gers, la Haute-Garonne, le Tarn-et-Garonne n'obtenaient que 11 liectolitres à l'hectare, alors que les dépar- tements de la région du Nord, cette môme année, récoltaient 30 hectolitres à l'hectare. Sans aucun doute les conditions du clinud dans la région du Sud-Ouest sont, trop souvent, particulièrement défa\o- rables à la végétation du blé; de graves accidents, sont occa- sionnés par les vents d'autan, les brouillards, les chaleurs pré- maturées, la sécheresse, etc.; cependant un certain nombre de domaines de ces mêmes départements récollent plus de 20 quintaux de blé en moyenne à l'hectare ; ce sont ceux où, à côté du blé, l'on sème beaucoup de plantes fourragères, de luzerne, de trèfle, etc. La trop faible surface consacrée aux prairies artificielles, la trop grande étendue, au contraire, réservée aux céréales, expliquent, en gj'ande partie tout au moins, les faibles récoltes de la vaste région à blé de l'.Xqui- taine. D'autres causes, encore, interviennent, dont la ré"er- cussion se fait sentir sur l'agriculture de ces mêmes déparle- ments, et, d'une façon très grave: le Gers, le Lot-et-Garonne, la Haute-Garonne, souffrent d'une dépopulation intense (|ui sévit surtout dans les campagnes. D'année en année les diffi- cultés augmentent donc pour cultiver le sol. Ir labourer, le nettoyer, le travailler: et naturellement la situation, créée par !258 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE la guerre, a encore aggravé la crise que traverse l'apiculture de la Gascogne et de l'Aquitaine en général. Récolte du blé en Angleterre. Mesures prises pour y sauve- (jarder la production agricole. — Du 1"' août 1914 au 31 juil- let 1915, l'Angleterre a importé 50.181.622 quintaux de blé, ([uanlité moindre que celle importée en moyenne les quatre dernières campagnes, et qui s'élevait à 52.858.140 quintaux ; c'est que les hauts prix du blé, depuis quelques années, avaient commencé à inciter les agriculteurs anglais à aug- menter les surfaces qu'ils consacraient au blé ; celles-ci ont été surtout sensiblement accrues à l'aulomne de 1914, de plus (le 300.000 acres, si bien que. malgré un rendement moindre à riieclare eu 1915, la récolle totale a été en Angleterre de 18.509.708 quintaux contre 15.909.171 quintaux Tannée pré- cédente, sans compter 696.939 rfuintaux pour l'Ecosse, et 385.157 quintaux pour l'Irlande. L'Angleterre aura continué à ensemencer toujours de plus grandes surfaces en blé cet automne 1915, si les agriculteurs ont répondu au pressant appel ({ue vient de leur adresser le président du Board of agriculture, de Londres, lord Sel- borne : '< Nous qui vivez de la terie. je vous prie d'aider votre roi et votre pays en produisant dans vos exploitations, durant l'année qui vient, la plus grande quantité possible de denrées agricoles. C'est toujours une .sage précaution pour une nation en guerre, de produire autant de denrées qu'il lui est possible sur son propre territoire. Vous devez considérer que cette guerre est poursuivie avec l'argent aussi bien qu'avec les hommes, et (jue chaque livre sterling de marchandise que vous pouvez produire, épargne une dépense équivalente en achats à l'étranger, et est ainsi une contribution directe à la victoire. (( La nation a surtout besoin de plus de blé, de viande, de LA RÉCOLTK i:i' I.K l'HIX DU bLK I.N 191.'t -27)'.) lait, davoine, de pommes de Icnc. de lard. >\v lidinaj^e, clc. -> Et Lord Selborne, après avoir suggéiv qiichiues-unes des méthodes qui pouvaieni èlre Jidoplécs pour produire ou Angleterre de plus grandes ((uanlités de denrées alimenlaires, ajoute, ce qui témoigne bien de l'impoiianee extrême atla- eliée par le GouvernemenI anglais à la prodnclion agricole : <( Cette augmentation de production ne jx'id j)as èli-e (tble- nue sans un grand efi'orl et les agriculteurs oïd à laiie ïa> les yraiuls pays cxpmla- tews. — La consommation moyenne annuelle du blé en France est estimée de 92 à 94 millions de quintaux (1) ; l'armée a pris soin d'avoir en réserve une forte provision de blé: il n'en reste pas moins vrai que notre récolte de 64 millions de ([uintaux seulement en 1915 nous obligera pendant, la cam- pagne 1915-1916 à avoir recours aux impoi-fations dans ime large mesure. L'Angleterre, la Belgicpie. l'Italie, devroid anssi avoii- (1) De 1901 à 1910 la production moyenne de la France en blé a été de 89 millions de quintaux et nous avons dû importer pendant cette même période 2,6 millions de quintaux par an en moyenne. (Statistique du Vfinistère de l'Aoricïdture.) 260 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE recours dans une large mesure aux importations ; les grands pays producteurs et exportateurs de blé sont-ils en mesure de nous les fournir? Les documents réunis par ïlnstitut international cVagricul- iure de Rome permettent de donner à cette question une ré- ponse nettement favorable, ainsi que Al. Edmond Théry l'a montré dans une récente communication à l'Académie d'Agri- culture (6 octobre 1915). Pour l'année agricole 1915-1916, voici, en effet, d une part le déficit en blé que les nations d'Europe auront à combler par des achats extérieurs, et d'autre part l'excédent disponible des pays exportateurs ; Europe occidentale : déficit. (^Millions de quintaux.) Récolte Consommr.tion Déficit Pa\ s. de igiS. nati'jnale. à combler. Anoleterie, France, Italie, Belgique 136 243 107 Espagne, Hollande, Scandinavie, Suisse ...... 46 64 18 Totaux 182 307 125 Pays exportateurs : excédent disponible. (Millions de quintaux.) Récolte Consommation Déflcit Pays. de I9i5. nationale. à combler. A. - _ _ _ Ctmada 84 27 57 Etats-Unis (1) 267 157 110 Indes anglaises 104 83 21 Afrique du Nord 23 21 2 Totaux A ^78^ 283 ~m B. ' Empire russe (moins la Pologne et la Finlande) 266 182 84 Roumanie 30 10 20 Totaux B 296 192 104 Ainsi les disponibilités sur la récolte de 1915 pemettraienl au Canada, aux Etats-Unis, aux Indes anglai.ses, à l'Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Egypte), de faire face à elles seules (1) La récolte du blé aux Etats-Unis en 1914 avait déjà été une récolte excep- tionnelle à tel point que du 1" août 1914 au 31 juillet 1915 les Etats-Unis ont pu exporter 65.630.889 quintaux de blé, alors 'que de 1909-1910 à 1913- 1914 leur exportation annuelle en blé n'avait atteint que 16.772.710 qxnntaux en moyenne. LA UKCOLTE KT I.K i'HIX I)U BLK KN lUlÔ '^61 à tous les besoins île l'Angleterre, «le la Franre, de I Italie, (le la Bc]gi(|iie reoomiiiise et de lous les pays iKMifres mni-- la récolte de la République Argentine, du Chili ri de lAiistialie sera utilisée à son tour par l'Europe et que la moyenne des exportations de ces trois pays pour la période quinquennale 1910-1914 a été de 38 millions de quintaux, ce qui nVst pas une quantité négligeable (1). En résumé, concluait M. Théry, les pays de 1 i-lurope occi- dentale pourront obtenir, dans de bonnes conditions de prix, le blé qui leur manquera pour Tannée 191o-1916. Toute la question dépendra du fret qu'il leur faudra payer pour le transporter des lieux de pi'oduction sui- les lunrché^ de consommation. * Les cours des prix du blé en 1915(2). — Le blé, comme l'a très justement fait remarquer M. Henry Sagnier, est une des denrées dont les cours subissent, au plus haut degré, l'in- fluence de l'état de guerre. A la fm du mois de juillet 1914, le prix du (fiiiiilnl était, à New-York, de 17 fr. 50. La récolte des Etals-Unis était la plus élevée qui ait jamais été enregistrée jus(|ue là. estimée à 242 millions de quintaux, avec un excédent de 3'i millions de quintaux, sur celle de 1913. Cependant le coui-s du blé à New- York montait, et dans la seconde (juinzainc de dé- cembre, il atteignait près de 27 francs. En France, en juillet 1914, le prix du blé était de 27 francs (1) D'après l'Institut intei-national d'agriculture de Rome, la superficie ense- mencée en blé en Australie pour 1915-1916 est évaluée à 4.653.820 licctares et la production à 39.918.880 quintaux de grains, alors que la i^récédente récolte n'avait été évaluée qu'à 6.782.780 quintaux. Il y aurait donc un écart énorme en faveur de cette année. (2) Nous empruntons les renseignements sur cette importante question aux mercuriales publiées dans le Journal d'agriculture jnatigur, aux très remar- quables articles de IM. Henry Sagnier à propos du commerce du blé, parus dans le même journal. 202 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE le quintal ; un décret en date du 31 juillet, venait suspendre les droits de douane, mais cette suspension n'eut pas pour effet de provoquer une baisse de prix préjudiciable aux agri- culteurs. Les cours se maintenaient à des niveaux normaux, sans hausse qui puisse inquiéter relativement aux besoins de la consommation. En effet, vers la fin du mois de décembre, les prix du blé s'établissent comme il suit, dans les principaux pays d'Eu- rope, par quintal métrique : Francs. France Paris 28,75 à 29,75 Angleterre Londres, blé indigène 26,00 à 28,50 — blé d'Amérique 27,19 à 27,50 Liverpool, blé d'Amérique .... 27,24 à 27,69 Allemagne Hambourg, blé indigène 33,72 Mannheim, blé indigène 34,50 Hongrie . Budapest, blé indigène 33,72 Suisse Genève 28,00 à 30,00 Berne 30 Italie Gênes, blé indigène 35,50 à 36 Milan, blé indigène 34,50 à 35,25 Toutefois, en janvier et février, une tendance à la hausse accentuée se manifeste sur les marchés français et beaucoup plus encore sur les marchés étrangers. Le Ministre de l'Agri- culture, consulté par les députés sur les causes de cette hausse du blé, répondait par les observations suivantes, publiées au Journal oUiciel du 21 février : La hausse constatée sur les blés depuis quelques semaines est due : 1° Aux demandes considérables émanant de l'Europe occi- dentale (Angleterre, Italie, France), alors qu'à raison des circonstances, les offres de certains pays généralement expor- tateurs (Australie, Roumanie, Russie), se trouvent à peu près complèteinenl suspendues ; 2° A l'élévation énorme subie par les prix du fret (1) ; (1) Le fret de New- York à Liverpool variait au mois de juillet 1914 de fr. 99 à 1 fr. 10 pour un quintal de blé, au mois de mars 1915 il avait atteint 4 fr. 66. Entre New- York et Gênes, le fret était passé de 1 fr. 30 par LA. MKCOLTE ET M". PlilN Df BLK KN 191") 203 .') ' Aiiv (lilliciillcs ([Lie lo a<;riciill('iii> t'|iioii\ciil ;i t'Xi'cil- Icr les l);illai;('s. cl |>ar Miilc à aiiiciici" liMir.s JjIcs mii' les niar- rlit's (1). Le ( ioiiNciiiciiiciil. ajoiilail \v Miiii-lrc de I Agi'inilliirc. se )»i'('M)C('ii(t(' (1rs a( lial> de \)\r^. lariiics cl a\()iii(>s à dïecliicr à ['('■l ranger, cl il Icniiiiiail par celle (»!)--( r\alinii iiii|»i)rlaiile : l)(Mr\ i-cmar(|ues. an siir|»lM>. (I(>i\ciil appeler ralleiition. La jirciiiière, c esl (iiie le cours ilii bic e>l aciiielleiiicnt en hausse dans le monde enlier. el la seconde, ces! (|ne d(''pai-lcments «tri colail de -îO à '.V2 Ir. ^i.'i, ce dernier prix poui' la r<''gion du Sud-Ouesl. Mais a la niiMiie dale. les blés indigènes anglai.s se vendaieni .'!'i Irano ; en Suisse, le bh' alteignail le prix de 10 francs le (punlal ci le ->ail même sensiblemenl en lia lie. 'i 1 à 'i.J lianes. Les pi'ix se mainlenaicul. en brance. plus bas (|iie dans les pays voisins, parce (juc, grâce à nolie ii'gimc doiumier. la cnllnre du blé a\ai! pu conser\er dans loules nos l'égions retendue de ses end)la\ures: nos besoins, par con--(''(pienl. <'daienl moins grands : niai> il laul l'cconnaîlrc aussi ipie, par ses achats de blé, IJnlendancc en impo.-ani un prix maximum lie ."îO iVancs. limilail la liaus>e ])ossible -nr beaucoup de inai'clw's : du l'cstc. dans la r(''gion de Lai-i>. la ukuuc Inlen- «luintal au mois de septenibie 1914 à 6 iv. 08 an mois de mars dernier. De liuenos-Ayres à Livci)>ool le fret est passé de 1 fr. 16 par uiiintal en juillet 1914 à 8 fr. 33 en mars 1915, et de Huenos-Ayres' à (Jèhes de 1 fr. 85 à 7 francs dans la même jîériode. Cette hausse des frets élait due : 1' à l'iuimohilisation dim friand nombre de navires de eommeree (iiolamment ceu.x de la maiiiu' marchande allemande], à la réquisition d'une (|uantité considéraljle de navires pour les alliés ; 2" à l'eneombrement de nos ports et des |)()its anLclais : 3" à l'assurance contre risfpies de guerre. (1) IjOS difficultés é))rouvées pour les battages provenaient de la pénurie de main-d'œuvre, surtout du personnel mécanicien attaché aux machines à battre à grand travail qui presque .^-eules aujom'd"lmi sont employées en France dans toutes nos campagnes, enfin une saison e.\< e|il ionnellement humide empêchait de battre les meules. 264 ANNALES DE LA SCIEN€E AGRONOMIQUE (lance livrail à la meunerie le blé au prix île 30 francs. Dès février, somme toute, le marché du blé en France n'était plus libre, n'était plus réglé seulement par le jeu de l'offre et de la demande ; celte même situation allait se prolonger, elle dure encore. En mars et avril, les marchés sont tout désorientés sous l'influence de rinterventiori de l'Intendance mililaire, dont les méthodes varient avec une irrégularité parfois déconcer- tante (1). A Paris, au marché hebdomadaire du 24 mars, il n'est même plus établi de cote officielle pour les blés : dans les départements, les ventes s'effectuent au taux de 30 à "32 fr. le quintal de blé. Les blés étrangers dans les ports, sous vergue, sont cotés à un prix bien supérieur, 38 à 40 'francs, ce qui s'explique du reste, puisque à New- York le blé était monté en mars à 31 fr. 75 et 32 francs et (ju'il fallait ajouter à ces prix le taux très élevé du fret. En Angleterre les blés étrangers étaient cotés dans les ports aux mêmes prix qu'en France, alors (fue les blés indigènes s'achetaient de 30 fr. 50 à 33 fr. 10 : grande fermeté siu* les marchés italiens, 43 à 45 fr. 50 (mar- chés de Alilan et de Florence. 47 francs pour les blés d'Aus- tralie en mer. Cependant par une note insérée au Journal oUiciei du 16 avril, le Ministre du Commerce faisait, connaître que les réquisitions de blé. ({ui avaient si fortement troublé le com- merce régulier du blé. allaient prendre fm désormais. « Le Gouvernement a décidé que l'autorité militaire cesse- rait dès maintenant de poursui\re les réijuisitio-ns récem- ment imposées par elle. Si le Gouvernement a pris cette d'éci- sion, c'est en vue de laisser cette quantité de blé à la disposi- tion de la population civile afin de lui permet Ire de satisfaire plus aisément, d'ici la prochaine récolte, aux besooins de la consommation. Il y a donc lieu de penser (fue les moulins retrouveront ainsi leurs moyens habituels d'approvisionne- (1) Journal d'of/ricu/fiirc pratique, revue commeixiale, 25 mars 1915. LA RKCOLTE ET LE VRIX IH' MIj': EN 191') 2(i5 ment et pourront continuer à travailler dans les tondilions normales. » Les entraves apportées à la circulation des blés |»ar l'Admi- nistration militaire avaient eu pour effet de faire disparaître, dans quelques régions, les approvisionnements nécessaire> pour la marche des moulins ; ces entraves ayant été levées, les demandes affluèrent, dépassèrent les efforts immédiats, et provoquèrent naturellement une tension dans les cours ; dans la première quinzaine de mai, le blé était coté de 34 à 35 francs sur la plupart de nos marchés : les prix des blés étrangers dans les ports restant toujours plus élevés, 38 à 39 fr. 50 en parité avec les cours de New-York rpii avaient atteint 32 fr. 65 par (fuintal. (( Cette tension n'a été que de courte date, et c'est précisé- ment au moment où elle s'atténuait que le Gouvernement pre- nait la mesure arbitraire de monopoliser le commerce » (1). Au milieu de mai, en effet. le Gouvernement fit annoncer par une note officieuse qu'il avait décidé de procéder à une réqui- sition générale des blés et de prendre le monopole du com- merce pour une période dont la durée n'élait pas déterminée. Les préfets prenaient aussitôt des arrêtés dont le sens géné- ral était ainsi conçu : En vue de déjouer les manœuvres de la spéculation cl afin d'empêcher une hausse artificielle du prix du pain. le Ministre du Commerce a demandé au Ministre de la Gueri-e de diumer aux intendants l'ordre de réquisitionner dans cha(|ue dépar- tement, pour les besoins de la population civile, toiil le blé existant, où qu'il se trouve. Le prix de la réquisition est fixé à 32 francs les 100 kilogi'. Ces mesures étaient illégales : le GouvernemenI le reconnut et présenta alors, le 18 mai, un projcl de loi à la Chambre des députés, destiné à investir l'autorité militaire, pendant la durée de la gueri"e. du droit de pourvoir par voie di' recpiisition à l'alimentation de la population civile en blé et en farine, (1) H. Sagnier. 266 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE laiiiorilé militaire pouvant déléguer ce droit à laulDrité civile. Presque toutes les opérations commerciales, en fait, se trouvèrent, une fois de plus, supprimées, en raison des en- traves créées par ces mesures arbitraires, ces annonces de projet de loi. etc. Mais à lapproche de la moisson le blé bais- sait sur le marché de New-York, il ne valait plus que 24 fr. 50 disponible fin juin : à Marseille les blés américains étaient offerts de 33 à 33 fr. 75 et au milieu de juillet les blés d'Algé- rie disponibles de 31 à 31 fr. 50. Aussitôt intervient une nouvelle dépêche officielle adressée aux préfets, par le Ministre du Commerce les avisant que ^( dans les conditions actuelles il y avait lieu de laisser com- plète liberté aux transactions, à la circulation des blés et des farines ». Les offres des blés nouveaux se faisaient sur les marchés fin juillet aux taux de 29 à 31 francs — les blés étrangers, de leur côté, étaient offcris dans nos ports au cours de 30 à 31 francs sous vergue. A Londres, il y avait parité également entre blés indisfènes et blés étrangers au cours de 30 à 32 francs. Le blé dispo- nible à New-York élaif colé 22 fr. 80, et livi-able en septembre 21 fr. 50. Les cours de 'ÎO à 31 fiancs se sont maintenus eu août et septembre sur le marché de Paris et dans la j^lupart de nos régions, à part celle du Sud-Ouest ofi, comme nous l'avons indi(|ué au début de ces notes, la récolte en blé fut particuliè- îcineni faible, el où la cole du blé s'éleva à 33 fr. 50. 34 francs. Sur le marché de Londres les blés indigènes nouveaux bais- saieid sensiblcmenl : au 23 septendjre ils élaient cotés de 23 fi'. 60 cà 26 fr. 30, les blés américains se pavani de 30 à 30 fr. .50. Loi thi ir> <)< lobrc l\)l.'> icldtii c ù l'ai liai cl à la lenle du blé pour le rai ilnillcnicitl tu il. — En France le commerce conlinuait à se Irouvei- paralysé par les incei'liludes qui ré- LA. RKC.OLTE KT LK l'RIX DU MLÎ: KN 191.') 207 j^iKiieiit loiijoiirs suf le l'éginic coiimit'ici;!! (|iii serait iinposé par le Pai'leinonl. Depuis plus de six mois la ("hanibre des ilé[»ulés el le Sénal se renvoyaieiil des projels dits du i-a\itail- lenienl de la populaiiou eivile. Finalenienl. le 15 octobre, la Chambre des députés adopta le texte (|u"a\ail voté le Sénal dans sa séance du 25 sepleuibre. Ce texte a été promulgué au Journal oUiiicI du 17 octobre eu même tem[)s (piiin décret rétablissant le taril douanier sur le blé el les farines. Il nous laut rappeler ici nuelques-uns des princi})au\ ai'ticles de cette loi relative à l'achat el à la vente du blé pour le ravi- taillement civil. Article rRE.\ULi!. - — Pendant la durée de la guerre, il peut être pourvu par voie de réquisition de blé el de farine à l'ap- l>i'ovisionnemenl de la population civile. Le droit de réipiisition est exercé, dans chaque déparle- menl, par les lu'éfels ou })ar leurs délégués, sous l'aulorilé du .Ministre du Commerce, de l'Induslrie, des Posles el des Télégraphes el dans les conditions prévues par la loi du <> kiloiiniiimic- ou '^0 If. (m en tenant coini)te du change. A Lonilîc^ on paie le^ blés indigènes par iOO kilogrammes : blancs. ::<) ïr. 15 à :V2 if. 00: roux, 29 fr. 05 à 32 ir. :j5: les blés étrangers sùiit cote^ : canadiens, 32 ii'. 75 à 34 ir. 00 : amé- ricains. 31 II-. 10 à 33 l'r. 80 ; argentins. 32 à 32 fr. 75. En Suisse les blés valent de 35 à 38 francs le qviintal.-En Italie de 39 à M francs. * * * Souuiir toute p<'U(laut cette année 1915 le blé en France s'est niaiideiHi pi-e'-i|U(' (•o!i>taiunienl au taux de 'ÎO Irancs le ([uintal. à un |)i-i\ inlV-rieur souxenl à celui du blé sur les mar* li(- .uiglai>. a un piix toujours sensiblement moindre que celui |»ayé sur les marchés suisses et italiens. Les con.-onunaleiu'- ircUirais. par conséquent, n'ont pas le droit de >e [daiudre : le piix du pain a été maintenu au taux le plus ba- qui! était po--ible : d'autre part il est incontes- table que ce pi'ix de -'îO Irancs est un prix suinsamment rému- nérateur pour l'agriculteur : le commerce, jtai- contre, il est bien ju>te de le iVHonnaitre, a souffert- : se> alUiire^ oïd été constammcnl enli'avées. 'paralysées. Elles le sont encore au- jourd'hui et le seront pendant toute la durée de cette guerre. Mais coiiune le rappelaient M. Albert .Métin r[ le Minisire du Commerce à la séance du 15 octobre de la Chambre des députés, c'est la guerre qui. en réalité, a porté et ])orte atteinte à la liberté commerciale. « Est-il en effet possible de parler de liberté du connuei<-e (piand une partie de notre ter- ritoire e>t envahie, loixjue les ti'et> atteignent les taux (|ue Ion indiquait tout à Iheui'e. lorsque les éléments conslituani la liberté dc> transactions n'existent plus et ne peuvent plus exister. C'est la guerre qui a jtoui- conséquence de restreindre la liberté commerciale r| non ])a> les mesures (|u'il s'agissait de voler (1). » (1) Di-scours du Ministre du Commerce. Clia)nl;rc des députés, réiince du 15 octotre 1915. r.A lîKC.OLTE El' FJ; PRIX Di: BLÉ KN 101.") 271 * * Le> Ic.vlo (le loi cl Ic^ circulaires (jiii les accoiiipagnciil lie sont pas loujoiii-,-^ (liine clailt' parfaite : à lapplicalion se pfésenleul trop soiivcnl de graves difficultés ; Ici est le cas pour la récente loi du-l(3 octobre 1915 dont nous avons donné plus haut les principaux articles. Les inexactitudes des dispo- sitions de l'article 2. la quasi-inipossibiiili' d'application (\g< dispositions de l'article 8 ont ele établies à l'Académie d'Agi'i- ciillure dans les séances des 3 et 10 novembre H)]."). Les deux [)rincipaux points de la loi, portent, sur le droit de réipiisilion du blé et de la farine conféré à l'autorité ci\ile, et sur la fixation dn prix du blé et de la farine. Or, « lindenniité. prévue en cas de ré(|uisition du blé Uirt. 2), disaient ]\LM. Lindel et. H. Sagnier, est fixée par la loi; elle ne peut être majorée ni diminuée que dans les limites ])révues. Quant à celle qu'il couvient d'établir pour la farine (art. 8). il a été décidé (ju'elle résulterait de calculs basés sur le rendement constant ric 74 %. n L'article 2 fixe l'indemniié à recevoir, en cas de l'écpiisi- lion, à 30 francs par JOO kilogrammes quand le blé pèse 77 kilogrammes à l'hectolitre et ne contient pas plus de 2 % de corps étrangers. Il admet doiu- qu'im blé ainsi défini ])eut fournir, à la mouture. 74 % de farine ; mais il prescrit > Quant à l'article 8 MM. Lindet et H. Sagnier font encore observer qu'il semble oublier que tous les blés ne peuvent pas fournir 74 % de farine, et ils ajoutent : « Aux termes de cet article » les meuuiers ne pourront plus fabriquer (ju'une seule sorte de farine, à savoir la farine entière ne comprenant ni remoulages, ni sons. » Le prix de la farine ainsi délimitée « ne pourra, en aucun cas, dépasser celui qui résulterait d'une extraction à 74 % du blé tel qu'il est défini à l'article 2 >>. <( En présence du texte de cet article, les meuniers ont fait immédiatement cette objection (fue, les frais généraux et les frais de mouture étant pour eux les mômes (juelle que soit la qualité du blé mis en œuvre, la farine extraite leur coûte d'autant plus cher que le blé est susceptible d'en fournir une moindre quantité : dès lors les meuniers seraient peu disposés à accepter des blés à faible densité dont ils retireraient la farine avec un ))rix de revient trop élevé, « D'autre part, ils voient avec regret ce taux de 74 % reve- nir à l'article 8. alors qu'il avait été implicitement supprimé à l'article 2, et craignent une interprétation défectueuse de cet article 8. » Des instructions ])arues au Journal officiel du 17 octobre devaient éclaircir le texte de l'article 8. Mais tel n'a pas été le cas ; aussi l'Académie d'Agriculture a-t-elle fait siennes les conclusions de AIM. Lindet et Sagnier : que dans l'appli- cation très diff)(Mle de l'arlirle 8. les préfets devront tenir le [.A RKCOLTE ET LK PRIX DU MLÎ: ES 1!)15 273 plus grand complc des incniiiialcs de h^ufs régions el des avis éclairés des personnes coinpélentes el honorables, afin d être assurés que ces cours ne son! pas faussés par la spé- culation. VERS L'ORGANISATION DU TRAVAIL AGRICOLE Par F.-L. BRANCHER SECRÉTAIRE DE LA COMMISSION DE LA MAIN-D'CEL VRE AGRICOLE MEMBRE DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'AGRICULTURE J.a gueiTc ayant permis d aborder la réalisation de (|iiel- ques projets relatifs à rorganisation du marché du travail agricole, il semble, opportun d'examiner ce qui a été fait à ce jour et d"en tirer des conclusions permettant d'envisager les solutions appropriées. On })eut donc, à cet clfel. noter les résultats obtenus par rOflice national de la niaiu-d œuvre agricole et prévoir le rôle qu'il serait appelé à jouer s'il devenait une institution ]teruuuiente. •m Au dchui des hostilités, le Ministère de l'Agriculture avait lait elToi'l poui' trouver du travail aux ouvriers que le chô- mage dos usines rendail libres. Les résultats acquis furent miiiiuic-. (!u fait de la rareté de l'offre. Au moment où l'offre se serai [ accentuée, le Gouvernement étant parti pour Bor- deaux, cette tentative officielle dut malheureusement être aban(k)nnée. A l'exemple du Ministère, plusieurs organisations privées s"occu}>èrent du placement des ouvriers agricoles : le Syn- dical central des agriculteurs de France, les Compagnies de chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée et Paris-Orléans, le Comité de protection des ouvriers belges, etc. Kn ce ffui concerne plus particulièrement le placement des l'éfugiés. il fui institué au Musée social un Comité de coordi- VERS l'organisation DI IMWAII. MiKIC.Ol.r, 275 iialion (les ofïi'cs et deinaiides de Iraxail ipii deviiil le Coiiiilé du Iravail agricole })oui' les ivliigiés. 11 formait section du Comité centi'al de i)lac('meid des chômeurs et rél'ugiés, se ratlacliani pai- coiiséf|ucMt au mini-- Ici'e de riulérieur, et recevait une din'clion d'iui gioiiiir de re|»r(''seiil;uils de ((U(d(|ues soeii'h's (ragiicidliuc. piiVide |iai' M. .\!(dine. aide de Al. Soiiclinii. Au mois de mars, alors ([ue le Ministre de rAgi'ieidlure prenait (k'> dispositions pernKdtant au sei"vice de placement de la Sociélé luiliouale de pioteclion de la niaind'ceuvre agricole de l'onelionnej- à nouveau, les représenlaids du Comité du travail agricole viiu-ent le Irouxer j»oui- lui dcman- d(>r sa collaboration. 11 fut déci-ci' daii- la culture les travaÈHeurs auikolies français et ljcli,'es, chômeurs et réiu- giés, résidaiil sur le territoire, rOl'licc chercha, eu oulre, à faire appel aux Belges résidant eu Anglelerre et en Hollande ou n'ayant pas encore quitté la partie non envahie d-e leur nialbc'Uireux pays. .Malgré tes notnbreuses démarches kiites, tant ohi c(Mé belge cribt tlevoir deman- tler pour les travailleurs agricoles un li-aitement de faveur à M. le .Ministre de l'Intérieur. Il a pu obtenir de lui, à la date du mai cette décision : « qiiï'en auctm cas, les allocations accordées en vertu de la Soi du 5 août 19^14 ou celles attribuées au titre de secours aux FéfugiéSv ne pouiTont être retirées auiX familles i[ui se procu- reront, en participant aux travaux des champs, des res- sou r ce s s u pf .'lé m eiail air e s ' • . Il est incontestable que cette mesure a servi les intérêts de l'agriculture. Elle a été malheuireusement ignorée d'un trop grand nombre de pî'éfets et eSe maires qui n'ont pas tenu assez compte des instructions ministérielles. Une contre-partie logique s'imposait. Il était nécessaire, en effet, que l'assistance fitfc formellement refusée ou retirée à tous tes réfugiés irepoussanit sans motif valable des offres de travail convenablement rémunéré. Par la voie de la presse -M. Fernand Damd a fait connaître c(uc l'autorité administra- tive pouvait agi.r en ce sens, d'après les instiiictions du 4 janvier de .M. le Ministre de l'Iidérieui". On peut laisser entendi'e (pic, ii!is(pi'à ce ((uu'. il n'a guère été fait ('lai i\e^ dites instructions. En vue €k l'utilisation complète des ressonrees en main- 278 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE da'LiM'e, il sciait cependant indispensable (|nc ces décisions, nianifestenienl équitables, ne restassent point inopérantes. La uiaiu-d'o'uire. habylc. - Depuis longtemps déjà. Àl. Fcruaiid Davh) avait examiné, comme piésidcnl de la Société nationale de protection de la main-d aMivre agricole, de concert avec M. Litaid, gouverncui- général de l'Algérie. M. Bkzi:, directeur des Affaires algériennes au Ministère de l'Intérieur et .M. Géhauu, directeur de l'OlTice de l'Algérie, la question de l'utilisation de la main-d'œuvre kabyle par le> agriculteurs de la métropole. La guerre empêcba de réalisei- le programme qu'il avait tracé. Reprenant le projet. l'Olfice jugea nécessaire de demander au gou\erneur général de l'Algérie de quelle laçon il pou- vait èti-e envisagé, lîn môme temps, il chercbait à se^'ensei- gner aupi'ès du général Lyautey, résident général au Maroc, sur les disponibilités du Protectorat. M. LcTAiD et le général Lyaitky firent savoir (pie dans les circonstances actuelles, il ne pouvait guère être lait appel aux travailleurs agricoles dn Nord africain : néanmoins, et sur l'insistance du Président du Conseil Ini-mème, les dépai-- temenls de l'Agriculture et de l'Intérieni-. demandaient à nouveausà la fin du mois de juin au gouverneur général de l'Algérie, s'il était possible à la colonie de loninir ;i la mé- tropole des ouvriers pour les travaux agricoles. Le temps pressait et il n'était guère facile d'organiser des convois importants. Il ne fallait donc pas attendre de l'apport de contingents kabyles un concours très efficace au point de vue généi'al: mais, les circonstances aidant, il y avait le plus grand inlerèl à tenter une expérience dont la portée pent être incalculable. Dans ces conditions, il apparaît ([ue la venue en France d'onvrieis agricoles kabyles pour la moisson de 1915. doit être consi(l('r(''e plutôt comme ime expérience «pie comme lui véritable niouxenienl saisonnier. \ la nii-jiiillet, le gonverneur général de l'Algérie fai-ait VERS l'organisation DU THAVAH. AGRICOLE "279 savoir que 800 ouvrier-s élaiunl [)rèls à partir. Le préfet d'Eure-et-Loir ayant demandé au Ministre de l'Intérieur le concours d'ouvriers indigènes pour la levée des récolles dans son département, l'Office en fut avisé. Il lui offrit immédia- tement de prendre ce contingent. La proposition fut acceptée et quatre groupes embarqués à Philippeville, Alger, Bône et Oran furent dirigés sur Chartres au nombre de 821. A leur arrivée, M. Delavald-Dumonteil, préfet, organisa lui-même la répartition dans les fermes, avec une activité et une méthode dignes de tous les éloges. Depuis, un contingent de 210 Algériens est arrivé à Orléans. Cette expérience a permis de constater que si cette main- d'œuvre était soumise à une sélection judicieuse et que si elle était bien dirigée, elle serait à même d'apporter un con- cours très précieux à l'agriculture de la métropole. La main-d'œuvre agricole élrangère. — Vu les circons- tances, on ne pouvait guère faire appel qu'à l'Espagne pour la main-d'œuvre de complément. A cet effet, des bureaux d'immigration furent organisés à Cerbère (Pyrénées-Orientales), Hendaye (Basses-Pyrénées), Tramezaygues (Hautes-Pyrénées), Fos (Haute-Garonne) et Celle (Hérault). Pour faire venir les travailleurs agricoles d'Espagne, des Comités départementaux de main-d'œuvre agricole furent créés. . La situation d'état de siège rendait leur introduction diffi- cile. Les difficultés furent aplanies grâce aux cartes permis de séjour délivrées aux immigrés dans nos bureaux fron- tières. Les Compagnies de chemins de fer voulurent bien faire droit d'autre part, à la demande de M. Fernand David, con- sistant à accorder le demi-tarif pour leur transport. Il est bon de rappeler ici ([ue ces bureaux agricoles ont 280 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE grandement servi, en outre, les intérêts de l'industrie, pour l'introduction de sa main-d'œuvre de complément. En ce qui concerne les autres pays, il n'a été créé qu'un bureau à Larche (Basses-Alpes) pour les ouvriers agricoles italiens. Depuis le mois de mai, date de linstallalion des premiers bureaux, la statistique de celle immigration a pu être dressée ainsi que suit : Mai-juillet 1915 Août Septembre Octobre Novembre Décembre Hommes Femmes Enfants 14.820 1.081 1.074 2.844 454 719 3.941 1.682 597 1.704 265 328 3.168 515 577 2.509 365 406 Total général 28.986 4.362 3.701 dont il faut retrancher les ouvriers qui se sont dirigés sur l'industrie et auxquels il est délivré des cartes spé- ciales dans les bureaux de l'office, afin de leur éviter les frais de passeport 7.336 1.209 1.308 Ce qui laisse pour l'agriculture au 31 décembre 1915 21.650 3.153 2.393 Statistique générale pour 1915 (mars=décembre) Chômeurs et réfugiés, hommes et femmes 13.794 Main-d'œuvre agricole étrangère, hommes et femmes. 24.803 Contingent kabyle 1 . 037 . 39.634 Il est établi que pour chaque adulte mis directement par le placement ou indirectement par limmigration à la disposi- tion de la culture et de l'industrie, il avait été dépensé 48 centimes. La Commission de la main-d'œuvre agricole du Ministère de VAgricullure. — L'Office national de la main-d'œuvre agricole a été dirigé par une Commission administrative déléguée par la Commission de la main-d'œuvre agricole ins- tituée au Ministère de l'Agriculture par décret du 3 avril 1915. C'est sur le rapport suivant de M. Fernand David, au Pré- sident de la République, que ce décret fut signé : \i:rs l'organisation du thanail agricole 281 « Depuis longtemps déjà la crise de la main-d'œuvre agri- cole avait retenu l'attention des Ministres de l'Agriculture qui recevaient chaque jour à ce sujet les doléances du monde agricole. Les Sociétés d'Agriculture, les syndicats, inquiets des difficultés croissantes surgissant sur le marché du tra- vail agricole, recherchaient, malheureusement sans coordon- ner leurs efforts, les moyens de remédier à ce [)énible état de choses. (( Pour donner une direction méthodiijue aux initiatives privées, j'ai institué à mon Ministère, ou sein du Comité consultatif de statistique agricole par arrêté du 7 juillet 1914, une Sous-Commission de la main-d'œuvre agricole chargée de l'étude de ces importantes questions. « La longue durée des hostilités accentue considérable- ment la crise et je crains que du fait de manque de bras, une trop grande surface de terres ne puisse être mise en culture en temps utile. « Pour parer à cette inquiétante éventualité, il m'a semblé qu'il fallait donner à la Sous-Commission de la main-d'œuvre agricole, des moyens d'action qu'elle ne possède pas. Pour cela, il s'agirait de l'élever au rang de Commission indépen- dante dont feraient partie les représentants de tous nos grands groupements agricoles, afin que mon Ministère puisse travailler en plein accord avec eux. « De la direction qui viendrait de mon département et de cette collaboration, j'attends les résultats couchiants et pro- pres à porter remède au mal dont souffre le pays. » Cette Commission comprend 44 membres, dont 12 membres de droit, 16 membres nommés par le Ministre de l'Agricul- ture sur la présentation des Sociétés ci-après désignées, et 16 membres nommés directement par le Ministre à raison de leur compétence particulière en matière de main-d'œuvre agricole. ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Sont membres de droR : Le Ministre de T Agriculture, président ; Le Directeur de l'Enseignement et des services agricoles, ou son délègue ; Le Directeur général des Eaux et Forêts, ou son délégué ; Le Directeur des Haras, ou son délégué ; Le Chef de l'Office de renseignements agricoles ; Deux Inspecteurs généraux ou Inspecteurs de l'Agriculture, désignés par le Ministre ; U-n .représentant du Ministre des Affaires étrangères ; L.n représentant du Ministre de .l'Intérieur ; Un représentant du Ministre des Colonies ; Un représentant du Ministre du Travail et de la Prévoyance sociale ; Le Président de l'Académie d'agriculture de France. Sont appelés à désigner un représentant : La Société nationale d'encouragement à l'Agriculture ; La -Société des A^griculteurs de France.; L'Association de la presse agricole ; La Société nationale de Protection de la majn-d'œuvre agri- cole .; La Société nationale d '.Horticulture de France ; La Société des Viticulteurs de -France et d'ampélographie : La Société française d'émulation agricole contre l'abandon des campagnes.; Le Musée Social (section agricole) ; La Fédération nationale de la mutualité et de la coopération agricoles ', La Société d'encourf\gement pour l'jndustrie nationale : L'Association de l'industrie et de l'agriculture françaises ; La Société française d'encouragement à l'industrie laitière ; La Société des Agriculteurs du Nord ; Le Syndicat central des Agriculteurs de France : VERS l'organisation DU TaWAIL AGllItOLE 'IS'S La Fédération des Syndicats du coiuuierce des bois de France et des industries c[ui s'y rattachent ; Le Comité des lorèts, Syndicat central des propriétaires forestiers de France. * * * L'OFFICE DE LA MAIN-DOEUVRE AGRICOLE INSTITUTION PERMANENTE Raisons pour lesquelles cette lnstitition est aujourd'hui NÉCESSAIRE. — La uéccssité d'une institution ayant pour objet de s'occuper exclusivement de toutes les questions relatives à la main-d'œuvre agricole se fait sentir de plus en plus chaque jour. Il faut bien, en effet, admettre que, désormais, tout ce qui touche au marché du travail agricole et aux condi- tions d'existence du travailleur des champs constitue le fac- teur peut-être le plus puissant de notre prospérité agricole. C est en partant de ce principe que les fondateurs de l'Office national de la main-d œuvre agricole qui fonctionne, en fait, depuis le 15 mars 1915, sous le contrôle du Ministère de ry\griculture et avec son concours et celui des grandes Associations agricoles, ont demandé qu'un statut légal lui fût donné. Dans leur pensée, le programme de l'Office national de la main-d'œuvre agricole doit être le suivant : P Provoquer toutes les mesures susceptibles d'améliorer les conditions d'existence des travailleurs des champs, les étudier et s'entremettre pour parvenir à leur application (enseignement et développement de l'induslrie domestique agricole, logement des ouvriers agricoles, encouragements, création d'institutions ouvrières mutualistes et coopéra- tives, etc.) ; 2° Etablir et tenir à jour les statistiques permettant de 284 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE connaître aussi parfaitement que possible le marché du tra- vail agricole ; 3" Faciliter le recrutement et le placement de la main- d'œuvre nationale, provoquer et organiser les inigrations intérieures, à l'aide d'un service central de placement, secondé par des bureaux départementaux ; employer tous moyens utiles pour lutter contre le chômage ; 4" Faire les recherches et les démarches tendant à procu- rer aux agriculteurs français la main-d'œuvre coloniale et étrangère comme main-d'œuvre de complément et créer à cet effet des bureaux d'émigration et d'immigra- tion ; recruter et répartir la main-d'œuvre agricole coloniale et étrangère et la contrôler pour des raisons de sécurité nationale, de protection de nos sujets, d'organisation écono- mique et, enfin, pour éviter le trafic auquel a déjà donné lieu le placement des ouvriers agricoles étrangers. Ce programme a été élaboré au point de vue économique et social. Dans l'ordre économique il est nécessaire d'utiliser métho- diquement les éléments de main-d'œuvre existant sur le ter- ritoire. Pour y parvenir, il faut une entremise active et judi- cieuse, facilitant, d'une part, la mise à la disposition de la culture de toutes nos ressources en travailleurs et permet- tant, d'autre part, de lutter efficacement contre le chômage. Cette entremise comporte le placement de la main-d'œuvre permanente et l'organisation des migrations intérieures sai- sonnières. Mais malgré les efforts qui pourront être faits en vue de la complète utilisation de nos ressources en main-d'œuvre nationale, il sera nécessaire d'appeler sur le pays un nombre considérable de travailleurs de nos colonies et de l'étranger comme main-d'œuvre de complément. On sait que notre agriculture était dans l'obhgation, avant la guerre, de recourir à l'emploi d'une centaine de mille d'ou- vriers agricoles étrangers, tant saisonniers que permanents. VERS l'organisation DU THANAIL AGRICOLE 285 Les vides creusés par une campagne meurtrière dans les rangs des travailleurs ruraux qui sont l'élément le plus nom- breux de notre contingent, vont accroître d'une manière encore inappréciable les difficultés qu'éprouvait la culture dans l'accomplissement de ses travaux. Il faut malheureusement prévoir que la main-d'œuvre de complément belge et polonaise va se trouver réduite dans de très sensibles proportions. Ces réservoirs d'hommes aux- quels nous avions coutume de recourir seront particulière- ment épuisés. Après la tourmente, d'autre part, les pays ravagés auront, sans aucun doute, besoin de tous leurs tra- vailleurs pour se reconstituer. La situation du marché du travail agricole français sera manifestement plus critique qu'avant la guerre d'autant plus que, suivant le phénomène classique, les travailleurs ruraux remplaceront les travailleurs de l'industrie disparus ou mutilés. Il faut donc, en même temps qu'on utilisera avec soin toutes les ressources du pays, envisager sous toutes ses faces le problème de l'immigration à laquelle nous devrons avoir recours pour notre main-d'œuvre de complément, si nous ne voulons pas voir s'étendre dans des proportions alar- mantes les friches sur notre territoire. Cette main-d'œuvre peut nous être procurée par nos colo- nies, nos pays de protectorat et par les pays étrangers. Notre empire colonial servira en ce sens, les intérêts de la métropole, tout en profitant des nombreux avantages écono- miques et sociaux de cette émigration. D'un côté, en effet, en échange du travail qu'ils auront fourni à la métropole, nos sujets et protégés enrichiront leur pays d'origine des salaires qu'ils auront gagnés et notre or n'ira pas à l'étran- ger. D'un autre côté, ce mouvement sera un excellent fac- teur de pénétration pacifique, ces travailleurs devenant les agents naturels de notre civilisation et du progrès agricole. Pour les pays étrangers auxquels nous ne devrons avoir recours qu'en second lieu, il ne s'agira que d'améliorer et 286 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE réglementer le régime de l'immigTation déjà existante en prenant toutes les dispositions exigées par la sécurité natio- nale et en ne faisant appel qu'aux étrangers dont les senti- ments à notre égard ne seraient pas douteux. Mais s'il faut prévoir que l'introduction de la main- d'œuvre agricole de complément coloniale et étrangère peut un jour troubler notre organisation économique, un régula- teur, chargé d'équilibrer l'offre et la demande s'impose. Le contrôle de l'immigration de la main-d'œuvre agricole de complément doit donc être octroyé à l'Office de la main- d'œuvre agricole. Ce contrôle permettra au surplus, d'em- pêcher que se perpétue le trafic souvent éhonté, particulier à certaines agences, s'occupant du placement des ouvriers étrangers. Tels sont, brièvement exposés, les motifs économiques qui démontrent surabondamment la nécessité de l'institution dont le programme est présentement tracé dans ses grandes lignes. "^^ Dans l'ordre social son action pourrait être non moins prépondérante, en ce qui a le plus particulièrement trait à l'amélioration des conditions d'existence du travailleur rural, de cet être presque inconnu du législateur et des pouvoirs publics. Le Ministre de l'Agriculture qui doit être son protecteur attitré et son guide, ne peut choisir à cet effet un agent plus qualifié que l'Office national de la main-d'œuvre agricole. C'est à celte institution que reviendra le soin de mener la lutte contre le chômage agricole qui, pour beaucoup, reste la cause première des orientations nouvelles du travailleur de la terre. Il lui faudra enseigner, créer, développer les industries domestiques agricoles permettant d'égaliser les salaires sur tout le cours de l'année, sans toutefois nuire 'à l'accomplis- sement des travaux de culture. Par des moyens appropriés il aura à démontrer la néces- sité de construire des logements convenables pour les ou- VERS l'organisation DU TItAVAlL AGRICOLE 287 vricrs en famille et à s'enlremellre pour parvenir à des réali- sations. Il sera admirablement placé pour organiser des concours destinés à encourager et récompenser les ouvriers agricoles et pour provoquer la création d'organisations ouvrières mu- tualistes et coopératives. Il pourra préparer, grâce à sa documentation et à l'expé- rience acquise, l'œuvre du législateur et donner les plus utiles indications aux pouvoirs publics en ce qui concerne les questions de sociologie rurale. Ce programme pourrait être plus longuement développé, mais les raisons déjà données en vue de démontrer la néces- sité de l'institution sont amplement suffisantes pour conclure en résumant la double fonction de l'Office national de la main-d'œuvi'e agricole. 1° Fonclion sociale. — Etudes et recherches tendant à l'amélioration du sort du travailleur agricole. Intervention active pour provoquer à cet effet toutes mesures nécessaires et pour assurer leur mise en application. 2° Fonclion économique. — Etudes et recherches tendant à la connaissance des besoins et des ressources en main- d'œuvre. Intervention active pour assurer le meilleur recru- tement et la meilleure répartition de la main-d'œuvre. L'OfFKI: NATIONAL DE LA MAIN-DŒUVRE AGRICOLE DOIT ÊTRE UN SERVICE PUBLIC. — Pour l'accomplissement de sa mission il devra se tenir en relations constantes avec diverses adminis- trations et autorités publiques, notamment avec les fonction- naires départementaux du Ministère de l'Agriculture, les Ministères des Affaires étrangères, des Colonies, du Travail, de l'Intérieur, les gouverneurs des colonies et les résidents des pays de protectorat, les grands réseaux de chemins de fer, les Compagnies de navigation, les représentants de la France à l'étranger. A ce point de vue, un établissement privé, quelles que soient la compétence et l'autorité de ses 288 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE dirigeants, ne disposera pas des mêmes facilités, des mêmes moyens d'action, du même crédit qu'un établissement public. Cette observation s'impose particulièrement au regard de la main-d'œuvre coloniale et étrangère pour laquelle l'Office se trouvera en rapport non seulement avec les autorités fran- çaises mais encore avec des gouvernements étrangers qui surveilleront avec un soin de plus en plus jaloux l'émigra- tion de leurs nationaux. Il paraît donc indispensable que l'Office revête le caractère d'un service public. Il ne faut pas, néanmoins, qu'il soit rattaché à l'adminis- tration centrale du Ministère de l'Agriculture pour les motifs suivants qui semblent péremptoires. Tout d'abord, au point de vue technique, le rôle qu'aura à remplir l'Office exigera, surtout dans les premiers temps, une initiative et une liberté d'action que posséderaient diffi- cilement des fonctionnaires appartenant à une administration hiérarchisée. D'autre part, au point de vue financier, le fonc- tionnement de l'Office rencontrerait des entraves extrême- ment gênantes dans les règles compliquées qui régissent l'en- gagement, la liquidation, l'ordonnancement et le paiement des dépenses de l'Etat. Enfin, il est clair que les associations et les particuliers désireux d'encourager le développement de la main-d'œuvre agricole seront beaucoup moins enclins à prêter à l'Office leur concours pécuniaire et moral s'il cons- titue un simple rouage d'un Ministère que sïl a une indivi- dualité propre ; on collabore volontiers avec un établisse- ment autonome, dont on connaît les tendances et les mé- thodes; on ne songe guère à aider l'Etat lui-même. En résumé, il est nécessaire que l'Office soit investi de la personnalité civile et de l'autonomie financière. L'Office national de la main-d'œuvre agricole sera donc im établissement public, type consacré à plusieurs reprises par le législateur et pour lequel les pouvoirs publics sem- blent manifester, depuis quelques années, une véritable pré- dilection. C'est dans cette catégorie que rentrent, par exemple, l'Office national du tourisme, créé par la loi de finances du \ERS l/oRGANISATlON DU TRAVAIL AGRICOI.K 289 I 8 avril 19i0, article 123: l'Office national de la navigation, créé par la loi do finances du 27 février 1912, article 67; l'Office colonial, créé par un décret du 14 mars 1899 et investi de la personnalité civile et de l'autonomie financière par une loi du 18 février 1911; l'Office national du commerce exté- rieur, créé par une loi du 4 mars 1898; l'Office de législation étrangère et de droit international créé par la loi de finances du 20 décembre 1908, article 46. complété par la loi de finances du 27 février 1912, article 36. Ainsi compris, l'Office de la main-d'œuvre agricole devrait être institué par une loi. Son organisation et son fonctionne- ment feraient l'objet d'un arrêté concerté entre les Ministres de l'Agriculture et des Finances. Projet de loi Article premier. ■ — Il est créé auprès du Ministère de l'Agriculture un Office national de la main-d'œuvre agricole investi de la personnalité civile et de l'autonomie financière. Article 2. — L'Office national de la main-d'œuvre agricole a pour objet : 1' de rechercher les moyens propres à développer le tra- vail agricole et à améliorer les conditions d'existence des travailleurs des champs ; 2° de centraliser les offres et demandes de travail agricole et de mettre à la disposition des intéressés les renseigne- ments de toute nature concernant la main-d'œuvre agricole ; 3° de prendre toutes mesures tendant au perfectionnement du recrutement et de la répartition de la main-d'œuvre agri- cole française, coloniale et étrangère. Article 3. — Un arrêté concerté entre les Ministres de 290 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE rAgricullure et des Finances réglera rorganisation et le fonc- tionnement de FOffice (1). LOifice national de la main-d'œuvre agricole pourrait être géré par un Conseil d'administralion composé de 9 membres, désignés par le Ministre de l'Agriculture parmi les membres de la Commission de la main-d'œuvre agricole instituée par le décret du 3 avril 1915 : 2 membres désignés parmi les membres de droit ; 2 membres désig'nés parmi les membres représentant les Sociétés agricoles, sur présentation de leurs collègues de cette catégorie ; '5 membres désignés parmi les membres nommés à raison de leur compétence. Le service de placement. — Deux méthodes distinctes peu- vent être envisagées : a) Un service général rayonnant sur tout le territoire ; b) Un service central avec bureaux départementaux. Un service général rayonnant sur tout le territoire ne com- porterait qu'un seul bureau. En dehors de la région de Paris, le placement ne se ferait donc que par correspondance. Offres et demandes seraient rentralisées à Paris. Le but à poursuivre serait d'arriver à la péréquation des offres et des demandes dans le département et, si impossible, dans les départements limitrophes afin d'éviter les longs déplacements aux ouvriers, de permettre aux intéressés de se renseigner plus facilement et de laisser dans la région aux travaux de laquelle ils sont accoutumés, les demandeurs. Un service centi^al avec bureaux départementaux comporte d'abord l'examen des organisations agricoles susceptibles d'assurer ce service. (1) Un projet de loi, analogue à celui-ci, l'ut revêtu de la signature de M. Fernand David, Ministre de l'Agriculture, et soumis à l'approbation du Ministre des Finances à la fin d'octobre 1915. \ VERS l'ORGAMS.VIION DU THAVAII. AGRICOLE 29i Quelles sont les organisai ions agricoles départementales susceptibles d'assurer ce service ? Les Sociétés d'agriculture. Les Syndicats agricoles. Les caisses de crédit. Des bureaux spécialement constitués à cet effet. Celle de ces oi'ganisations qui prendrait en charge le bureau départemental doit avant tout posséder un local et le personnel nécessaire. Dans ces conditions l'organisation à désigner serait celle l'ecounue la plus apte, car on ne peut uniformiser. L'organisation désignée par les agriculteurs du départe- ment deviendrait donc le correspondant du service central. Son rôle consisterait à centraliser pour le département les offres et les demandes. Si elle parvenait à la péréquation elle procéderait aux opérations de placement sans avoir recours au service central. En cas contraire, elle transmettrait dans les délais à fixer, ail service central, les offres el les demandes auxquelles iclle n'awrait pu donner satisfaction. Le service central chercherait alors à donner satisfaction en prenant pour base la péréquation régionale pour les motifs déjà indiqués. -Cette correspondance directe entre les bureaux dépa-rte- mentaux et le service central, apparaît plus simple que celle qui pourrait êtne établie entre plusieurs déparlements voisins. Dans les départements où il y aurait des bureaux d'immi- gration dont il sera paj'lé plus loin, ils pourraient être en même temps bureaux départementaux. Bureaux d'émigration ou de recrutement. — Les bureaux diémigr.ation oti de recrutement seraiient iaastitués dans nos îGoWnJes <(m ipays cle protectorat et dans les pays étrangers, sm le . rearutement pounrail être autorisé.. \ 292 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Pour l'instant, il n'y a pas lieu de s'occuper du recrute- ment de la main-d'œuvre agricole étrangère. En ce (lui concerne le recrutement de la main-d'œuvre agri- cole coloniale, les bases d'un projet d'organisation ont été déjà adoptées par la Commission interministérielle des affaires musulmanes et par le gouverneur général de l'Al- gérie. D'après ce projet, les bureaux d'émigration auraient pour but de provoquer la demande de trravail et d'opérer une sélec- tion judicieuse parmi les candidats à l'émigration, de façon à éviter l'exode des non-valeurs et des indésirables. L'ouvrier agricole indigène désireux d'aller travailler dans la métropole, se présenterait au bureau d'émigration qui s'assurerait de son identité et devrait exiger un certificat de bonne vie et mœurs. Tous renseignements pris et l'ayant jugé apte aux travaux agricoles, les agents lui remettraient un certificat d'embau- chage, sur lequel pourrait être apposée une photographie (à son défaut, signalement ou empreinte digitale). En possession de cette pièce, l'ouvrier aurait la certitude, 'Cn arrivant en France, d'avoir immédiatement du travail. Bureaux cV immigration. — Les bureaux d'immigration créés dans les ports français, seraient, comme les bureaux d'émigration, gérés par des agents de l'Office national de la main-d'œuvre agricole. Ces agents auraient ])our mission de recevoir l'ouvrier à son débarquement, de lui délivrer, en échange de son certi- ficat d'embauchage, un livret de travail et de voyage et de lui donner toutes indications utiles pour se rendre à pied d 'œuvre. Le transport des ouvriers agricoles. — Pour faciliter les migrations intérieures et l'immigration de la main-d'œuvre •de complément, il serait du plus haut intérêt d'obtenir des \ERS l'organisation 1)1 : THAVAII. AGRICOLE 293 Compagnies de chemins de ïer et des Compagnies de navi- gation, un régime de faveur pour le transport des ouvriers agricoles. En vue de l'accomplissement des travaux saisonniers, les Compagnies de chemins de fer accordent couramment à nos travailleurs, le voyage à demi-tarif comportant paiement du plein tarif à l'aller et gratuité au retour. Ce traitement, quoique avantageux, n'est pas parfaitement adapté au régime des migrations successives et de l'immigra- tion avec retour au pays d'origine. Il s'agirait d'obtenir le voyage à demi-tarif, dans tous les sens, mais en offrant des garanties sérieuses pour que, en avantageant l'agriculture et ses travailleurs, les Compagnies ne soient point lésées dans leurs intérêts. Il est possible d'y parvenir en munissant l'ouvrier d'un livret spécial à modèle déposé qui donnerait droit à l'obten- tion du demi-tarif pour l'aller ou les allers successifs au pro- fit de tous les ouvriers agricoles qui seraient en outre por- teurs d'un certificat d'embauchage légalisé par le maire de la commune dans la({uelle 'ils se rendent pour travailler où d'une attestation en due forme de l'Office national de la main-d'œuvre agricole. Pour le retour, le certificat d'embau- chage où cette attestation serait remplacé par un certificat de cessation de travail ou de l'attestation ci-dessus men- tionnée auquel serait jointe la déclaration de l'ouvrier expo- sant qu'il rentre chez lui, le tout légalisé par le maire. Ce système provoquerait sans aucun doute des déplace- ments de première utilité qui n'auraient peut-être pas lieu si leur coût était trop élevé, ainsi qu'une immigration dont la nécessité n'est plus à démontrer. Sous ces conditions, on peut espérer que les Compagnies de chemins de fer et de navigation consentiraient à l'adopter. Des institutions semblables à celle présentement projetée, ont déjà rendu de très grands services dans d'autres pays. Or, quand il s'agit de travailleurs des champs et de produc- 294 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE lion agricole, on ne peut admettre que la France ne soit pas aux places d'avant-garde. Le Parlement partagera cette manière de voir en donnant un statut légal à l'Office national de la main-d'œuvre agricole. Cet acte ne recevra malheureusement pas l'approbation de tout le monde. Quelques théoriciens s'insurgent, en effet contre cette idée que la protection et le placement de l'ouvrier agricole soient au nombre des attributions d'un service agricole. Le Ministère du Travail préparant l'organisation d'un Office central de placement, n'admettrait pas, dit-on, que la section agricole fut autonome. Or, en ce qui concerne le programme social de l'Office national de la main-d'œuvre agricole, il est bien permis de dire qu'il n'a jamais été abordé par le Ministère du Travail. Tout porte à croire qu'il en sera longtemps ainsi. En ce qui concerne son programme économique, on peut se demander si ce Ministère est bien préparé à en poursuivre la réalisation. Le monde agricole ne le croit pas, et M. Méline, avec sa haute autorité, a estimé le premier, cpie, pour obtenir des résultats satisfaisants, il faut travailler, en cette matière, en dehors de l'administration et du fonctionnarisme. Il a prétendu et avec juste raison, sans doute, qu'en ce cha- pitre de notre économie agricole on doit laisser aux agricul- teurs ou à leurs représentants qualifiés, le soin d'agir en toilte hberté en dehors du formalisme adminislralif. L'Office autonome et les bureaux départementaux fonction- nant avec le concours des organisations agricoles semblent parfaitement répondre à cette conception. Le service de Placement de l'Office national de la main- d'œuvre agricf»le aurait, certes, à se tenir en contact perma- nent avec l'institution générale de placement, mais sans qu'il soit porté atteinte à son initiative et à son activité. Il serait désastreux que pour des questions d'attributions ou de prétendues prérogatives, les efforts de nos agricul- teurs ne fussent pas couronnés de succès. ; VERS L ORGANISATION IH ll'.WMI. \r,|{|r.n|.K 295 11 l'aiil "lunprès la vidoirc, sans hôsilalions et sans en- li'aves. Ions les concours soient acqnis au relèvement et à la l'énovalion de ragricullure. la prcuiicre dc's in(lu>lric> IVan- caises. Ih-icmbrc IUI5. LE GÉNIE RURAL ET LA GUERRE DE 1914-1916 Par Max RINGELMANN MEMBRE DE L'ACADÉMIE d'AGRICULTUEE PROFESSEUR DE GÉNIE RURAL A L'INSTITUT NATIONAL AGRONOMIOUE DIRECTEUR DE LA STATION D'ESSAIS DE MACHINES Bien que très pris, dès le débul de- hostilités, par notre service d'ingénieur de la Division des Parcs el Abattoirs du Camp retranché de Paris, nous avons été soHicité d'étudier des questions de Génie Rural soulevées par l'état de guerre ; elles ont fait l'objet de diverses communications à l'Acadé- mie d'Agriculture, de rapports à la Société d'Encouragement pour l'Industrie nationale, ou d'articles parus dans le Journal d'Agriculture pratique et dans la Revue de Viticulture ; c'est la réunion de ces divers documents que nous donnons aux Annales de la Science agronomique. Nous sommes obligé de laisser de côté, au moins pour l'instant, les nombreuses applications de Génie Rural faites dans notre service des parcs, des é tables de vaches laitières et des abattoirs, ces documents appartenant à la Direction générale des Approvisionnements de Siège du Gouvernement militaire de Paris. LE GÉNIE RURAL ET LA GUERRE DE 1914-1916 297 I. — CONSTRUCTIONS RURALES Constructions ie.mporaires a élever dans les régions envahies Malgré la dévastation et la ruine plus ou moins complètes des villages et des fermes dans les régions envahies, il faut que les populations rurales vivent et exécutent le plus rapi- dement possible les travaux agricoles urgents au fur et à mesure de l'avance de la zone des armées combattantes, dès que l'autorité militaire a assuré la sécurité du lori'itoire. Dans cet ordre d'idées nous avons pensé que des particu- liers ou des collectivités pourraient s'organiser en entre- prises de divers travaux agricoles : culture, récolte, battages, transports, etc., pour lesquelles il suffirait d'élever écono- miquement quelques hangars et baraquements. Ce n'est que bien après avoir établi ces constructions tem- poraires urgentes qu'on pourra songer aux constructions définitives. La présente note a pour objet de donner queli[ues rensei- gnements généraux au sujet de ces constructions tempo- raires comprenant : Le logement des hommes^ Le logement des animaux : Le logement du matériel ; Le logement des récoltes. Et. pour ces diverses constructions, il y a lieu de considérer celles qui devront être élevées avec de^^ bois tous venants qu'on se procurera sur place, et celles ((nil sera possible d'édifier avec des bois de sciage ainsi ((ue cciiains autres matériaux fp^i'il faudra alors faire transporler à pied d'œùvre. Nous arrivons ainsi, d'une façon tout inadcndue, à faire 298 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE une application métropolitaine de notre Cours de Génie Rural appliqué aux Colonies. Logement des hommes. — Les plus petites dimensions à donner à une i»ièce a (fig. 1) pour un célibataire sont de 2 m. 50 à 3 m. sur 3 m. X c l Fig'. I. — Plan d'un logement d'ouvrier Fit célibalaire. Plan d'un logement jiour un ménage d'ouvrier. S'il s'agit dun ménage, il faut iiuc jtièce h (lig. 4 m. X 4 m. avec une réserve c de 4 m. x 2. Pour une famille d'ouvrier : une pièce (/ dig. 2) de 3) de c^ Fig. ■>. — Plan d'un logement pour une famille d'ouvrier. 4 m. X 4 ; une chambre e de 3 m. x 4 m. et une réserve I de 4 m. x 2 m. Pour le chef de culture ou d'entreprise et sa famille, il faut compter au moins sur trois ou quatre pièces plus des dépendances : une chambre commune a (rigure 4) de 4 m. X 4 m., une ou deux chambres à coucher, b et c, de 3 m. X 4 m. et une pièce (/ de 3 x 4 m. : les dépendances sont : la cuisine e de 3 x 4 et un ou deux locaux, f et g. servant de magasins, de 2 m. à 3 m. x 4 m. LE GKME RURAL ET LA GUERME DE 11)14-191{J 21 lit S'il s'agit de dortoirs a. a (lig. .")) pour les oii\ licrs, on pcul compter par lit une place de 2 m. à 2 m. 50 x 3 m., avec une chambre commune b d'environ 3 m. x 4 par dortoir d'une dizaine de lits. ^ I Fier. Plan du logement d'un Chef d'entreprise. m. ::?0 à m. 30 de hauteur, supportera des planches b formant fond ; l'avant r et l'arrière cl seront limités par des planches clouées à des piquets f, g, enfoncés en terre ; d'autres piquets n serviront à attacher les animaux : le remblai a sera maintenu par des pio-. (). — Corde d"attache des chevauv. branchages h et des talus t. t' de terre battue. Si, comme cela arrive souvent, les piquets | et g n'étaient pas droits ou enfoncés bien cà la place voulue, on placerait des cales entre les planches c, d et la face interne des piquets f ei g \ rap- pelons qu'avant d'enfoncer un piquet en terre il faut toujours faire un avant-trou avec une pince. 302 ANNALES DE LA SCIENCE AGllOXOMIQUE On poiii'ia consolider les |)i(!nel> (rallaclic n fllg. 7 el 8) en les i-eliant entre enx par une lisse ou une perche m rece- vant les longes /. On peut également suivre la méthode d'attache des chevaux des bivouac^ militaires (fig. 9) : une corde a (appelée grelier) de 25 mètres au plus de longueur est soutenue tous les 5 m. par des piquels b. h', d'environ 2 m. 20 de long, dont 1 m. est enfoncé dans le sol : les deux piquels extrêmes h" sont plantés obliquement, et le grelier est tendu avec un cordage /<, billé en d sur un piquet à crosse enfoncé dans un trou c de m. 60 de profondeur ; les longes sont attachées au grelier a. qu'on desserre un peu chaque soir ou lorsque l'air est humide. Fig'. iH. — r.ou|ic transversale d'un drain absorhaiiL En ari'ière des animaux a (fig. 10) on établira une rigole pour faciliter l'absorption des déjections liquides ou leur écoulement vers une extrémité du bâtiment. Si cela est pos- sible, on ouvrira une rigole d'environ m. GO en gueule, assez profonde, pénétrant d'au moins m. 20 dans le sous- sol -S ; on t^arnira la rioole avec des fagots ou des bran- chages b et des pierres, qu'on recouvrira dune couche c de terre caillouteuse formant bourrelet, séparant l'emplacement a des animaux du passage b' de service ; le drainage absor- bant ainsi constitué pourra fonctionner assez longtemps el évitera de transformer en cloaque le logement des animaux de travail. Les vaches seront logées dans les mêmes conditions. Les abreuvoirs seront constitués par des tonneaux coupés "en deux, des auges en bois calfatées avec de l'étoupe. de la LE GKMF-: RURAL KT LA ('.UKRIIE DK 1914-1916 303 résilie el du >iiil. ou même avec de la Icrre glaisç. soit enfin pai- une large rigole, jouant le rôle de mare, creusée en terre. Si Ion a intérêt d'amener quelques moutons et i)orrs. ces animaux seront laissés en liberté dans (]cs enclos ^ :e'\ Fig. i.'i. — Plan de bâtiments disposes en équerre. mètres, il y aurait intérêt à disposer les bâtiments sur deux lignes, soit en retour dequerre (fig. 14), soit parallèles (fig. 15) laissant une cour A ayant de 25 à une ti'cntaine de ■i^^f^i ^ ^m Fig. i.'i. — Pliin de Iwtimenls disposés sur deux Miriirs ]iaialli''lcs. mètres de largeur ; il y a là i)lusieurs variantes à étudier [loui- ^•haque cas particulier. (Dans les figures 14 et 15. 1cs divers locaux sont désignés parles mêmes lettres a, b, c, d (\ ou c', que celles de la figure 13). S'il s'agit dun cbanlier taisant l'entreprise et appelé à se déplacer de temps à autre, il est préférable d'employer du matériel de campement, des tentes ou des roulottes comme celles des chantiers de labourage à vapeur ou des saltim- soc. ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE ban(}Lies ; au besoin, des voilures de livraisun, dites four- gons, a (11g. 16), peuvent très bien convenir comme chambres à concher temporaires ; des bâches b, b' tendues du toit t de la voilure à des piquets c, c'. implantés sur les côtés et à une certaine distance, peuvent jouer le rôle d'appentis (I. (ï ou d'abris, soit pour faire la cuisine en plein air, soit pour effectuer les réparations. Vh — Coupe U-an-vfTï^ale d'une latrine. Pour les latrines, le mieux est d'ouvrir un long fossé a (fig. 17) de m. 20 ou m. 30 de profondeur sur autant de largeur, et d'utiliser chaque jour une portion de ce fossé en commençant par l'aval ; il sera remblayé chaque soir sur la longueur voulue. Une guérite fe, assez légère pour être déplacée facilement par deux hommes, servira d'abri tem- poraire à l'occupant. La guérite n'a pas besoin d'avoir plus de 1 mètre de large et 1 m. 'iO .je long ; elle sera munie de LE GKNIE RURAL ET LA GUERRE DE lOKj-liUB 807 (jiialie. poignées c en bois ou de doux longs bois formant Miancbes |)()in- l'aciliter son drplacenienl à la l'acon d une civière ; la porte (7, (jui s'ouvi'e en deliors. n "a |)as besoin de l'ermer hermétiquement ; on poiiria la montei" avec des mor- ceaux de cuir comme charnières. Dans une gi'ande installation, deux nu trois de ces latiines seront nécessaires, mais il n'est pas obligatoire de les faire mitoyennes. Coiidilions générales d'élablissetnent. Des baraque- liaiaqueinent*. inenls ou des gourbis ayant 4 mètres de largeur dans œuvre, ou 5 mètres au plus, et 2 m. 50 de hauteur sons sablière, peuvent donc convenir pour les in-^tallalions lemporaii-es «pie nous avons en vue. Ces constructions peuvent s'effectuer avec possible ol (le prél'érenoe ro(ianguhiir('> a (fig. '2C\) ou des entailles b faites à la scie, mais en évitant de les faire trop grandes Dour ne pas affaiblir les pièces ; employer surtout des bois fourchus c. Fiff- 20. — Assemblages. Pour soutenir une pièce .\. A'. A" (fig. 21) par d'autres, poteaux ou montants verticaux B, ou inclinés B' B', il est bon de faire reposer, par une entaille triangulaire A, ou rig'. 21 . — Cliapenuv. rectangulaire A', la pièce sur un chapeau C, C C", posé sur les montants réunis par des liens a, a', a\ où par de grosses pointes de charpentier. Pour dresser des parois verticales avec des clayonnages, on ouvre une tranchée A (fig. 22) de <> m. 40 à m. 50 de profondeur et de m. 25 à m. 30 de largeur : on place ou l'on enfonce des piquets B de m. 07 à m. 12 de diamètre, espacés de m. 50 à 1 mètre. Les pieds des pi(|uets sont reliés par deux bois horizontaux a et 6. l'un d'un côté, l'autre de l'autre, eji plaçant si besoin des cales entre 1rs pièces a, b et B : on pilonne énergi({uemenl. dan^ la tranchée A, de la terre, des cailloux ou mieux des pierres. Le clayonnage C, 310 WNAr.ES DE Î.A SCIFAT.K AGROXOMinUK en branchages, se tresse sur les piquets B, les bouts des rlavons étant en dedans de la construction. Le clayonnage est toujours conduit entre les montants c, t ' (fig. 23) avec deux pièces à la fois, l'uiic au-dessus de fîiiilre. Fiu. ■•■■^- — ClaM>iiii;ii;e. les joints g de l'une lonibant vers le milieu /( de l'autre i)ièce. A chaque deux ou (rois couches de clayons, on serre le clayonnage en le frappant suivant | à coups de maillet. LE GÉNIE RURAL ET LA. GUERRE DE 1914-1916 311 Pour préparer ces bois (perches, Clayons, etc.), on opère de la façon suivante : on enfonce sur le chantier une ligne de piquets a (fig. 24) et, à une dislance a h égale à la lon- gueur voulue, on place un rondin h servant de billot; le rondin h, de m. 10 à m. 12 de diamètre, est maintenu a Fig. 2/t. — ^Coupe en élévation et plan d'un billot pour la préparation des bois. par six piquets enfoncés en terre. L'arbre A à débiter, est couché le pied contre la ligne a et on le coupe sur le billot h par un coup de hache appliqué suivant l ; on enlève ensuite, à la hache ou à la serpe, toutes les branches n. Toutes les pièces précédentes sont des troncs de cône et Fig. 25. — Position des bois dans une fascine. quand il s'agit d'en relier plusieurs ensemble avec des cordes, des harts, du fîl de fer ou du feuillard, il faut alterner les gros bouts c (fig. 25) avec les petits d. La réunion de ces bois, bien hgaturés, serrés en faisceaux par des liens extérieurs, constitue une pièce dont la résistance totale est la somme des résistances de tous les éléments constitutifs. Avec des rondins et des clayonnages on peut élever des constructions de toutes sortes et il nous suffira d'en donner quelques spécimens à titre d'indication. Dans la figure 26 les arbalétriers A, formant chevrons, ainsi que l'entrait retroussé e sont des perches de m. 07 à 7 312 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE m. 08 de diamètre moyen et dont l'écarlement d est de m. 60 à m. 70 ; les piquets B, d'une liauteur h variable, ont au moins m. 10 de diamètre ; les gaules a, a', formant lattes, ont en projection horizontale un écartement b de m. 25 à m. 30. Sur celte carcasse on tresse un clayonnage qu'on garnit de torchis Me m. 10 à m. 15 d'épaisseur et le toit est recouvert de matières végétales. Il est bon de /\ Fig. 26. — Construction en bois (coupe transversale et vue en long). contreventer l'ouvrage par des écharpes c et des jambes de force J donnant à l'ensemble une section triangulaire : en prolongeant la couverture t sur les jambes J, le vide compris entre J et B peut servir d'isolant. En certains endroits on peut élever une banquette n en ttsrre pour y déposer divers objets. On se contente quelquefois de soutenir le faîtage | (fig. 27) et les sablières s par des poteaux m et m', puis l'on jette les chevrons c supportant le lattis / et la couverture. Il est recom- mandable de liaisonner, par des tirants a ou a', les pièces m et m', ou m, c et c', afin d'éviter leur écartement sous lin- LE GÉNIE RURAL ET LA GUERRE DE 1914-1916 313 fluence des pressions occasionnées par la couvorfure et ses surcharges. Fig. 27. — ^ Coupe transversale d'une construction en bois. Lorsqu'on dresse une carcasse courbe, qui est d'ailleurs très résistante, et qu'on la garnit de clayonnage recouvert de torchis, on a ce qu'on appelle un gourbi. Les fermes, espa- cées d'environ un mètre, sont constituées par des arceaux A (dg. 28) en deux perches courbées, solidement maintenues au pied par des bois horizontaux et des piquets b écartés de m. 50 au plus. Les arceaux A reçoivent des lattes a, espa- cées d'environ m. 25 d'axe en axe, sur lesquelles on tresse le clayonnage qu'on recouvre de torchis t. Avec des perches 314 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE assez longues et assez fortes on peut donner aux gourbis une largeur de 4 à 5 mètres dans œuvre. Fig. 2 9- Gourbi. La figure 29 donne la vue générale d'un gourbi dont les arceaux A, consolidés par la double rangée de piquets de pied p, soutiennent les perches r sur lesquelles on tresse le clayonnage c en branchages, ou en saucissons de paille de m. 05 à m. 06 de diamètre, recouvert de torchis m, de m. 15 d'épaisseur, confectionné avec de la terre et de la paille ou du foin coupé par bouts d'environ m. 10 de lon- gueur. Fig. 3o. — Coupe transversale d'un gourbi ogivaL On voit dans la figure 30 la section d'un gourbi ogival B, qu'on peut garnir de banquettes n en terre. LE GÉNIE RURAL ET LA GUERRE DE 1914-1916 315 Si l'on dispose de bois de sciage, on peut établir très faci- lement des constructions temporaires en reliant les pièces avec des pointes, ou en n'ayant recours qu'à quehjues assem- blages très simples. La figure 31 représente un des nombreux baraquements en planches qui furent élevés pendant le siège de Paris en 1870. Les fermes étaient espacées de 2 mètres ; le bardage était en m^:^z^^,;;^<^:': Fig. 3i. — Baraquement en planches (coupe transversale et vue en long). planches disposées horizontalement et la couverture faite avec des planches posées suivant la hgne de plus grande pente, du faîtage à la sablière, avec larges couvre-joints; de cette façon on économisait les pannes et les chevrons. Enfin, la sec- tion transversale trapéziforme donne une construction solide tout en permettant d'avoir une ferme ayant une portée plus petite que l'écartement du pied des poteaux. Avec des bois de petit échantillon, des pointes et quelques boulons, on peut établir des fermes très résistantes tout en étant économiques. Comme exemple nous donnerons dans la figure 32 la vue d'un petit hangar de 4 mètres de largeur, et les détails d'un des autres hangars provisoires, de 5 mètres de portée, (fig. 33), qui furent élevés en 1910 à la Station d'Essais de Machines, alors rue Jenner, pour les recherches sur le a a o <0 O c B a es c -a a. •a 3 o C c u u 318 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE rouissage par le procédé de M. Emile Feuillette (1) ; ces cons- tructions furent démontées, transportées et remontées en 1914, avenue de Saint-Mandé, dans le nouveau terrain de la Station d'Essais de Machines. La figure 34 donne le principe d'une ferme de ce hangar dont l'entrait retroussé d e a une longueur (d'axe en axe, de d en e) de 2 m. 70 ; la projection fd' est de 1 m. 15 ; le poin- çon bc a m. 55 et la hauteur c'b, comptée à partir du niveau aa\ est de 1 m. 03 ; les autres cotes sont de m. 65 Fig. 3/i. — Principe d'une ferme à entrait retroussé. pour al et 1 m. 13 pour dd' . La portée gg\ d'axe en axe des poteaux, est de 5 mètres. L'écartement des fermes est de 2 mètres. Les arbalétriers A (fig. 35) sont des planches de 14,5 x 2,5 maintenant par deux goussets, G, G' de 19 x 2, cloués, le poinçon P de 10,5 x 2,8, lequel est cloué avec l'entrait re- troussé E en 11 X 2 ; cet entrait E est placé d'un côté de l'arbalétrier à l'opposé de la jambe de force I, en 11 x 2,3 et les trois pièces sont réunies par le boulon d, de m. 008. (1) Les résultats d'essais du rouissage microbiologique du lin ont été publiés dans les Annales de la Science Agronomique, n° 3, septembre 1913, p. 225. LE GÉNIE RURAL ET LA GUERRE DE 191'l-1916 319 Le poteau P (fig. 35), de 11x8, reçoit dans une entaille le pied de l'arbalétrier A maintenu par un boulon a ; la jambe de force I est posée à plat et boulonnée en | avec le poteau. Fia:. 35. Détails d'une ferme à entrait retroussé. Le faîtage F (fig. 35) et la panne N sont des pièces de 6x6, la sablière S est une planche de 16,5 x 3 clouée de champ contre les poteaux P ; les chevrons H, en 5 x 3, sont espa- cés d'environ m. 525 d'axe en axe et supportent des lattes en 4,5 x 1, écartées d'axe en axe de m. 18, qui reçoivent la couverture en tuiles métalliques posées à crochets. Dans la figure 36 on voit les assemblages de l'arbalétrier A et de la jambe de force I avec le poteau P, par les boulons a et l ; des liens de sablière L, L', en 6 x 5, sont cloués en m avec le poteau et en n avec la sablière S. Pour contreventer le faîtage F (fig. 37) les deux fermes de 320 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE chaque pignon sont reliées entre elles par deux écharpes x et x\ en 5 X 3, clouées l'une sur le champ des poinçons P et P', l'autre sur l'autre champ ; dans cette figure on voit en E la coupe de l'entrait retroussé et en G, G' celles des gous- s Fig. 36. — Poteau, sablière et liens de sablière. sets reliant les têtes des deux arbalétriers de chaque ferme. Nous conseillons toujours d'écarter les fermes de 3 mètres-; mais, même avec des fermes tous les 4 mètres, et 5 à 6 mè- tres de portée, les arbalétriers peuvent être en bastings de Fig. 37. — Contreventement de faîtage. 16 X 6 et le tirant en deux pièces moisées de 16 x 3 qui s'appuient en enfourchement sur le poteau de 11 x 8 ; les liens de 11 x 4, le faîtage et les sablières en bastings don- nent une charpente très solide, les pièces étant simplement réunies par des pointes et quelques boulons de m. 008 de diamètre. LE GÉNIE RURAL ET LA J^lUERRE DE llM'l-l9l(i 321 En écartant les pannes d'un mètre (en projection horizon- tale) on peut les faire avec des bois de IG x 3 posés de champ. Nous ne croyons pas nécessaire de multiplier les exemples de ces charpentes en bois de sciage de petit échantillon, que chacun pourra modifier a l'infini suivant ses besoins. Enfin, dans les déparlements envahis, beaucoup de fermes et de villages ayant servi de fortins, sont complètement dé- truits ; tout est à refaire et il est à souhaiter que, dans la reconstruction définitive des fermes, l'on apporte les amélio- rations suggérées par l'expérience et par l'observation, de sorte qu'à la place des anciens bâtiments d'hier, des ruines d'aujourd'hui, l'on puisse voir demain des Constructions rurales aussi bien établies que possible, répondant à toutes les conditions de l'économie et de l'hygiène, et marquant, de cette façon, le commencement d'une ère nouvelle pour l'Agriculture nationale. Le rapport ci-dessus, qui est le développement d'une com- munication faite en décembre 1914, a paru dans le Bulletin de la Société d' Encouragement pour l'Industrie Nationale de janvier-février 1915. Aussi est-ce avec un vif intérêt que nous avons lu un article qu'on nous a communiqué, publié dans le Petit Parisien du 28 mars 1915, et intitulé « de la vie sur DES RUINES », montrant que les constructions temporaires s'édifient rapidement au fur et à mesure de l'avance de nos armées. L'article en question, signé des initiales S. Ch. (compre- nant les figures 38, 39 et 40), nous a paru tellement saisissant que nous n'hésitons pas à le reproduire m extenso afin de conserver pour l'avenir un tableau-type de la renaissance de la vie sur les ruines du champ de bataille. Ajoutons que la scène se passe à Sermaize, où eurent lieu, en 1878, les pre- mières expériences de Culture mécanique avec des treuils mus 322 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE par réleclricilé, expériences faites par MM. Chrétien et Félix sur les terres voisines de leur sucrerie. « 28 mars 1915. — Après six mois, l'énorme champ de bataille de la Marne garde encore, presque intactes, les traces de la rafale qui le balaya. Nous l'avions parcouru dès la fuite rapide des Allemands, voici l'hiver passé, et nous retrouvons le même aspect de désolation, la même suite interminable de villages détruits. Les grands trous d'obus n'ont pas tous été comblés dans la plaine que sillonnent des restes de tranchées et sur les arbres brisés nous distinguons, aussi visibles qu'à l'automne, les marques de la mitraille. Et pourtant il y a quelque chose de changé. Dans ce paysage de mort, on sent la vie renaître, bourgeonner pour ainsi dire. « Les habitants, aussitôt leur territoire libéré, sont revenus, près des murs écroulés de leurs maisons. Ils s'y sont accrochés, cramponnés. Ils ont passé la mauvaise saison comme ils ont pu, entassés dans les rares demeures qui restent encore debout. Et la persévérance de ces vaillants, fidèles au sol natal, est infiniment touchante. « A Sermaize, dans la Marne, une des communes les plus affreusement éprouvées du département, ils sont plus de trois cents au petit établissement thermal qui, par miracle, a échappé à l'incendie et aux obus. Chaque chambre de l'hôtel sert d'asile à toute une famille, et de chaque fenêtre surgit un tuyau de poéïe enfumé. Les plus indépendants sont restés dans ce qui fut la ville et ils se sont casés tant bien que mal dans leurs caves. Au milieu des pierres et des poutres amoncelées, on aperçoit, çà et là, une entrée barrée de planches. Quelques marches à descendre, et, sous la voûte sombre, c'est le plus extraor- dinaire fouillis d'objets hétéroclites. Tout ce que le propriétaire a pu ramasser parmi les décombres de sa maison, il l'a rassemblé là et il y vit philosophi- quement. « Quand il fait beau, il s'installe sur « sa porte » pour prendre l'air. Il est encore un peu chez lui, et, comme nous a dit l'un d'eux : « au centre de ses affaires ». Car ils recommencent à faire des affaires. Sur tel mur noirci et défoncé a été clouée une pancarte neuve où un maraîcher offre des graines et des fleurs. « La vie publique s'essaie à reprendre, elle aussi. Dans le cadre grillagé où la municipalité de Pargny-sur-Saulx affichait jadis ses « avis », maintenant criblé de balles et problématiquement accroché à une pierre mal scellée de la mairie détruite, s'inscrit chaque jour le communiqué officiel. Une maison provisoirement installée, transformée en école, réunit les enfants de Huiron, qui prennent joyeusement leurs récréations sur les ruines. On tente de se remettre aux travaux des champs. Les femmes bêchent laborieusement ce qui reste de leur jardin. Les quelques chevaux et les outils aratoires sauvés sont mis en commun. On laboure ce que l'on peut, aussi vite que l'on peut. Mais la tâche est terriblement rude à ces pauvres gens dénués d'argent, de semences, de bétail, pour reprendre leur existence. Il faut, de toute urgence, les soute- nir et les encourager. Plusieurs initiatives officielles et privées s'y emploient avec le plus louable dévouement. « Ces entreprises de solidarité fonctionnent déjà très activement dans cer- taines communes. A Courdemanges, qui fut avant la guerre un joli village de vignerons et dont les maisons sont aujourd'hui aux trois quarts culbutées et LE GENIE RURAL ET LA GUERRE DE iGl-'l-iniO 323 brûlées, une compagnie du génie s'est installée et prête son concours. C'est une véritable œuvre de résurrection, dont le maire, M. Emile Levylier, a bien voulu nous expliquer la genèse. « Il fallait, nous dit-il, aviser d'abord au plus pressé : assurer un toit aux sans-logis qui affluaient et qui ne pouvaient vivre longtemps dans leurs abris précaires, rendre à chaque famille un foyer au moins provisoire. « Nous avions songé tout d'abord à rebâtir de vraies maùsons en briques. Mais ce projet, trop ambitieux, nous apparut bientôt impraticable. La main- d'œuvre, tant que durera la guerre, restera tout à fait insuffisante et les maté- riaux sont difficiles à transporter avant le rétablissement normal des trains. C'est alors que j'eus l'idée de m'adresser au service du génie. Des groupes d'officiers de cette arme paï;couraient précisément la région pour étudier les moyens pratiques de venir en aide aux sinistrés. Nous eûmes vite fait de nous entendre : on établirait de simples demeures en planches. Nous avions du Flg. 38. — L'auberge temporaire de Courdemanges. bois disponible. La commune se chargerait d'héberger le détachement affecté au travail. Ainsi, avec le minimum de frais (environ 1000 francs par loge- ment) nous parviendrions à édifier des locaux très habitables. « Nous nous sommes mis sans tarder au travail, et nos efforts n'ont pas été déçus. Vous pouvez vous en rendre compte par vous-même. K En effet, du milieu des ruines, un nouveau village commence à renaître. Une douzaine de maisons sont déjà terminées. Leurs silhouettes claires égayent le sombre tableau. Le capitaine commandant le détachement du génie nous a fait les honneurs de son chantier. Et, sa modestie dût-elle en souffrir, il faut le féliciter de son œuvre. Tout a été prévu : établies en retrait des bâtiments détruits, de façon à permettre la reconstruction éventuelle de ceux-ci, les mai- sons provisoires sont assez solides pour durer plusieurs années. Elles se divi- sent en deux ou trois pièces surélevées de quelques centimètres pour éviter l'himiidité. Les murs sont formés de deux cloisons dont l'intervalle est rempli de verre cassé, à la base, pour éloigner les rongeurs, puis de mortier maintenu par un réseau de fil de fer. Un toit de tuiles rouges les recouvre, que perce un tuyau de cheminée pour chaque chambre. Enfin, les parois extérieures seront badigeonnées au carbonyle, et, plus tard, recouvertes d'une couche de peinture qui leur donnera un aspect riant. 324 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE or Au milieu du village se dresse l'indispensable auberge-débit de tabac, avec une large baie sur la façade (fig. 38). Un peu plus loin, une maison plus vaste (fig. 39), composée de cinq logements, offrira aux manouvriers un asile. « Et ce n'est pas fini. De place en place, les équipes de soldats continuent à déblayer le sol et à bâtir de nouveaux logis (fig. 40). Les habitants reprennent espoir. Dans la; baraque criblée de traces de balles et d'éclats d'obus où il s'est réfugié, leur brave homme de curé nous dit leur joie. « La municipalité a fait en sorte que tous ses administrés, même les plus Fig. Sg. — Logements d'ouvriers. éprouvés, puissent profiter des demeures qu'elle met à leur disposition. A ceux qui en font la demaïide, chacune d'elles est cédée moyennant un loyer de un franc par an. à charge pour le locataire d'acquitter les contributions et les assurances. Il est stipulé dans les baux que lorsque, la guerre finie, les sinistrés auront touché, du gouvernement, les indemnités qui leur sont dues, les maisons leur seront cédées en toute propriété, pour un prix très réduit (environ 300 francs), ou laissées en location à des conditions modiques. Fig. /lo. — Logis isolé. « Alléchées par de tels avantages, presque toutes les familles de la com- mune sont rentrées. Déjà plusieurs commencent à s'installer. Les cloisons se tapissent de papier à fleurs, les fenêtres se garnissent de rideaux, et, dans les chambres, les nouveaux locataires disposent les meubles qu'on a pu sauver. Ajoutons, d'ailleurs, que la bienfaisance privée contribue pour une large part à leur assurer le nécessaire. « Mais Courdemanges n'est pas un exemple isolé. A Glannes et à Huiron, deux villages voisins oià la bataille particulièrement intense a tout anéanti, on travaille aussi avec ardeur à construire des abris. C'est une société anglaise qui s'en est chargée. C'est la Société des Amis et ses membres, des Quakers LE GÉNIE RURAL ET LA GUERRE DE lOl'i-lOlf) 325 fidèles au commandement évangélique : « Tu ne tueras point », mais obligés de s'incliner devant les nécessités de la guerre, se sont voués à la tâche de réparer les ravages. « La Société des Amis (1) remet gratuitement aux sinistrés les maisons toutes prêtes à les recevoir. Les dons de ses membres et de quelques personnes chari- tables lui permettent cette générosité. D'ailleurs, le gouvernement suit avec un vif intérêt l'œuvre de ses nationaux, et dernièrement le Parlement britan- nique a délégué plusieurs de ses membres pour inspecter leurs travaux. « Les détachements du génie, comme la Société des Amis, sont prêts à mul- tiplier leurs services dans toute la région. En outre, d'autres groupements sont en formation qui se proposent le même but. Mais il ne suffit pas de procurer un toit aux gens. Il faut encore préparer un abri pour les bêtes et pour les récoltes futures. Il faut surtout assurer les récoltes prochaines et la reprise de la vie, en fournissant aux cultivateurs ruinés des semences et, autant que possible, des chevaux et du bétail. Car c'est aux cultivateurs et aux vignerons que s'adressent principalement ces efforts. La pensée qui les guide est de ramener le propriétaire à son bien. On va donc s'occuper de construire des hangars collectifs ou particuliers, en planches aussi naturellement. Le gouver- nement procède déjà à des répartitions de semences. Plusieurs municipalités vont, de plus, faire en sorte de mettre à la disposition de leurs administrés des graines, des volailles et même des instruments aratoires. « Les A7nis nous annonçaient leur intention de faire venir une charrue automobile. Enfin, dans certaines contrées voisines de parcs d'artillerie, les hommes et les chevaux, en attendant que la bataille les appelle, sont mis à la disposition des habitants, et vaquent pacifiquement aux travaux rustiques. Dans la plaine immense, tandis qu'au loin gronde encore sourdement le canon, de solides attelages vont au long des sillons, menés par des soldats-laboureurs. « Ainsi, peu à peu, encouragés et soutenus, nos paysans de France, qui, sous l'empire du désespoir, après la catastrophe, auraient pu être entraînés à délaisser leurs champs, y resteront attachés et rendront bientôt sa beauté à la terre maternelle profanée par les hordes ennemies. » — S. Ch. Conservation des fumiers Par suite de la réduction du nombre des travailleurs, du fait de la mobilisation générale, et des chevaux enlevés par les réquisitions, une foule de travaux ont dû être ajournés dans les vignobles ; c'est ainsi que le fumier dont on disposait n'a pu être charrié, épandu et enfoui dans les vignes et qu'il y a lieu de chercher à le conserver. Dans beaucoup d'exploitations viticoles on ne produit pas ce qui est nécessaire aux animaux moteurs et l'on achète les (1) Voir « sur le rôle de la Société des Amis en faveur des sinistrés agricoles de la guerre » les détails donnés par le baron Henry d'Anchald à l'Académie d'Agriculture. Séance du 16 juin 1915. 326 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE aliments et la litière ; aussi le fumier u'est-il pas aussi pailleux que celui des exploitations du centre ou du nord de la France et sa conservation est plus difficile. D'après les meilleures conditions de fabrication et de conservation des fumiers, que nous avons eu l'occasion de détailler ailleurs (1), on voit que les pertes ne se manifestent que quand le tas de fumier est trop sec. Les arrosages à l'aide du purin suffisent pour empêcher la déperdition d'ammo- niaque ; ils favorisent la pénétration de l'air dans le tas du fumier ; quand le purin fait défaut, il vaut mieux arroser avec de l'eau que de ne pas arroser du tout. On a bien proposé de maintenir le fumier humide en met- tant le pied du tas en contact permanent avec le purin, qui devrait s'y élever par capillarité ; cela n'est pas suffisant, et les recherches montrent qu'on doit arroser le fumier, c'est-à- dire le faire traverser de haut en bas par le liquide afin qu'il y ait déplacement et pénétration d'air dans la masse. Dans sa ferme de Tullins (Isère), Michel Perret avait cher- ché à doubler la quantité de fumier produit sur le domaine en y incorporant les matières hgneuses dont il disposait. Pour activer la décomposition de ces matières Hgneuses et leur conversion en humus, le mélange était déposé sur une plate-forme imperméable recouverte d'une toiture légère ; une rigole de ceinture recueillait le purin qui était rejeté très souvent sur le tas avec une écope ou pelle à eau ; la masse, dont la température s'élevait, fermentait, se concen- trait et finissait par se transformer en un fumier gras, bien décomposé, pesant 1000 kilogrammes le mètre cube. Dans les pays où les animaux n'ont pas de htières, soit parce qu'il n'y a pas de cultures de céréales (Hollande, Pays de Bray), soit parce qu'on brûle les pailles (Etats-Unis), les déjections solides et liquides sont réunies dans une fosse qu'on recouvre d'une toiture ou d'une mince couche de terre atténuant levaporation. L'engrais se présente sous forme (1) Aménagement des Fumiers et des Purins. j LE (iÉNIE PxLRAL ET LA r.UERRK DE lOl'l-ini'i 327 d un€ sorte de mastic noir ou de terreau gras, assez humide car il est fourni par des ruminants. Dans beaucoup d'exploitations viticoles, le fumier est géné- ralement produit par des solipèdes (chevaux et mulets), et s'il y a peu de litière, le poids à l'rtat frais est voisin de 450 à 170 kilogrammes au mètre cube ; la conservation de ce fumier est très difficile et toujours accompagnée d'une perte notable. L'arrosage active les réactions d'un semblable fumier qu'il faut éviter de remuer inutilement. Le moyen qu'on peut recommander pour assurer la conser- vation du fumier de solipèdes avec le minimum de perles est de réduire l'évaporation en recouvrant le tas avec des balayures, des feuilles, etc., garnies d'une couche de terre d'une dizaine de centimètres d'épaisseur ; on i)eut encore protéger le las avec un crépi fait avec du mortier de terre, ou simplement de la boue étendue et lissée avec une pelle. Imperméabilisation des tissus L'imperméabilisation des tissus de toutes sortes destinés à nos soldats attire l'attention d'une façon toute particulière : de nombreux procédés ont été indiqués à diverses reprises connue applicables à nos exploitations rurales. Dans une communication à l'Académie des Sciences (3 no- vembre 1914), M. Le Roy explique qu'on peut imperméabi- liser un vêlement en drap sans rien découdre. Il emploie la graisse de suint de mouton, connue en droguerie sous le nom de lanoline anhydre, mélangée doléate d'aluminium dans les rapports suivants : 2 kilogr. de lanoline pour 1 kilo- gramme d'oléate. Le mélange, (jui est pâteux, est liquéfié avec un peu de tétrachlorure de carbone et dilué de suite dans de l'essence de pétrole. On emploie 9 litres ou 9 litres 1/2 d'essence pour 1 kilogr. ou 1/2 kilogr. de graisse. Le vêle- ment entier est immergé dans le liquide et foulé pendant quelques minutes, puis il est exprimé et mis à sécher à l'air 8 328 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE le dissolvant s'évapore et le corps gras reste fixé clans l'épais- seur du tissu. Comme moyen de fortune, on peut employer le même pro- cédé, avec l'essence minérale comme dissolvant, et du suif qu'on a fait préalablement fondre, ou de la graisse consis- tante employée dans les machines. L'imperméabilisation à rimile convient surtout pour les toiles en coton préalablement bien lessivées, séchées et repassées, puis tendues sur un châssis. L'enduit se compose de 2 litres d'huile de lin ordinaire, non cuite, un demi-litre ou 1 litre de siccatif liquide et 1 litre de pétrole lampant ; le mélange, qui est une peinture très siccative, se fait à froid et s'applique d'un côté seulement de l'étoffe avec un pinceau ; on donne généralement deux couches à une huitaine de jours d'intervalle, le séchage demande également une semaine environ. On peut incorporer une matière colorante à cette peinture. II. — HYDRAULIQUE AGRICOLE Le canon et la pluie • Depuis longtemps, déjà au xvnf siècle, comme l'Encyclo- pédie en témoigne, on s'est inquiété de l'influence les déto- nations d'artillerie sur la pluie. L'illustre astronome François Arago ne dédaigna pas de s'en occuper. Plus récemment on se souvient des hypothèses é.'nises vers 1900, lorsqu'on eut l'engouement des canons paragrêles ; on citait des faits et l'on affirmait que les ébranlements de l'air, causés par les cloches, les coups de fusil et surtv ii» par les coups de canon, étaient capables d'amener la cou' sensation de la vapeur d'eau contenue dans l'air et de produire la pluie, comme de transformer les grêlons en grosses gouttes de pluie. Il n'y a pas de plus grandiose expérience à ce sujet que celle qui résulte des violences de la guerre actuelle, et l'on LE GKNIK RLllAL ET LA Cl'EKRE dÊ 1914-l'.ll(i 3'29 peut se demander si les très nombreux coups de canon tirés ont produit des pluies abondantes. M. Camille Flammarion, étudiant la question, déclare ce qui suit dans ri46//'07i07/iie ; il ne se croit pas autorisé à affir- mer l'action de la canonnade sur l'abondance des pluies, et cela pour les raisons suivantes : 1" Le mois d'octobre 1914 a été sec et ensoleillé malgré toute cette artillerie. 2° Les journées pluvieuses ont coïncidé, comme d'habi- tude, avec les courants du Sud-Ouest et les tempêtes venues de l'Océan. 3" Nous avons eu des périodes aussi pluvieuses que celles de la fin de 1914, sans coïncidence d'aucune canonnade, telles que le& années 1910 et 1905. Si la mitraille et les bouches à feu avaient une action véritable sur l'atmosphère, l'hiver 1914 aurait dû être d'une pluviosité plus considérable qu'en aucune autre année et indé- l)endante des courants du Sud-Ouest venant de l'Océan. Il semble donc qu'il n'y ait là qu'une légende insuffisam- ment fondée. Cependant, il n'affirme lièn encore, car rien n'est encore démontré ; il faut voir si la pluviosité continue et, ajoute-t-il, la guerre, fléau de l'Humanité, est peut-être aussi la pertur- batrice de l'atmosphère. Pourvu qu'on ne vienne pas dire qu'on a peut-être tiré trop (le coups de canon de notre côté; pour agir efficacement sur la pluie ; nos généraux doivent penser le contraii-e ! Désinfection des puits Presque tous les puits des localités envahies par l'ennemi ont été souillés ; l'eau est souvent contaminée par des cada- vres et il est indispensable de prendre certaines précautions avant de remettre cliariue puits en service. La désinfection des i>uits peut se faire à l'aide de divers 330 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE ingrédients, tels que le permanganate de chaux (1) ; mais celui qui est le plus énergique, le moins coûteux et qui a l'avantage de nettoyer les parois de la chambre d'eau est l'eau de Javel. L'eau de Javel (hypochlorites divers et notamment de soude) a un pouvoir microbicide égal à celui du bichlorure de mercure et supérieur à celui des phénols et dérivés ; c'est un désodorisant en même temps qu'un désinfectant. Il faut évaluer le volume d'eau contenu dans le puits et y ajouter environ un litre d'extrait d'eau de Javel par 19 ou 20 litres d'eau. Il ne faut pas jeter le désinfectant de la mar- gelle, car une partie serait retenue par les parois de la che- minée, mais faire descendre le désinfectant dans un seau. En temps ordinaire l'extrait d'eau de Javel est vendu envi- ron fr. 40 le litre par les détaillants. Quelques jours après, on procédera au cui^ge du puits, en prenant les précautions habituelles avant de laisser des- cench^e l'ouvrier puisatier, surtout celle de s'assurer de la présence d'air respirable au fond. Après curage, et plusieurs fois de suite, on épuisera complètement le puits. Si l'on dispose d'une locomobile à vapeur, on pourra, avec des tuyaux en fer ou en acier, terminés par un éjecteur, envoyer de la vapeur prise sur une chaudière maintenue à la pression de 5 kilogr. par centimètre c-àrré (température de 151 degrés centigrades). Il faut chauffer souvent toute une journée, afin que la température de l'eau s'élève au moins à 100 degrés centigrades. Epuration des eaux potables La première désinfection des puits, doiil nous venons de parler, ne doit pas empêcher d'épurer, au moins pendant un certain temps, l'eau destinée à l'alimentation. (1) Voir : Puits, Sondages et Sources. t LE (xKNîE RURAL ET LA (IlERRE DE lOI'i-lilKi :^1 De même il est prudent d'épurer leau [)rovoiiaiil de citernes, de sources ou de cours d'eau qui j)euvenl être éga- lement contaminés par des cada\Tes. L'ébullition est le procédé le plus sur, k plus recomman- dable et le moins coûteux. Il est toujours facile, dans un ménage, de faire bouillir chaque jour, pendant une dizaine de minutes, un peu [)lus que la quantité d'eau qui est néces- saire à la consommation du lendemain : l'eau ainsi stérilisée par la chaleur a le temps de se refroidir, surtout si on la place dans un local frais. L'opération, s'effecluant avec les ustensiles ordinaires de la cuisine, ne nécessite aucune acqui- sition de matériel. L'épuration par des filtres présente des difficultés dans les applications rurales : il faut une certaine pression sur le filtre, et surtout le surveiller et le maintenir en parfait état de propreté ; il existe certains systèmes dans lesquels il suffit de changer les surfaces filtrantes après un certain débit. Il y a également l'épuration chimique ; on peut la réaliser à l'aide de divers ingrédients (1) dont la liste est assez longue. Rappelons que l'eau de Javel fut employée en 1911 à l'épu- ration des eaux de la Marne destinées à l'alimentation de Paris en eau potable. Depuis la guerre de nombreux produits sont proposés ou utihsés, et leur emploi, (|ui présente un intérêt de premier ordre pour les armées, peut aussi intéresser les populations rurales. Le permanganate de chaux est ajouté simplement à l'eau jusqu'à ce qu'on obtienne une coloration rose persistant pen- dant quatre ou cinq minutes. On enlève ensuite le goût acre avec un peu de café, de thé, du vin rouge ou du vin blanc ; même avec son goût acre l'eau est pure et sans danger pour l'organisme. Le permanganate de chaux, qui agit par oxyda- tion énergique, quand il est ajouté en quantité suffisante. (1) Tous ces procédés, filtres, etc., ont été étudiés en détail dans le Oénir Rural appliqué aux Colonies. 332 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE détruit tous les germes, microbes, bacilles, y compris ceux du choléra et de la fièvre typhoïde. Pour les troupes, on peut préparer des solutions concen- trées de permanganate de chaux dont on emploie 10 à 20 gouttes par litre d'eau à purifier. MM. H. Vincent et Gaillard ont présenté une note à l'Aca- démie des Sciences (12 avril 1915) sur l'emploi de l'hypo- chlorite de calcium, préférable à l'eau de Javel dont la com- position n'est pas stable. Ils facilitent la disssolution en mélangeant 8 grammes de chlorure de sodium pur à 15 gr. d'hypochlorite de calcium ; la poudre est mise sous forme de petits comprimés dont chacun renferme, quelque temps après préparation, 3 milligrammes de chlore actif, capable d'épurer un litre d'eau. Il faut environ vingt minutes d'imuiersion pour que tout le chlore actif soit mis en liberté ; au bout de dix minutes, les trois quarts du chlore sont déjà dissous dans l'eau, alors qu'il faudrait attendre plusieurs heures s'il n'y avait pas addition de chlorure de sodium. Les microbes pathogènes (bacille fyphique, paratyphique, dysentérique, du choléra, etc.) sont détruits au bout de dix à (juinze minutes. Les bactéries banales, non pathogènes (saprophytes), sont réduites dans une très forte proportion. La composition minérale de l'eau ainsi traitée est à peine modifiée par les quelques centigrammes de chlorure de sodium et un centigramme de carbonate de calcium par litre. Au bout de quinze à vingt minutes leau, qui ne présente aucun goût appréciable, peut être consommée. Eaux d'alimextatiox des territoires envahis On croit généralement qu'au bout d'une année les cadavres enfouis sont décomposés à tel point (pi ils ne puissent conta- miner les eaux souterraines, et qu'on peut utiliser sans incon- vénient ces dernières pour l'alimentation. LE GKNIK RURAL ET LA GUERRE DE lOl'l-lîMf) ;{33 M. L.-A. Alurlel, dans une coinnmnicalhtn i\ V .\( lulrmie des Sciences (29 novembre 1915), (loniie l'exemple Mii\aiil pour montrer (jue linleclion de ICaii -(Uitciiaiiic |icnl. dans cer- tains cas, persister au delà dinie année entière. Près d'une petite ville de la frontière de l'iv^-l, deux tombes fureid creusées an début de scptendjre 1911 au bord d'un gouffre absoi'bant (bétoire) ouvert dans lc> calcairo lria>i(iu<'s du AJuscbelkalk ; à côté on avait enfoui des chevaux. Les eaux du bétoire, qui comnnuiiquent avec la napjie d'une soui'ce située à 2 kilomètres en effectuant le parcoiu-s en 8 jours, avaient été reconnues bonnes en 1909. alors (juen septem- bre 1915 l'analyse dénonça une moyenne de. 1500 colonies par centimètre cube, des espèces putrides, et ]ilus de 1000 coli-bacilles par litre. Dans ces conditions, on ne jjjdu- vait songer à utiliser la source et on chercha une autre solu- tion beaucoup plus onéreuse poui- assuivi- raliinenlalion en eau potable des habitants. Seules, les couches sèches, les zones sableuses, les allu- vions fmes et les craies de grande épaisseur sont favorables à la décomposition rapide des cadavres inhumés profondément. Lorsque le sol est trop humide d'une façon ]iermanente. les cadavres qui y sont enfouis subisseid une iiuhv'faclion extrê- mement lente, passent par la phase intennéiliaiic dilc du (/rns des cadavres (adipocire) et contaminent les na]»i)es souter- raines pendant très longtemps. Dans ces conditions, il est indispensable il(> pi'océder aux exhumations. La fermentation putride est très intense dans un milieu un peu humide et chaud dans lequel l'oxygène peut pénétrer : MM. Bordas et Bruère (Académie des Sciences, 12 juillet 1915) signalent que le cadavre d'une chienne de forte taille, pesant environ 60 kilogrammes, enfoui dans un tas de fumier de che- val, est complètement décarné en moins de 8 jours; au bout de ce temps, il ne reste que le squelette complètement mis à nu. Si. dans les sols et sous-sols humides, les cadavres n'avaient pas été enfouis, mais simplement recouverts d'un 334 ANNALES DK LA SCIENCE AGRONOMIQUE tumiilus de m. 40 à m. 50 d'épaisseur, ensemencé de plantes à végétation rapide, comme nous l'indiquons ci-des- sous, la décarnisation se serait effectuée avec une grande rapidité. Assainissement des champs de bataille L'assainissement des champs de bataille, qui désolent tant de nos départements, doit être une des premières préoccu- pations de nos populations rurales. Dans cet ordre d'idées, nous avons cherché des documents, nous souvenant que le docteur Hector George, dans les confé- rences qu'il nous faisait en 1879 à l'Institut agronomiaue, nous avait donné quelques indications à ce sujet. C'est ainsi que nous avons pu retrouver un long article relatif à l'assai- nissement des champs de bataille, écrit par George dans le numéro du 13 juillet 1871 du Journal d'Agriculture pratique (page 590). Nous ne pouvons mieux faire que d'en donner le résumé ci-dessous. Les services sanitaires des armées de Napoléon P"" étaient bien organisés, comme tous les services scientifiques qui sui- vaient ses expéditions. Après la bataille, on avait recours aux paysans des environs, car ils étaient les premiers inté- ressés à ce qu'il n'y eût pas d'épidémies chez eux, puis pour éviter l'impression fâcheuse que le spectacle épouvantable aurait pu produire sur le moral des troupes. On creusait de larges fosses profondes recevant au fond une couche de cadavres, recouverts d'un peu de chaux vive, (juand on en avait, et ensuite d'une forte épaisseur de terre. Lors de la guerre de 1870-1871, beaucoup de cadavres n'étaient pas enfouis, surtout aux environs de Paris, le sol étant trop profondément gelé ; ils furent seulement recou- verts d'un peu de terre, n'ayant souvent pas plus de m. 10 d'épaisseur, d'où l'on voyait sortir un bras, un pied ou le corps gonflé par la putréfaction. Il est vrai que les batailles de Napoléon P' s'opéraient sur LK GKXIE RURAL ET LA (JLEHRE DE llll'l-191() 335 (les espaces lelalivemeiit resUeiiils ; lo chainps cluiciil un p(ni plus étendus en 1870-1871. Mais le record apparlieiil à la guerre actuelle, alors qu'au uionierit ou ii()u> rciivous ce^ lignes le front de bataille, rien qu'en Fr.nice el eu Belgique, s'allonge sur près de 900 kilomètres. En 1871, le Conseil d'Hygiène s'était occupé de prévenir les épidémies possibles avec le retour du printemps, et se trouvait en présence de plusieurs procédés qu'il indiqua, mais dont un seul mérite irèlre retenu. La putrélaction est très active au prinlenq:)S, qui réunit les conditions voulues de chaleur et d'humidité (1), surtout quand les cadavres, à fleur de terre, sont accessibles facilement à l'oxygène de l'air. L'exhumation est dangereuse ; elle peut occasionner aux travailleurs des accidents graves analogues à ceux prove- nant des piqûres anatomiques. Toid au plus il faudrait, conformément au décret du 23 prairial an XII. creuser à côté du mort une fosse de 1 m. 50 à 2 mètres de profondeur, détruire l'odeur fétide en arrosant le cadavre avec divers liquides, entre autres avec celui obtenu en versant 50 litres d'eau chaude sur kil. 5 de goudron de houille, et, avec une pelle, faire rouler le corps dans la fosse profonde puis la refermer de suite. On voit que le travail est impossible (piand il s'agit de morts disséminés dans un clianip. Des agents chimiques les plus divers ont été proposés pour être employés en arrosements : ils sont toujours coûteux, en admettant qu'on puisse s'en procurer (gomlron de houille, acide phéniquc, sulfate de zinc, chlorure de zinc, sulfate de fer, chlorure de chaux, etc.). L'extrait d'eau de Javel pourrait peut-être être employé dans certains cas. L'incinération sin^ place (qu'on a cherché à rendre obliga- toire par une loi), sans manutention du cadavre. jUTsente éga- (1) On sait qu'on peut supprimer la putréfaction par le froid (on en a un exemple dans les viandes congelées ou frigorifiées), par la dessiccation (momies d'Egypte), ou par la suppression du contact de l'air (comme application, citons les conserves alimentaires). 336 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE lement des difficultés, mais peut encore être appli<|uée; la terre est préalablement imbibée de goudron et de pétrole; on peut prolonger l'opération en faisant au-dessus un feu de bois, bien que la chaleur doive se communiquer difficilement de haut en bas, pour obtenir la carbonisation du cadavre. Le meilleur procédé, recommandé par le Conseil d'Hy- giène de 1871, et qui fut appliqué avec succès aux environs de Paris par un ingénieur des Ponts et Chaussées, doiil George ne donne pas le nom, est le suivant : N'employer aucun agent chimique. Laisser le corps en place, mais le recouvrir d'un tertre ou tumulus ne présentant pas, au-dessus du cadavre, une épais- seur plus grande que m. 40 à m. 50. — Nous croyons, pour faire ce terrassement, qu'il ne faui pas prendre les terres rapprochées du corps, mais faire le déblai nécessaire à une disfance d'un mètre ou deux, afin de ne pas remuer de la terre imprégnée de jus en décomposition, et pour ne pas former deux fossés latéraux qui assécheraient trop le tertre. Ensemencer le tumulus avec des graines de plantes à végé- tation rapide et surtout avides d'azote, ou de matières ani- males en décomposition. La meilleure plante sous ce rapport est Vhelianlhus, ou grand soleil, qui agit d'une façon remarquable (1). On peut également avoir recours au galega, à la moutarde et au topi- nambour, ou, à défaut, à ({uelques graminées que George proposait même de couper en vert comme fourrage. Indicateur de la présence d'obus dans les terres Après la guerre de 1870-71. el pendant plusieurs années, on avait signalé de nombreux accidents survenus pendant l'exé- (1) « Babinet raconte qu'un joui' il mit le cadavre 3'un pigeon dans la terre, entre les racines d'un grand soleil pour mesurer sa faculté absorbante. Au bout de quelques semaines, il voulut voir ce qu'était devenu son pigeon : il n'en i estait absolument rien. Le végétal avait dévoré et digéré l'animal tout entier : la chair, les os, les pattes, le bec et jusqu'aux plumes. » LE GKNIE RURAL r-:T LA CUERRR DE 19l'l-19iri 337 culion des travaux de culture sur les anciens chanips de bataille ; la charrue rencontrant un obus encore chai'f^é en provoquait quelquefois l'explosion en tuant ou en blessant le laboureur et l'attelage, et les consécjuences de l'accident étaient aggravées par l'absence de secours immédiats. Avec le nombre formidable d'obus consommés dans la guerre actuelle, et dont beaucoup n'ont certaincmeni pas éclaté, on est très inquiet des conséquences de la présence de ces projectiles dans la terre. '^m^c- '^èkiiniL ' '•■' ~ ^* Fip-. 'ii. — Appareil (iutton pour ilécelor la prc'scnce trohus dans les lenos. I.es projectiles apparents à la surface du sol sont enlevés, avec les précautions voulues, par les services militaires com- pétents sur les terrains qui ne font })lus partie de la zone dan- gereuse. Pour que les travaux de culture puissent être repris sans péril, M. G. Gutton, professeur de Physique à la Faculté des Sciences de Nancy, sur la demande du préfet de Meurthe-et- Moselle, a étudié et combiné une balance d'induction destinée à déceler la présence des obus enterrés; il en a décrit le prin- cipe à l'Académie des Sciences (séance du 5 juillet 1915 ; Comptes rendus du 26 juillet, p. 71). 338 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Un homme parcourt le terrain à explorer en tenant un bambou horizontal dont chaque extrémité supporte, par une tige en bois, une bobine de m. 70 de diamètre ayant deux circuits, primaire et secondaire (fig. 41); les bobines sont maintenues à quelques centimètres au-dessus de la surface du sol. En arrière, à quelques mètres, suit lobservateur muni d'un casque téléphonique ; il porte en bandoulière une boîte reliée à la balance par des conducteurs souples, contenant une pile sèche de quatre éléments, un condensateur, un IremlDleur et un appareil de réglage. Un canif ou une ckf que l'on approche du centre d'une des bobines modifie le son émis par les récepteiu"» téléphoniques, et prévient ainsi l'observateur. Quand l'objet est superficiel (éclat d'obus, boîtes ,de con- serves, etc.), l'observa teui- entend deux renforcements consé- cutifs du son lorsqu'un bord, puis l'autre du fil d'enroulement d'une des bobrnes passe au-dessus de l'objet. Au contraire, lorsque le projectile est profondément enterré, le maximum d'action a Heu lorsque le centre de la bobine passe au-dessus de lui ou s'en rapproche ; dans ce cas, l'ob- servateur ne perçoit qu'un seul renforcement du son. L'appareil Gutton est capable d'indiquer la présence d'un obus de petit calibre enfoui à -une profondeur d'environ m. 40. Selon M. Gutton, on explore, par train, deux bandes de terre ayant chacune une largeur de m. 70. Avec deux per- sonnes un peu habituées, la durée d'exploration d'un hectare serait d'environ trois heures. Pour plus de sécurité, dans certains cas. il nous semble qu'après une première exploration, on pourrait labourer à m. 20. par exemple, et passer une seconde fois derrière la charrue en maintenant les bobines à peu de distance au-des- sus du fond de la raie; mais pour cette application, les bobines devraient n'avoir aue m. 20 de diamètre. LE r.KNIE RURAL KT LA. GUERRE DE l!)14-l'Jl(i '-^9 III. — MACHINES AGRICOLES Le matériel agricole après la gi'erre Le développement des machines en agriculture est toujours une conséc{uence de la diminution de la main-d'œuvre rurale. Alors que dans l'industrie, et surtout dans la construction mécanique, l'on obtient par les machines une perfection qu'il serait impossible d'atteindre avec un travail manuel, en agri- culture, au contraire, un ouvrage est toujours de meilleure qualité q^iand il est effectué à la mam ou à bras, lorsque lin- telligence du travailleur dirige son énergie en la modifiant à i:hac[ue instant suivant les besoins. L'agriculteur, obligé de sacrifier la qualité de l'ouvrage pour en effectuer économi- (piement la quantité nécessaire, remplace le travail manuel par l'énergie demandée à plus bas prix d'abord aux atte- lages, puis ensuite aux moteu.rs inanimés. Ces transforma- tions successives s'effectuent sous l'influence de l'impérieuse nécessité (1). C'est ainsi qu'en Angleterre, dès la fin du xvnf siècle, les moissonneuses furent demandées par les fer- miers qui les avaient jusqu'alors dédaignées. Aux Etats-Unis, les faucheuses et les moissonneuses, qui étaient proposées depuis longtemps, ne se sont répandues qu'après la guerre de Sécession (1861) ; semblable fait s'était passé chez nous à la suite de la guerre de 1870-1871, et surtout dans les régions de l'Est qui avaient été les plus éprouvées, comme elles le furent dans le cours de l'Histoire. (|ui montre que les gran(l(\s Mêlées des Peuples ont toujours lieu, comme aujourd'lmi. au nord de la Seine. Une situation identique, mais bien plus terrible, va résul- ter de la guerre de 1914 et se traduira par un brusque accrois- sement du nombre de machines employées dans nos exploi- tations rurales. (1) Voir : Le Matériel agriroh '.ni début (hi XX' siècle. 340 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Cet accroissement ne sera pas limité aux départements envahis ; certes, chez ces derniers, presque tout pour ainsi dire est à refaire : constructions rurales à réédifier, matériel à reconstituer à nouveau, achat d'animaux de travail, remise en étal des routes et chemins, des ponts, des champs, désin- fection des puits, etc. Dans les malheurs publics qui semblent même localisés, comme les inondations par exemple, tout le monde souffre plus ou moins, les sinistrés comme les autres, et on la bien vu lors de la crue de la Seine en 1910. A plus forte raison lorsqu'il s'agit d'une calamité telle qu'une guerre, intéressant tout le pays. En dehors des départements envahis, les constructions rurales, le matériel agricole, les chemins, les canaux, etc., n'ont pas été détériorés, mais dans toutes les régions de la France le nombre des travailleurs ruraux, qui était déjà restreint avant la guerre, a été diminué par la mobilisation et sera réduit par suite des nombreuses victimes, les chevaux et les bœufs de travail ont été enlevés par les réquisitions militaires, de sorte qu'il faudra chercher encore une économie de main-d'œuvre et remplacer une grande partie de nos moteurs animés par des moteurs inani- més, lesquels entraîneront à leur tour une modification dans le matériel destiné à l'exploitation du sol. Comme il est infiniment plus facile de trouver un ouvrier pour conduire très convenablement un cultivateur, que pour bien conduire une charrue, il y aura lieu de remplacer plus ou moins complètement les labours par un certain nombre de passages de cultivateurs à dents flexibles ; il est très pro- bable ({u'il y aura prochainement une vente très importante de ces machines, ainsi que de toutes celles munies d'un siège pour le conducteur, et ne nécessitant pas des ouvriers une certaine habileté professionnelle (il faut entrevoir la possibi- lité d'utiliser des Mutilés glorieux) ; les râteaux-faneurs, par exemple, se substitueront aux rcàteaux à cheval, etc. Les conducteurs d'attelages étant devenus trop exigeants, le problème de la Culture mécanique nous préoccupait beau- 'LE GKNll': RURAL KT r,A (ilErmK DF, l'.tri-lOKÎ 341 coup pendant ces dernièivs années (1) ; il préoccupait égale- ment nos colons et en particulier ceux du Nord de l'Afrique, |)arce que leurs animaux-moteurs sont troj) faibles : de nom- breuses Sociétés et Associations avaient fait des lentatives. On se souvient que dans cet ordre d'idées l'Administration do l'Agriculture, en vue de coordonner les efforts et les recherclies, avait organise des expériences contrôlées com- mencées à l'automne 1913 et devant s'achever après la mois- son de 1915. Nos dernières constatations ont été arrêtées à Neuvillette, dans la matinée du samedi l'"" août, et, le soir du même jour, l'ordre de mobilisation générale était affiché dans tout le pays, remettant à une date ultérieure la suite des expériences. Les résultats déjà constatés dans les essais du Ministère de l'Agriculture (2), joints à ceux provenant de deux grands Concours internationaux tenus l'un en Belgique, à Chassart, en 1913, par le Ministère des Colonies (de Bel- gi(fue), l'autre à Chaouat, près de Tunis, en avril 1914, par la Direction générale de l'Agriculture de la Régence, seront des plus utiles pour guider les agriculteurs dans le choix des appareils de Culture mécanique et pour donner uneorien- tation à nos constructeurs. Nous pouvons mentionner ici un développement de maté- riel de Culture mécanique à hi suite de calamités : il y eut en 1871, après la guerre, des tentatives d'emploi du labourage à vapeur en Lorraine et aux environs de Paris, chez notre ancien collègue du Comité d'Agriculture, M. Têtard, de Gonesse ; l'on employa alors le système à deux locomotives- treuils qui venait d'être reconnu le meilleur à rinqiortant concours de 1871, tenu à Wolvei'hampton par la Société royale d'Agriculture d'Anglelerre. Des matériels anglais furent alors introduits chez nous. (1) C'est pour répondre aux desiderata de l'Agriculture que la CoinmUsion (lu lUilletin de la Société d'Encourat^ement pour l'Industrip nationale décida, le 20 juin 1912, de publier chaque mois une Bévue de Culture mécanique. (2) Les rapports détaillés sont insérés dans les Annales de V Ecole nationale d' Agriculture de Grignon, t. V ; Librairie agricole de la Maison rustique, 26, rue Jacob, Paris. 342 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Nous sommes obligés de dire que nos constructeurs ne sont pas actuellement organisés pour répondre à une partie des demandes d'appareils de Culture mécanique que nos agricul- teurs vont être appelés à faire dès la fin des hostilités; nous po^uvons être partiellement consolés en songeant que le mar- ché sera occupé par du matériel provenant d'un peu])le allié, ou d'un peuple ami, TAngleterre et les Etats-Unis, où les constructeurs d'appareils de Culture mécanique prennent leurs dispositions en vue de satisfaire aux besoins urgents des pays belligérants. Dans notre- étude sur le Malériel agricole à lExposiiion universelle de 1900. nous avions montré leffort qui avait été fait par les ennemis en vue de prendre une place importante dans la vente des machines agricoles en France ; c'était une des conséquences de rénorme développement de l'activité industrielle pris obligaloirement par nos voisins, surtout après 1-a fermeture des Etats-Unis à l'émigration du trop plein de la population. Nous disions alors (Malériel agricole à VExposiiion uni- verselle de 1900) qu' « il est de toute nécessité que nos cons- tructeurs redoublent d'efforts afin d'augmenter la production nationale, en limitant de plus en plus rintroductit)n étran- gère ; qu'ils organisent, comme plusieurs l'ont déjà fait, leurs travaux pour abaisser les prix de revient afin de pou- voir présenter à l'acheteur français des maehineB équiva- lentes, comme prix et comme quahté, aux machines étran gères qui sont offertes en même temps. » Tandis que la population occupée aux travaux agricoles diminuait en Allemagne, la population industrielle s'accrois- sait dune façon intense. Le nombre de personnes employées par la fabrication allemande des machines de toutes sortes passa de 350 000, en 1882. à 1 120 000 en 1907, et parallè- lement à cette augmentation, il faut noter le perfectionne- ment de l'outillage des atehers, leur permettant d'augmenter beaucoup la production par ouvrier. Depuis 1900 les pays ennemis importaient surtout des semoirs LE UKNIE RURAL ET LA lilKKME DE 1914-1'Jlti 343 en lignes, des charrues, des scarificateiirs-cullivaleuis, des écrémeuses et des barattes, de petites machines à hallre, des bofteleuses mécaniques appelées improprement presses à paille, des moulins et concasseurs, des manèges, i\('< haciie- paille, des locomobiles à vapeur, de grandes batteuses, etc., la classification ci-dessus étant basée d'après le nombre de ma- chines et non suivant leur valeur argent. Il faut mentionner spécialement les petites machines pour le travail du bois et le matériel électrique. Les tentatives faites pour l'introduction des faucheuses, des moissonneuses, des moissonneuses-lieuses n'ont pas eu de succès et ont échoué devant les concurrents américains et anglais ; il y a lieu de noter, mais avec une importance moindre, l'introduction de pompes, de distribu- teurs d'engrais, de pressoirs, de locomobiles à gaz pauvre, de charrues automobiles, de trieurs, de pulvérisateurs, de séchoirs à fruits, etc. Il faut convenir que pre?f[ue tout ce matériel était de bonne qualité et qu'il se vendait à un prix relativement bas en donnant de grandes facilités de payement aux agriculteurs qui sont des plus sensibles à cette façon de procéder ; il est vrai que le gouvernement étranger aidait ses industriels de diverses façons, ce qui expli([ue pourquoi cer- taines machines pouvaient se vendre à bas prix (out en arri- vant à notre frontière après avoir parcouru des milliers de kilomètre? sur les voies ferrées. Heureusement pour nous, tout le matériel dont nous venons de donner la liste est fabriqué couramment par de nom- breux constructeurs français. Bien qu'il soit très délicat de faire une classification de nos constructeurs par ordre d'im- portance, nous avons tenté ce travail en nous limitant à ceux qui ont une spéciahté et une certaine envergure : nous avons ainsi réuni 130 noms sur lesquels nous en trouvons .'^7 dont les ateliers sont situés dans les départements envahis qui comprennent les centres métallurgiques et houillers. Ces 37 ateliers sont en grande partie démolis ; ceiiaifis chefs d'usines non mobilisés, maires de leur commune, ont dû ser- 9 344 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE vir d'otages et, m'a-t-on dit, quelques-uns auraient même été fusillés. Ces 37 ateliers, qui représentent environ 28 % de notre liste, sont dans l'impossibilité de reprendre leur activité d'ici quelque temps ; mais, à part certaines machines spéciales à la culture de la betterave à sucre et à celle des pommes de terre destinées aux féculeries, cultures qui étaient très impor- tantes dans les départements profanés, le matériel qu'ils fabri- quaient était également construit par d'autres ateliers répar- tis sur le reste du territoire ; l'agriculture française pourra donc trouver les machines dont elle aura besoin, bien qu'il faille prévoir que les constructeurs des régions non envahies auront à traverser une période pénible pour se remettre en route, par suite des vides occasionnés dans leur personnel et surtout par la lenteur que présentera, dès la fin des hostilités, l'approvisionnement des matières premières, acier, fonte, bronze et houille ; il y a lieu enfin de remarquer que la vente sera très difficile, à terme toujours trop court pour le cons- tructeur comme pour l'acheteur, pour lequel on peut espé- rer de prochaines lois de secours et une aide efficace du Cré- dit agricole. Toutes ces raisons nous font prévoir une recrudescence, au moins temporaire, dans l'importation des machines an- glaises et américaines, dont la vente sera d'autant plus facile qu'elles sont déjà connues de nos agriculteurs. Emploi du joug simple Le joug simple est le plus employé en Suisse et en Alsace pour les bêtes bovines. Chez nous, un modèle fut étudié par M. Bouchon, de Nassandres, et par M. Hélot, de Cambrai, qui en firent une apphcation générale sur leurs exploita- tions. Ces jougs furent très remarqués lors du concours interna- tional d'arracheurs de betteraves de Cambrai, qui s'est tenu en 1895 sur les terres de M. Hélot, et nous eûmes alors l'oc- LE GKME IIURAL ET I,A GUERRE DE 19l'l-19l(î 345 casion de les signaler dans noire compte rendu (l). A la suite du concours de Cambrai. Al. A. Bajac, de Liancourt (Oise). entreprit la construction de ces jougs simples qu'il désigne sous le nom de iougucls. Avec ces harnais, les bœufs sont indépendants les uns des autres et l'attelage res.semble à un attelage 'de chevaux, relié Fig. Ii2. — Bœuf au joug simple attelé à une charrette (photographie de M. Wallet). aux véhicules ou aux machines par des traits et des palon- niers ou balances ordinaires. D'ailleurs, chez M. Ilélot, comme chez M. Bouchon, les voitures, les machines de cul- ture, les moissonneuses-lieuses, etc., sont indistinctement tirées par des chevaux ou par des bœufs sans qu'on y apporte une modification quelconque suivant l'espèce de moteur cons- tituant l'attelage. Les Parcs à bestiaux du Camp retranché de Paris nécessi- (1) Journal d' Agriculture trafique. 1895, t. II, p. 512 ; voir au.ssi le numéro du 16 mars 1906, p. 335. 346 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE talent de nombreux transports d'aliments et de fumier ; les entrepreneurs ({ui effectuaient cet ouvrage avec des chevaux demandaient des prix très élevés, alors qu'on entretenait, parmi les animaux fournis par les réquisitions, un graid nombre de bœufs de travail que le service chercha à utiliser. Les paires d'animaux étant dépareillées, l'emploi du joug double fut limité, car il nécessitait un nouveau dressage, effectué dans de mauvaises conditions, avec des ouvriers inhabiles, et surtout des voitures ayant le timon spécialement Fig. /|3. — Attelage de deux bœufs au joug double et d'un Ixful' au joug simple (photographie de M. Wallot). établi pour être tiré par des bœufs, voitures dont on ne trou- vait (ju'un petit nombre disponible dans le Camp retranché de Paris. On tourna la difficulté aisément en ayant recours au jou- guet qui rendit alors les plus grands services, car il permit d'utiliser les animaux isolément, en réalisant d'importantes économies sur les frais de transport. La figure 42 montre un bœuf attelé à une charrette ordi- naire dont l'équilibre est assuré par une sellette dossière et une sous-ventrière, comme s'il s'agissait d'un cheval limo- nier. Dans la figure 43 on voit un bœuf attelé au jouguet, en LE GIÎNIE RUUAI. KT LA GUEHUP: DK 191 '1-1016 S'il llèclic (i un allelage de deux bœLiis au joug double tiranl un tombereau. Ces deux photographies ont été prises par notre camarade le lieutenant Wallet, chef d'un groupe de Parcs du ravitaille- ment du Camp retranché de Paris. KmPLOI dis ITIA KKISl.ntS Nous avons vu (|tic les ciiconslances actuelles paraissent réserver un avenir spécial à certaines machines lesquelles, ne nécessitant pas une habileté professionnelle, sont destinées à prendre la place de nos anciens modèles, afin de pouvoir uti- liser le premier ouvrier venu, et surtout un Mutilé glorieux, pourvu qu'il sache diriger un attelage. Le retournement de la terre par le versoir de la charrue, en plus du travail d'ameublissement du sol, présente le grand intérêt de détruire les mauvaises herbes, alors qu'avec le cultivateur plusieurs passages successifs sont nécessaires pour obtenir l'ameublissement voulu sans réaliser un net- toyage du sol aussi complet. Par suite de la grande diminution des travailleurs ruraux et des attelages enlevés par les récjuisitions militaires, il est certain que beaucoup -fie terres n'ont pas reçu en 1914 et en 1915 les façons culturales nécessaires ; on a eu peu de chai- rues et peu de temps pour les travaux de préparation du sol. On peut tourner la difficulté en remplaçant le labour à la charrue par un passage de charrue déchaumeuse, d'un «wtir- pateur à larges socs ou mieux d'un pulvériseur qui assurera la destruction des mauvaises herbes ; puis, après quelques jours secs, on réalisera l'ameublissement par un ou plusieurs passages de cultivateur. Le pulvériseur, encore trop peu répandu chez nous, tra- vaille à une faible prolondeur et retourne de petites bandes de terre comme le feraient un certain nombre de petits ver- soirs d'une charrue déchaumeuse. tout en travaillant sur une plus grande largeur que celte dernière. 348 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOINIIQUE Voici les résultais de nos essais sur un pulvériseur com- posé de 12 disques, de m. 40 de diamètre et m. 04 de flèche, et une dent centrale ; l'écartement d'axe en axe des disques était de m. 156, alors que, par suite de l'obliquité des pièces, les sillons tracés par deux disques consécutifs étaient écartés de m. 133. La machine pesait 260 kilogr. le conducteur 85 kilogr. et une surcharge de 80 kilogr. était répartie dans les deux coffres situés au-dessus des axes sur lesquels sont calés les disques ; lors des essais, le poids total de la machine était ainsi de 425 kilogr. La largeur travaillée était de 1 m. 60. Sur deux champs, très enherbés, les résultats constatés furent les suivants, que nous mettons en comparaison avec des charrues brabants-doubles, et un extirpateur à 7 socs de m. 24 de largeur, dont le train était de 1 m. 015, qui furent essaj'és le môme jour : Terre ayant une densité de Pulvériseur : Profondeur (centimètres) 6.82 7.12 Section (décimètres carrés) 10.91 11.39 Traction \ totale 347.7 572.8 (kilogrammes). ' par déc. carré 31.86 58.28 Charrue brabant-double : Traction en kilogrammes par décimètre carré (à la profondeur de 0°'20) ; Versoir hélicoïdal 55.3 59.5 — cylindrique 49.7 57.8 Extirpateur : Profondeur (centimètres) 9 9 Section (décim. carrés) 9.13 9.13 Traction ( totale 658.0 676.7 (kilogrammes). ( par déc. carré 72.03 74.07 Avec un attelage de quatre bœufs se déplaçant à la vitesse d'environ m. 50 par seconde, on travaillait sur une largeur de 1 m. 60 et l'étendue cultivée dépassait 21 ares 1/2 par heure. On voit que le travail du pulvériseur est cxpéditif ; on peu! LE GÉNIE RURAL ET LA" GUERRE DE 191'l-ll)U) 349 l'augmenter en réduisant la profondeur de la culture à 4 ou 5 centimètres ; c'est un réglage à faire selon la résistance qu'oppose le sol et surtout d'après l'enracinement des mau- vaises niantes qu'il s'agit de détruire ; la destruction de ces dernières, par la dessiccation à l'air, est d'autant plus rapide que la culture est superficielle, car les bandes de terre sont alors complètement retournées sens dessus-dessous. Il en est d'ailleurs de même pour le réglage de la déchaumeuse ou de l'extirpateur, si l'on a une de ces machines à sa disposition. Pour les travaux que nous avons en vue en ce moment, l'extirpateur donne de moins bons résultats que le pulvéri- seur ou la déchaumeuse ; beaucoup de racines de plantes sont bien coupées par les lames de la machine, mais les tiges restant en place,^ certaines herbes risquent de reprendre si le temps est un peu humide. En été, au contraire, par suite de l'intensité de l'évaporation, le travail de l'extirpateur donne de bien meilleurs résultats pour la destruction de la plupart des plantes nuisibles. En résumé, on pourra remplacer l'opération lente d'un labour par une culture très superficielle, au pulvériseur, à la déchaumeuse ou à l'extirpateur, afin de nettoyer plus ou moins complètement le sol, puis faire ensuite, après quelques jours secs, l'ameublissement en profondeur à l'aide d'un cul- tivateur. Voici quelques renseignements sur un bon modèle de pul- vériseur (Wood), dont les disques ont m. 40 de diamètre : N'ombre de Largeur du Poids approximatif disques train du pulvériseur 8 l'°20 135 kilogs 10 1"50 140 — 12 1-80 160 — 14 2'°10 170 — Ajoutons que le pulvériseur est aussi employé en Amérique pour recouvrir très régulièrement les semis à la volée. 350 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Les pulvériseurs pourraient rendre de très grands services pour les cultures superficielles qu'on effectue dans les vignes. Il y aurait donc lieu d'établir, spécialement dans ce but, des machines assez étroites pour pouvoir passer dans les inter- lignes. Un seul constructeur, à ma connaissance, s'est occupé sérieusement de la question : c'est M. S. Plissonnier, de Lyon, qui m'écrivait au début de 19L5 qu'il avait, depuis plusieurs années, lutté avec bien peu de succès pour diffuser l'emploi du pulvériseur. et il ajoutait : « Nous avons même établi un petit modèle à 6 disques avec mancherons, tout à fait spécial pour la vigne plantée à faible écartement, mais nous en avons été pour nos frais d'essais. « Nous avons fait, en 1913, une expérience très intéressante dans le Forez, en terres difficiles, avec un pulvériseur spécial. Le pulvériseur simple n'ayant pas donné toute satisfaction, l'appareil nous avait été renvoyé. Un nouvel essai fut tenté avec un pulvériseur double comportant deux rangs de disques dont les concavités étaient opposées. Le résultat fut déclaré excellent, et le propriétaire. M. Royer, à Feurs (Loire), enchanté. Mais nous attendons depuis deux ans que l'exemple soit suivi. » Rappelons que les premiers pulvériseurs ont été impor- tés chez nous après l'Exposition de 1889 ; nous les avons étu- diés dans le petit livre : les Machines agricoles, V série, 2^ édition de 1893 (ouvrage épuisé depuis plusieurs années) ; quand nous étions professeur à l'Ecole nationale d'Agricul- ture de Grignon, nous avions acheté deux pulvériseurs }X)ur la collection et pour les essais entrepris en collaboration avec Dehérain, afin de voir l'influence du passage de certaines machines (scarificateurs, cultivateurs, pulvériseurs divers, etc.) sur la nilrificalion des terres, essais qui furent inter- rompus en 1897. * i- * M. A. Verneuil, correspondant de l'Académie d'Agricul- ture, propriétaire-viticulteur en Charente-Inférieure, écrivait ce qui suit, dans la Revue de Viticulture {n°' des 25 février et 4 mars 1915, page 269) : « Ayant vu fonctionner un pulvériseur en 1913, je le fis essayer dans un de mes vignobles, à rangs plantés à 2 m. 30 d'écartement. LE GÉNIE RURAL KT LA GUKHUE DE '191i-ini6 351 c J'étais enchanté de son travail; mais il nie fallait, ou toujours chausser les vignes, ou avoir deux instruments, un pour les chausser, et un autre pour les déchausser, ce qui me paraissait une complication, une accumulation inutile do matériel. Je demandai donc au représentant qui m'avait procuré ce premier pulvériseur, d'obtenir que son fabricant fît, pour les viticulteurs, un instru- ment pouvant à volonté faire l'un ou l'autre travail. « Ils ont compris l'utilité de ce que je réclamais et, dès 1914, ont présenté un pulvériseur à travail alternatif. C'est celui-là que je recommande, en toute confiance, aux viticulteurs, m'en étant servi tout l'été dernier dans mes vignobles. Suivant le nombre de disques qu'il porte, de 8 disques à 14 disques, il cultive de 1 m. 20 cà 2 m. 10 de large à chacun de ses passages. « En le chargeant de pierres ou de sacs de sable, lorsque le poids de l'homme ne suffit pas, malgié un terrain très sec, ou très compact, on peut obtenir un très bon travail, dont on règle ainsi la profondeur. La traction m'a toujours paru très faible pour la largeur du terrain cultivé. « Ces pulvériseurs m'ont rendu, l'été 1914, de très grands services, surtout dans un vignoble à rangs espacés, où, à court de personnel, j'ai pu quand même, grâce à eux, maintenir mes vignes en bon état de culture. Avec une seule paire de bœufs, ou avec deux chevaux, on cultivait, en un seul passage, toute une courrège de 2 m. 30 de large et dans laquelle il aurait fallu 6 pas- sages de charrue ordinaire. « Il est vrai qu'attelés de deux animaux ces grands pulvériseurs ne retournent le sol qu'à 4 ou 5 centimètres de profondeur, mais c'est très suffisant pour la vigne. En surchargeant l'appareil et en doublant les attelages, on pourrait obtenir une plus grande profondeur. Mais je n'en vois pas l'utilité, surtout en été. Lorsque l'appareil est mis en chausseur, il doit être muni, à l'arrière et à son centre, d'une dent d'acier recourbée, terminée par un fer en queue d'hironde, qui détruit, qui gratte le petit sillon restant au milieu entre les deux lignes de disques qui se tournent le dos, lorsqu'ils rejettent la terre à l'extérieur. « Dans mes vignobles plantés à 1 m. 50 entre les rangs, je n'ai pas essayé les pulvériseurs ; je me suis contenté de la culture avec la houe canadienne à 11 dents, munie de fers en queue d'hironde qui gratte suffisamment la terre et détruit bien les herbes tout en donnant un travail également rapide. L'al- f«rnance des deux instruments y serait peut-être une bonne chose. Il m'y aurait fallu un pulvériseur à 6 disques seulement, qui n'eût travaillé qu'un mètre de large, et que je n'ai pas trouvé ; le 8 disques, un peu large, me paraît dangereux à essayer dans une aussi petite largeur. « Je ne doute pas d'ailleurs que les constructeurs n'aient, sous peu, des pulvériseurs de largeur suffisante à offrir pour aller dans les vignes à 1 m. 50. écartement qui est le plus usité dans le Midi. » Pour le travail des vignobles. \c train du pulvériseur doit avoir environ m. GO de moins que Técartement des vignes. 352 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Le LABOURAGE A VAPEUR E\ FrANCE APRÈS LA GUERRE DE 1870-1871 Le grand concours de labourage à vapeur tenu en 1871, à Wolverhampton, par la Société Royale d'Agriculture d'An- gleterre, avait montré que la première place revenait au système à deux locomotives-treuils (1) : à cette époque, coïn- cidant avec la reprise de l'activité de notre pays après les ter- ribles épreuves de 1870-1871, la Société britannique de secours aux paysans ' Irançais avait déjà envoyé des semences dans les malheureux départements de l'Est. De leur côté, les « Quakers », c'est-à-dire la Société des Amis (2), avaient acheté pour 02 500 francs un matériel complet de Fowler, avec deux locomotives-treuils, déclarées « puissantes machines de la force de 15 à 20 chevaux », charrue, cultivateur, herse et voitures ; ils avaient labouré, aux environs de Metz, 500 hectares en quelques semaines ; ils vinrent ensuite aux environs de Nancy, où, en deux jours et demi, on travailla 13 hectares et demi dont la moitié fut défoncée au scarificateur à une profondeur de m. 42 (3). Les Amis proposèrent de céder le dit matériel Fowler au prix réduit de 37 500 francs dont le montant devait s'ajouter aux 1 900 000 francs déjà distribués en France par la Société britannique de secours aux paysans Irançais. C'est alors que se fonda à Nancy la Société lorraine et mes- sine de labouraçie et de battage à vapeur : ce titre nous sur- prend car, en août 1871, le pays messin n'était malheureu- (1) Culture mécanique, t. I, p. 3, 7. (2) C'est la même Société des Amis, dont nous avons parlé à propos des Constructions temporaires à élever dans les régions envahies, qui prolonge en 1915 son œuvre de 1871. (3) Tous ces documents sont une analyse de divers articles de Grandeau et d Lecouteux dans le Journal d'Agriculture pratique du 10 août 1871, p. 739; 28 décembre 1871, p. 1446; 1872, t. I. e LE GÉNIE RURAL ET LA GUERRE DE l9l'l-19l(; 353 sèment plus irançais ; le capilaK fixé à 50 UOn lianes, .fut divisé en 500 actions de 100 francs rhacnne. payables trois mois après la souscription. * * Comme plusieurs de nos départements vont se trouver, après la fin des hostilités, dans la situation que présentaient la Lorraine et le pays messin au printemps de 1871, il était intéressant de chercher ce qu'était devenue l'entreprise ; disons de suite que nous n'avons plus trouvé de documents postérieurs à décembre 1871. La situation au 28 décembre 1871 était la suivante : Prix du Compte matériel de la neuf Société francs francs Deux locomotives-treuils, charrue, culti- vateur, herse et voitures 43 950 Dépense exceptionnelle pour renforce- ment de pièces 6 250 Pièces de rechange, câbles, socs, etc. 12 500 62 700 .... cédés à . . . . 38 061 35 Socs de' rechange, huile, pièces diverses 1 356 » Transport de ces objets 358 65 _-- 1 714 65 Manteaux de caoutchouc pour les ouvriers 125 » Voyage d'un agent à Londres 455 » Voyage à Metz "^^ " Achat d'une machine à battre grand modèle d'Albaret. 2 200 » Transport de cette machine 34 80 530 2 234 80 Imprimés, circulaires, affranchissements, frais et débours divers. 333 Total des dépenses 42 998 80 Somme disponible pour fonds de roulement 7 001 20 Capital souscrit 50 000 » Voilà donc quel était l'état financier dune société dont tout le capital était souscrit et qui avait acheté presque à moitié prix un appareil de labourage à vapeur en très bon étal, plus une batteuse neuve, el qui disposait encore de 7 000 francs de son capital à la fin de la première campagne. 354 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Au 25 novembre 1871, après trois mois et demi de travail, malgré les très nombreux déplacements du matériel, on avait labouré environ 150 hectares, ce qui était insignifiant, et l'on avait relevé pendant cette période le compte suivant : francs francs Recettes totales 7 078 75 ou 47 19 par hectare. Dépenses totales 5 869 20 ou 39 13 — Bénéfice brut 1 209 55 8 06 par hectare. Le rapporteur, Louis Grandeau, fit remarquer que ce bénéfice brut représentait la faible somme de 11 fr. 42 par jour, chômage et déplacements compris ; que c'était bien minime, mais que les débuts avaient été très difficiles et dans des conditions exceptionnellement onéreuses (sauf l'achat du matériel), car le combustible fut payé 30 francs la tonne ; qu'on perdait par suite des déplacements coûteux pour se rendre d'un endroit labouré à un autre souvent fort éloigné ; que l'avenir du labourage à vapeur ne pouvait être assuré qu'en groupant les terres à cultiver ; qu'il était désirable de porter le capital à 60 000 francs, afin de faire l'acquisition d'une seconde batteuse permettant d'utiliser économiquement les deux locomotives entre les labours d'automne et ceux de printemps ; enfin le rapporteur était heureux que ne se sol- dait pas par une perte le premier exercice de la première Société française de labourage à vapeur fondée sans arrière- pensée de spéculation. Nous ignorons ce qu'est devenue en 1872 et en 1873 la Société lorraine et messine en question : Grandeau ne nous en a jamais parlé; il est probable que le matériel a été revendu faute d'être utilisé sur une étendue suffisante pour abaisser le prix de revient de l'hectare labouré. Nous pouvons mettre en parallèle ce qui se passait en 1872 en Angleterre, mais en faisant observer que la houille y était, et est encore, à un plus bas prix que chez nous. LF, r.KNIE RURAL KT LA r.lERHE DE lill/l-lilKi 355 De nombreuses Sociétés d'entreprises de labourage à vapeur se sont constituées après le concours de Wol- werbampton, en utilisant toujours des appareils à deux loco- motives-treuils ; citons, en 1872 : La Compagnie du Comté de Kent, qui employait 6 appa- reils. La Compagnie d'York, avec 8 appai'eils valant 400 000 fr. La Compagnie du Lincolnshire, utilisant 10' appareils représentant une valeur d'un demi-million de francs. La Société écossaise fondée par lord Dunmore, qui dispo- sait de 10 appareils. La Société de Durliam et de North Yorkshire avait 12 appa- reils et un capital de plus d'un million de francs. La Société du Northumbci'land. au capital de 1 050 000 fr., disposait de 20 appareils lui permettant de cultiver à la va- peur chaque année jusqu'à 20 000 hectares et de distribuer à ses actionnaires un dividende de 15 %. Ces Sociétés anglaises d'alors donnaient en général un dividende de 10 % à leurs actionnaires, tandis que les che- mins de fer anglais de l'époque ne rapportaient que de 3 à 5 % : on conçoit pourquoi ces Sociétés se sont développées en Angleterre, tandis que des tentatives faites en France ont échoué, mais il faut espérer que l'idée sera reprise chez nous, surtout dans les départements envahis et dévastés par l'en- nemi. Les tracteurs agricoles DE la guerre de 1870 A LA GUERRE DE 1914 Il faut bien du temps pour qu'une idée soit prise en consi- dération, puis perfectionnée ; nous en avons la preuve par un tracteur à vapeur étudié pour remorquer un Irain de plu- sieurs voitures ou de canons (fîg. 44, clichée sur un dessin de l'époque), établi par un de nos plus anciens constructeurs de machines agricoles, AI. Lotz, de Nantes, lequel fit de nom- 356 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE breuses démonstrations publiques, notamment à Paris en 1865. M. Lotz, fils de l'Aîné, est mort en 1913 âgé de soixante- cinq ans (1) ; nous le connaissions beaucoup et, à maintes reprises, il nous avait exposé toutes les difficultés qui lui lurent opposées et détaillé les déboires qu'il eut en voulant propager son tracteur tant pour les gros transports militaires de l'arrière des armées que pour les services privés, agricoles Fig. /i/|. — Tracteur agricole Lotz, proposé en i86j pour les transports militaires. OU industriels. Son dernier modèle de locomotive routière à vapeur date de l'Exposition de 1900 (2). Dans le tracteur à vapeur de 1865, la chaudière en T est du type de celles de nos locomobiles employées en agricul- ture, mais avec un corps horizontal assez court et, au con- traire, un corps vertical (contenant le foyer cylindrique) haut et de grand diamètre. Le moteur, à deux cylindres, est du (1) M. Lotz succéda à son père qui avait fondé la maison en 1833 ; il donna à cette dernière un développement remarquable. On lui doit le premier type de batteuse portée sur le même bâti que son moteur à vapeur très rustique, dit loco-batAe.use; ce type se répandit rapidement, notamment dans l'Ouest, et fut copié en Russie. (2) Voir le Matériel agricole à VExposition universelle de 1900, p. 18. LE (iKME RURAL ET LA GlEHHK DE r.H'l-t9H> 357 type pilon et j)uuvail tMre arrèlô rapifleuient par un frein agissant sur le volant ; l'essieu est actionné par une chaîne Gall ; chacune des deux roues motrices pouvait être rendue solidaire de l'essieu à l'aide d'un frein à ruhan ou être indé- pendante : cela remplaçait le différentiel alors inconnu, mais avait l'inconvénient de ne donner qu'une seule roue motrice pendant les tournées, et, avec le serrage forcément inégal des freins, la machine virait plus facilement d'un côté que de l'autre. Il y avait une marche arrière. Les deux roues directrices furent remplacées après quel- ques essais par une seule d'environ m. 50 de diamètre, dont la fourche était solidaire d'un arc denté déplacé par un pignon ; ce dernier était fixé à la partie inférieure d'un arbre vertical mis en mouvement par un volant-gouvernail et un engrenage à vis sans fm réalisant ainsi la direction irréver- sible. Avec le moteur type pilon et le volant-gouvernail à poi- gnées, on voit que le constructeur était de Nantes, ville où l'on était familiarisé avec la construction de machines marines. A l'arrière, une béquille de reculemeni retenait la machine sur les rampes en cas de nq^ture ou d'inefficacité du frein. Sans vouloir détailler plus la construction de cet ancien tracteur, nous donnerons le récit d'un témoin oculaire, M. Deharme (1), qui suivit les premiers e.-^sais que M. Lotz fit à Paris. ■ Au moment où l'on commençait les travaux de fondation du Palais de l'In- dustrie, au Champ-de-Mars, en novembre 1865, une machine routière sortit des ateliers de M. Lotz, constructeur à Nantes, et vint à Paris. Nous avons assisté à un voyage d'essai de cette première machine routière. Le train composé de la machine et de son vagon, partit du pont de l'Aima et alla bravement franchir la montée du Trocadéro (2) en rampe de 0"04 envi- (1) Bibliothèque (h.< Merveilles; E. Deharme, les Merveilles de la Loco- motion, 1874, p. 226. (2) Il doit s'agir de l'avenue actuelle du Trocadéro, passant derrière la manutention du quai Debilly : la grande montée, faisant face au Champde- Mars, était garnie dun grand escalier, construit ou recontruit pour l'Expo- 358 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE ion par mètre. Il se dirigea vers la gai'e de Passy, s'arrêta au puits artésien de l'Arc de l'Etoile (1) et redescendit par l'avenue des Champs-Elysées. Là, quelques chevaux, d'une nature trop nerveuse, s'effrayèrent au bruit de la machine, mais le plus grand nombre accueillirent en ami leur nouveau cama- rade V Avenir. Comme on le voit, il y a loin déjà de ce véhicule au fardier de Cugnot et à la voiture de Trevithick et Vivian. Si le temps écoulé n'a pas produit d 'œuvre nouvelle, il a du moins servi à la préparation des perfectionnements qui vont suivre. La machine de l'AveJiir avait encore de nombreux défauts : elle était trop lourde, faisait trop de bruit, projetait de petits débris de charbons incan- descents, tournait plus volontiers à gauche qu'à droite, etc., mais on ne pouvait plus dire que les locomotives routières étaient impossibles, et le gou- vernement, convaincu des services qu'elles pouvaient rendre, prenait, le 20 avril 1866, un arrêté concernant la circulation des locomotives sur les routes. Les locomotives routières eurent à peine vu le jour, qu'on reconnut la néces- sité de créer des types, ainsi qu'on l'a fait pour les locomotives des chemins de fer. M. Lotz a trois types de machines : 1° la locomotive routière remor- queuse ; 2° la locomotive routière mixte porteuse ; 3° la locomotive routière à voyageurs. La preniière peut marcher à des vitesses variables de 4 à 8 kilomètres, en charge et de 8 à 12 kilomètres à vide. La seconde peut prendre les mêmes vitesses. Ses dispositions ne diffèrent -de celles de la précédente qu'en ce qu'elle peut recevoir directement une charge variable de 3 000 à 6 000 kilogrammes. Enfin, la dernière est à proprement parler la voiture à vapeur, et porte les voyageurs en même temps que le moteur. Sa vitesse est variable, suivant les conditions, de 10 à 20 kilomètres à l'heure. En trois ou quatre ans, I\[. Lotz a considérablement modifié son système pri- mitif de locomotive routière. Il a remplacé la chaudière horizontale par une chaudière verticale et les deux cylindres à vapeur par ini seul. Il a ainsi reporté la plus grande partie de la charge sur les roues motrices et laissé au mécanicien une plate-forme étendue par laquelle il communique aisément avec le pilote, ce qui, dans la première machine, était presque impossible. Trois pignons, de diamètres différents, peuvent donner trois vitesses différentes ; un volant régularise la marche de la machine. Ces dispositions permettent de triompher des inégalités du chemin el des obstacles accidentels et de gravir les parties en rampe. Indépendamment de la pompe et de l'appareil Giffard, qui assurent l'ali- mentation, une pompe à eau spéciale peut être mise en mouvement par le iylindre moteur, la machine étant en repos, et servir à son approvisionnement en un point quelconque de sa route. Au départ ou à l'arrivée, la force de la machine peut, de même, être appliquée à la manœuvre de grues ou d'appa- reils de chargement, et, en cas de chômage des transports, à la mise en mouvement d'un atelier mécanique ou de machines agricoles. Plus loin, lauteur cherche à établir la comparaison des sition de 1867, lequel céda la place au palais actuel du Trocadéro et à l'esca- lier hydraulique qui furent édifiés pour l'Exposition universelle de 1878. (1) Puits de Passy, place Lamartine. r.E CKNIE RIRAL KT LA OUERHK DE 1 01 'l- l!) I (i 359 iVais (le li'ans])()ii par Iraclciii' cl («ar clicNaiiN. m Mi|)|}().saiil un iiaiisporl joiiiiialici; de 50 kiloiiirli'cs par liacleiir el de ."iO kilomètres |)ai- che.vaiix. ce qu'il ol po^^ihic de faire sans relais : ces prix, applicables en ISl-X son! iulcrc->anfs à con- suller, et il est facile de les modilici- suixani lc< conditions actuelles. MATÉBIKL DK TRACTION 1 racieur f;hevau\ rr. fr. Un tracteur avec tous les accessoires 15 000 » 4 vagons, à 1 200 francs 4 800 4 800 Installations diverses 600 » 16 chevaux, à 700 francs » 11 200 16 harnais et accessoires, à 175 francs » 2 800 Total du prix du matériel 20 300 18 800 Si les frais de premier établissement sont plus élevés avec It; tracteur à vapeur, c'est l'inverse pour les frais annuels, car il faut nourrir les chevaux tous les jours à |)eu près de la même façon, qu'ils travaillent ou qu'ils soient au repos, alors <[ue le tracteur ne consomme que lorsqu'il marche. FRAIS ANNUELS Tracteur Chevaux fr. fr. Amortissement et entretien du matériel à 25 % du capital 5 075 4 700 Intérêt du capital, à 6 % 1 218 1 128 Un mécanicien à l'année 1 800 » Un conducteur et un chef de train serre-frein 2 500 » Nourriture de 16 chevaux, à 1 000 francs » 16 000 4 charretiers, à 1 200 francs » 4 800 Total des frais annuels ] 593 26 628 Pour la traction à vapeur, il faut ajouter par journée fl<' marche : 500 kilogs de charbon à 36 francs la tonne. ... 18 francs Huile, suif, coton, etc 6 — Total 23 francs 10 360 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Les données précédentes conduisent aux chiffres suivants : Nombre df Vm transporté Frais avec le tracteur Frais avec les chevaux jours de peadant 20 tonnes à 5o kilomètres 20 tonnes à 3o kilomètres service pendant rannfe '"^ ^ — ' "' " "~ "^ " ~ l'année itonoes) par jour par tonne-kil. par jour partonne-kii. 150 3 000 70 62 + 23 = 93 62 094 177 62 295 250 5 000 42 37 + 23 = 65 37 065 106 51 177 C'est-à-dire que, dans les conditions ci-dessus, le prix de revient de ta traction à vapeur est environ trois fois moins élevé que celui de la traction par chevaux, lorsqu'il s'agit d'un service régulier. * Nous n'avons jamais entendu dire que l'armée ait utilisé des tracteurs pendant la guerre de 1870. Plus tard, vers 1879- 1880, nous vîmes en service, au fort de Vincennes et aux forts environnants, un tracteur à vapeur construit par la maison Cail, de Paris, et présentant le même aspect que des machines analogues établies en 1867 par feu Albaret, cons- tructeur de machines agricoles à Rantigny (Oise) (moteur horizontal fixé en dessous de la chaudière entre l'essieu avant et l'essieu arrière ; on retrouve cette disposition dans le trac- teur américain à vapeur d'Avery, qui prit part, en 1913, au concours de Parme). Avec le perfectionnement des moteurs à explosions (à essence ou à pétrole), le tracteur à vapeur fut détrôné. L'Ad- ministration de la Guerre fit son premier concours de trac- teurs à quatre roues motrices en mars 1913.(1) et des appli- cations aux grandes manœuvres qui eurent lieu la même année dans le Sud-Ouest ; on employa le tracteur Châtillon- Panhard. Cependant on avait essayé en France, en 1907, à Chelles, sur les terres de l'exploitation de notre ancien élève M. Tony Ballu. un tracteur agricole de Saunderson et Mills ({ui avait trois larges roues motrices et un moteur de 50 che- vaux. Ce n'est qu'au début de 1915 que le Génie militaire s'est (1) Culture mécanique, t. II, p. 43. LE (;i':n[e rural et la c.uehre de 191'i-191<) 361 préoccupé d'eiuploycr des Iracleurs agi'icoles, garnis de plaques de blindage el de divers accessoires que nous ne pouvons détailler ici, pour détruire les réseaux de ronce arli- licielle élevés par les ennemis devant, leurs tranchées. Du CHOIX d'un appareil de culture MÉCANigUE On nous consulte souvent au sujet du ciioix quOii se pro- pose de faire dun appareil de Culture mécanique et, géné- ralement, la question est ainsi posée : quel est le meilleur appareil ? Si l'on peut évaluei' les valeurs relatives de machines bien comparables comme nature et dimensions d'ouvrage à effec- tuer, telles par exemple, les faucheuses, les moissonneuses- lieuses, etc., il est possible d'indiquer quelles sont les meil- leures faucheuses ou les meilleures moissonneuses-lieuses : mais il n'en est plus de même dès qu'il s'agit de machines dont les modèles de différentes formes et dimensions répon- dent à des besoins différents, comme les semoirs et les char- rues : il n'y a pas une seule excellente charrue recomman- dable partout, mais un certain nombre de types répondant bien chacun à des conditions spéciales de genre de labour, nature du sol, etc. Pour les appareils de Culture mécanique on commence ordinairement par discuter les dispositifs et les détails du mécanisme, en exagérant les avantages que présentent cer- tains modèles, les mérites de queUjues agencements, el en insistant sur les inconvénients d'autres systèmes. Ce n'est pas par là qu'il faut débuter pour résoudre le problème, mais bien par là qu'il faut terminer ses investigations et son rai- sonnement. * Pour choisir, parmi ceux (jui fonctionnent pratiquement bien, un appareil de Culture mécanique économiquement applicable à une exploitation déterminée, plusieurs considé- 362 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE rations sont à faire intervenir : mais la principale, (pii permel de rédnire le nombre des modèles entre lesquels on peut hésiter, est que l'appareil soit capable d'effectuer dans des conditions normales la (piantilé d'ouvrage imposée par la culture. Il convient (te dresser un avant-])rojet spécial à l'exploita- tion considérée. Les labours d'automne sont les travaux les plus importants: ils s'effectuent sur une grande étendue des terres de l'exploi- tation, alors que les labours de printemps ne portent que sur une plus faible portion du domaine, ainsi (jue les, déchau- mages. Comme on entretiendra toujours sur le domaine un certain nombre d'animaux moteurs, ces derniers pourront effectuer les labours d'une certaine surlace qu'il \ a lieu d'évaluer ; dans beaucoup de cas, cette surface ne sera pas très élevée, car on réservera les attelages pour exécuter les travaux faciles, pour tirer les scarificateurs, les herses, les rouleaux, les semoirs, etc. Un appareil de Culture mécanique (jui est capable d'effec- tuer les labours d'automne d'une exploitation, pourra faci- lement exécuter les travaux de printemps et les déchaumages, car, d'une part, les surfaces à labourer >()nt plus faibles et. d'autre part, le nombre d'heures de travail pai- journée peut être plus grand à ces époques de lannée. Les labours d'automne peuvent commencer en septembre et se terminer vers la mi-décembre : admettons ([ue le nombre d'heures utiles de travail journalier, dans les champs, soit fixé en moyenne à 9 heures en septembre. S heures en octo- bre, 7 heures en novembre et 6 heures en décembre. Les nom- bres de journées de travail et les nombres mensuels d'heures seraient alors, par exemple : Journée?. Heures. Septembre 22 198 Octobre 20 160 Novembre 15 105 Décembre '. . 10 60 67 525 LE GÉNIE RUHAL ET LA tUJEKRE DE I91'l-1916 863 Les chiffres ci-dessus sont modili.ihlcs. comme nombre de jom'nées, d'une année à l'aulic. cl cuniiuc heures d'une exploitation à une autre. Souvent il >erail possible de travail- ler, en automne, de 75 à DO joiirn«''es. re[)résenlant de 600 à 830 heures. L'appareil de Culture mécani(pie à choisir doit donc être assez puissant pour effectue)" les labours crautomiie en une soixantaine de jom'nées au plus, ce able de labourer 12 ares par heure. Nous avons simplifié le problème en admettard (|ue tous les labours d'automne sont identifiues, alors qu'une certaine sur- face doit recevoir une culture à m. 20 ou m. 25 de pro- fondeur et une autre doit être labourée soit à m. 30 ou m. 35, soit à m. 15-0 m. 18 ; il faut donc évaluer ces sur- faces, déterminer le nombre d'heures qu'on peut consacrer à leur culture, afin d'être fixé sur le nombre d'ares que l'appa- reil doit labourer par heure dans les différeids cas. C'est parmi les appareils de Culture mécanicpie, capables du débit voulu, qu'il y a lieu de voir ceux (|ui sont les plus économiques par journée de travail (nombre d'hommes employés) et par hectare (combustible et graissage). En procédant ainsi par éliminations successives, il ne reste plus en présence que deux ou trois modèles dont on cherche à évaluer les frais généraux annuels. Si, d'une façon globale, ces frais peuvent être estimés à 20 % du capital engagé, il ne faut pas se baser uniquement sur le })rix d'achat ; en méca- 364 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE nique, plus ((u'eu toutes autres choses, on en a pour son argent, et généralement une machine bon marché est ruineuse par son entretien et ses réparations qui portent les frais géné- raux à 40 ou à oO % du capital engagé, et après trois ou quatre campagnes la machine est hors de service. Dans les frais généraux figurent l'amortissement et l'intérêt du capital engagé, plus les réparations et les frais d'entretien, qu'on ne peut estimer que j)ar l'examen de la construction proprement dite, choix des matériaux, dimensions et mon- tages des pièces, etc. ; c'est certainement une partie très déli- cate du problème, si l'on ne peut pas se baseï- sur des appa- reils analogues en usage courant, depuis plusieurs années, dans d'autres exploitations. Le Journal OUiciei du 31 mai 1915 a pubhé les conclusions (lu Jury des expériences contrôlées de Culture mécanique organisées par le Ministère de l'Agriculture. Les conclusions formulées en janvier 1914 (1) concernant les labours d'au- tomne n'ont pas été altérées par les essais relatifs aux labours de printemps, étant entendu que ces conclusions ne s'appli- cjuent qu'aux modèles présentés et aux conditions des champs dans lesquels les essais ont été effectués. Les résultats culturaux des labours d'aidomne montrent que Yappareil à pièces travaillantes rotatives donne des produits sensiblement inférieurs (de 8,3 à 11.1 %) à ceux obtenus sur les parcelles de la môme terre labourées avec la charrue tirée par les bœufs. Cela concorde avec les résultats d'autres essais analogues effectués antérieurement. Que le tracteur-treuil donne un rendement comparable à celui de la parcelle labourée avec la charrue tii'ée par les bœufs, tant au point de vue de la quantité des produits que de leur constitution. (1) Culture mécanique, t. II, p. 162. LE (IKNIK RUHAL ET LA GUEIUŒ DE 1914-11)10 365 Que les {({^'celles ciillivées avec le tracieur-toueur (1), le Iracleur proprement dit du lype lourd ol la t lianue aiitomo- hilc accusent des jioids plus faibles de ivcolles moins bien coiisliiuées, j)lus de pailles et plus de décbets pour 100 du poids total. Il y a exception pour les parcelles d'une i>ièce dont le sol moins argileux était bien ressuyé, dans lcs(|ii(dles la moutarde blaiiclie était mieux enfouie par le li-acleur propremeiii dil du type lourd et par la charrue automobile que 'par la charru(^ tirée i)ar les bœufs ; dans ces deux parcelles il y eut excédent de produit par rapport à la parcelle labourée avec les bœufs. Les appareils à pièces Iravaillaules rotatives exigent une forte dépense de combustible relativement aux appareils (|ui déplacent des corps de charrue; cette dépense ne pourrait se justifier que si les essais culturaux avaieid fait ressortir un avantage marqué en laveur de cette façon de ti'availler le sol. La dépense plus élevée pour l'exécution de l'ouvrage et la diminution de récolte amènent à la conclusion qu'il convient d'abandonner les appareils dans lesquels les [)ièces travail- lantes sont animées de mouvements rotatifs, t^eut-être ces appareils pourraient présenter un certain inléi'êt dans les pays où l'on ne peut pas compter sur l'action des gelées sur les terres ; peut-être y aurait-il aussi intérêt à h< utiliser en vue des déchaumages, c'est-à-dire bien avant les semis, qui ne doivent jamais être effectués en terre creuse; mais, réservé à ces travaux, l'appareil aurait relativement peu d'ouvrage à exécuter sur un domaine, ou, alors, il devrait appartenir à un entrepreneur de travaux à façon. Il y a donc encore un certain nombre de cpieslions dont l'expérimentation seule peut donner la solution; il faudrait (1) Pour cet appareil, le mauvais résultat constaté ne peut être imputable qu'au labour exécuté à une trop grande iivofondeur ; 'M. Brétiguière signale dans son rapport « qu'à l'extérieur du labour on voyait d'assez grosses mottes à la surface, tandis que la terre ameublie était projetée au fond do la raie ». 806 ANNALES DR LA SCIENCE AGROiNOMIQLE cependant (|iit' l'avantage cullural obtenu fût Isien élevé pour compenser la complication du mécanisme et le supplément de dépense de combustijjle de ce genre d'appareil. Enfin, au ]»oint de vue mécani(pie. il n'est jamais recom- laandable d'avoir des pièces animées de mouvements au voi- sinage du sol: la poussière soulevée, surtout dans les terres -•iliceuses, use rapidement les articulations qu'il est impos- sible de lubrifier. Beaucoup d'inventeurs relativement récents de ces appa- leils rotatifs, dont quelques-uns sont de nos amis, sont partis d'une phrase d'an article de Dehérain, paru dans la Revue (les Deux Mondes, en 1894. La phrase en (juestion a été mal comprise: nous pouvons en parler car nous avions entrepris des essais avec Dehérain. essais qui fui-ent interrompus en 1897. lors de notre passage de Grignon à l'Institut AgroHomique. Dehérain avait en vue la perte d'azote que supportait une de ses cases de végé- tation entre l'enlèvement des céréales et le semis d'automne: il proposait l'exécution de façons superficielles, ameublissant et mélangeant le sol, afin que la terre puisse profiter des juoindres pluies estivales: l'ameublissement diffusait le microbe nitrificateur et facilitait la pénétration de l'eau qui lui est indispensable. Emporté par son idée et par mes pre- miers essais avec des pulvériseurs, notamment celui de Mor- gan, Dehérain écrivit que le versoir de nos charrues devait bientôt être relégué au Musée des Antiquités pour être rem- placé par de nouvelles pièces travaillant mieux la terre, en produisant une pulvérisation, ou plus exactement une granu- lation du sol. Certes, limité à ce but : favoriser la nitrification des sols laissés en jachère dans la période comprise entre l'enlèvement des moissons et les labours d'automne, la granulation de la terre pouvait donner un bon résultat au point de vue chimique en augmentant la dose d'azote de la couche arable. LE GK.ME HURAL ET LA GUERUK l»E lyi'l-lOlÔ 307 Mais, quelle ({u'étail la valeur scieiilifiiinc de riKtiiiiiic. Dehé- rain, lançant une phrase dans ime Hevnc dOrdn.' ^énéi'al li'ès sérieuse, destinée au grand |)ul>lif, eela nrlail piis snl'lisanl pour justifier srienti(i(juenienl la mise en iiionxcinciil d'une l'ouïe d'esprits ehereheurs el pour la plupai-j ignorants des choses de l'Agriculture; aussi notre rôle dans notre collabo- ration avec Dehérain, l'ut cp.ril fallait voir si cet azote résul- tant d'un travail spécial et énergique du sol à l'aide de ma- chines, lesquelles à l'époque étaient tirées par des attelages, ne revenait pas à un prix trop élevé: il s'agissait de voir s'il n'était pas moins coûteux de continuer encore à l'aire venir par navires cet azote du Chili, ou le chercher à d'autres sour- ces provenant de certaines manutentions induslrielles aux- quelles on pouvait procéder dans le pays. Un essai fait au printemps, peu avant le semi> de helh'- raves, donna de mauvais résultats qui furent mis sur le compte de la qualité des graines employées. On s'est aussi appuyé sur l'ouvrage effectué par la bêche du jardinier comparé à celui de la charrue du laboureur. Mais s'il y a une grande différence entre les deux travaux comme ameublissement du sol, jamais le jardinier n'effectue une gra- nulation comparable à celle que les inventeurs d'appareils rotatifs cherchent à obtenir. L'étude montre que si beau- coup d'appareils divisent la terre en petits blocs, chacun d'eux est plus ou moins comprimé sur une de ses faces i^ar suite de l'avancement môme des pièces travaillantes, cl celle compres- sion peut être nuisible dans les terres conU'uanl une certaine dose d'argile et d'humidité, alors qu'elle ne présenterai! aucun inconvénient dans les lerres légères et sèches. Les particules arrachées du champ, projetées dans resi)ac('. retombent en produisant une classification des matériaux : les pierres semblent sortir de téri-e poiii' être étalées à la sur- face du sol ameubli. Ajoutons que la projection du sol dans l'espace, projection souvent très énergique avec certains appareils, agit comme dans le pelletage des grains; son efiel se fi'r.duit par une des- 3C8 ANiNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE siccation parlielle des éléments auxquels on fait faire un cer- tain parcours dans l'air. Il est probable qu'on obtiendrait un autre résultat en modi- fiant le l'apport entre la vitesse à la circonférence des pièces travaillantes et la vitesse d'avancement de leur axe; ici encore l'expérimentation doit fixer en dernier ressort. La bêche ne comprime pas ou presque pas la terre et donne sinlout des mottes plus petites, plus fendillées que la charrue; le i-àteau égalise le labour, tout en ameublissant la surface sur une faible épaisseur, ce (pii a pour résultat de réduire l'évapo- ration et le ruissellement. Mais, empiriquement, le jardinier a soin de ne jamais faire de labour creux peu avant le semis; au contraire, lors du semis, il tasse la terre dans le but de faire remonter, par capillarité, l'eau au contact de la graine; puis il ameublit superficiellement le sol après la levée, afin de diminuer l'évaporation et pour laisser ainsi le plus d'eau |)Ossible à la di'^position des plantes. Petits tracteurs américains On construit aux Etats-Unis, surtout à partir de 1914, de petits tracteurs qui étaient réclamés depuis longtemps par beaucoup de moyennes exploitations pour remplacer une par- tie de leurs attelages. L'importation régulière de ces machines en France serait déjà chose faite si les transports maritimes ne subissaient pas d'énormes difficultés résultant de l'état de guerre ; cependant, nous pouvons dire que, dans le but de faire procéder à des démonstrations publiques, le comte Pillet-Will a réussi à faire venir quelques spécimens de ces tracteurs légers, avec de grandes difficultés et des frais très élevés. Des essais ont eu lieu aux environs de Paris, sur les terres de la ferme Laurent, à AUainville (Seine-et-Oise) du 12 au 15 juin 1915. En septembre 1915, le Ministère de l'Agriculture a orga- nisé des essais publics d'appareils de Culture mécanique à Grigny (Seine-et-Oise) et à Chevry-Cossigny (Seine-el- LE GÉNIE KURAL ET LA GUERHE \)E l9ri-lHl<) 3fil) Marne); des essais spéciaux (1) ont r\r poursuivis à Brie- Comle-Robert (Seine-et-Marne) el à luMlrandlosse (Oise). On a remarqué aux Etats-Unis (jue ces petits tracteurs atti- rent beaucoup les jeunes gens dans les exploitations ; ils sont fiers d'être des mécaniciens au grand air et cherchent bien moins à émigrer dans les villes. Si les tracteurs analogues venaient à se propager chez, nous après la guerre, comme il y a lieu de le supposer, le même scnliniciit se manifestera en constituant un des moyens pour obtenir le retour à la terre, selon la si heureuse expression de M. Méline. I^our les moyennes exploitations, le tracteur doit pouvoir tirer les machines de culture d'usage courant, car il ne faut pas que l'aericulteur soit obligé d'acheter un matériel spécial avec le tracteur ; il faut qu'il puisse à volonté faire tirer son matériel ordinaire (charrue, cultivateur, semoir, faucheuse, moissonneuse, etc.) tantôt par un attelage, tantôt par le tracteur, et ce dernier doit tourner aussi court sur la four- rière que le ferait un attelage. Enfin, il est désirable qu'un seul homme exécute l'ouvrage, c'est-à-dire conduise en même temps le tracteur et la machine de culture, cette condition complique le problème dans le cas du labour avec la charrue, mais on tourne la difficulté, aux Etats-Unis, en remplaçant le labour à la charrue par celui effectué au pulvériseur à disques dont il a été question précédemment ; il est vrai que les labours américains ont généralement m. 10 de profon- deur, et m. 17 à m. 18 au maximum. Les tracteurs sont pourvus de moteurs à pétrole lampant ou à essence minérale, à deux ou quatre cylindres, dont la puissance oscille de 10 à 20 chevaux-vapeur, laissant environ la moitié de disponible au crochet d'attelage selon l'affirma- tion américaine, laquelle, en prati(Hi(\ doit clrr (|n(dquefois multipliée par un coefficient de réduction. Certains modèles ont deux roues motrices et une ou deux (1) Fevue de Culture mécanique, dans le Bulletin à-? janvier-février 1916 de la Société iV Encouragement 'poiir Vlndustrie nationah:. 370 ANNALES DK LA SCIENCE AGRONOMIOl i: roues directrices : d'autres n'ont qu'une seule cl large roue motrice latérale ou en arrière et leur équilibre est assuré par deux autres roues; il existe desavanl-trairis tracteurs aux- (|uels on attache diverses machines de culture ou de récolte: enfin, on propose deux voies de roulement constituées cha- cune par une large chame sans fin. Transports agricoles par ïracte[rs Le transport de certaines récoltes, en particulier celui des betteraves, présentant des difficultés en temps normal, on se demande comment l'on pourra y procéder après la guerre ? Pour beaucoup d exploitations, les transports de betteraves nécessitaient de nombreux attelages, lesquels pouvaient être plus utilement employés aux cultures d'automne. Faute de disposer de bouviers ou de charretiers en nombre suffisant, on reculait les labours et le semis des blés d'hiver : on recu- lait encore plus les transports de fumier et les labours pro- fonds à effectuer sur les sols à mettre en betteraves au printemps suivant ; des séries de retards s'ajoutaient ainsi les unes aux autres en se répercutant sur tous les travaux agricoles. Comme résultante générale de ces conditions, les cultivateurs diminuaient de plus en plus l'étendue consacrée à la culture de la betterave à sucre. Après la guerre, nous aurons très probablement encore moins de bouviers ou de char?'e tiers, et certainement, pendant quelques années, bien moins de bœufs de travail et de che- vaux. • * * A l'automne de 1908, les agriculteurs de la région nord- ouest de Lizy-sur-Ourc(i (Echampeu, May-en-Multien, Le Plessis-Placy. Beauval), comprenant près de 2 000 hectares dont 450 en betteraves, ne trouvaient déjà plus le personnel et les attelages suffisants pour leurs transports de betteraves à la sucrerie de Lizy-sur-Ourcq. Vingt cultivateurs fondé- LK GKNIE RIRAL ET LA GUERRE DE lHl 'i- 191(5 'M \ renl en avril 1909 une SocitMé cooprralivt' de Iransporls : on établit un chemin de fer à voie étroite de <• ni. 60, sur une longueur d(^ 7 700 mètres, ('I on assura le service au moyen de 2 locomolives et de 60 vagons, pouvant iccevoir rhariui un chargement de 5 tonnes (1). Nous ne voulons pas étudier en détail le petit chemin de It r coopératif de Lizy-sur-Ourcq, mais indiquer seulement (piel- ques chiffres susceptibles d'être utilisés pour les applications que nous voulons envisager. Dans la région considérée, en 1909, aux 'i50 hectares (U- hetleraves correspondait une étendue totale de 2000 hec- lares, soit 10 hectares de betteraves par 44 hectares de terres. Pendant les 80 journées de travail en 1913. le chemin de l'er coopératif a transporté 20 500 tonnes de betteraves à une distance moyenne de 6 kilomètres, d'après le renseignement qu'a bien voulu nous communiquer M. Paul Roux, adminis- trateur de la sucrerie de Lizy-sur-Ourcq et directeur de la Coopérative. Cela indiquerait, qu'après l'établissement du chemin de fer, l'étendue cultivée en betteraves a été aug- mentée en raison des facilités apportées aux agriculteurs pour le transport de leur récolte (2) ; elle devait s'approcher de 683 à 690 hectares. En supposant que la région desservie représente 2 000 hectares, cela -correspoudraif à 10 hectares de betteraves à sucre par 29 hectares de cultures. L'installation du chemin de fer est revenue à 316 700 fr.. -ur lesquels il y a 192 400 francs pour la voie et 113 600 fr. pour le matériel roulant. La coopérative fonctionne très bien, mais il faut dire (|uc 180 000 francs ont été avancés gratuitement par l'r^tat; (|uil (1) Dans sa .«éame solennelle du 10 février 1915. )'.\cadénîie d'Agri- rulture a décerné un diplôme d'honneur à cette Société coopérative, sur le rapport fait par notre confrère 'M. G. Wery au nom de la Section de méca- nique agricole et des irrigations. — Voir aussi une monographie sur cette Société coopérative, par :M. André Avenel, professeur d'Agriculture, secré- taire de la Caisse régionale de Crédit agricole de la Brie. (2) 20 500 tonnes pour 450 hectares représentent 45,5 tonnes par liectare, alors qu'il faut probablement tabler sur une moyenne de 30 tonnes. 372 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE y a des subventions diverses : de lEtat (améliorations agri- coles), de la Sucrerie de Lizy-sur-Ourcq et du Conseil géné- ral de Seine-et-Marne ; cette dernière subvention, de fr. 075 par tonne transportée, est donnée en raison de ce que l'éta- blissement du chemin de fer a diminué les frais d'entretien des routes. L'exemple de la coopérative de Lizy-sur-Ourcq est à rete- nir pour d'autres applications analogues : mais l'on peut cher- cher si des tracteurs automobiles ne pourraient pas, dans certains cas, être utilisés pour ces gros transports agricoles. Les services de l'artillerie avaient heureusement entrevu le rôle que pourraient jouer, en cas de guerre, de forts trac- leurs à quatre roues motrices, destinés à remorquer des canons, affûts, etc. Ils avaient ouvert dans ce but, en mars 1913, un premier concours au sujet duquel nous avons des chiffres relatifs au tracteur Châtillon-Panhard, dont plusieurs exemplaires sont actuellement en service sur le front. Voici les indications relatives à ce tracteur capable de por- ter une charge de 2 tonnes tout en tirant des véhicules repré- sentant un poids total de 15 tonnes : Poids à vide en charge ll'l ANNALES DR LA SCIENCE AGRONOMIQUE La flurée totale d'un voyage aller et retour serait de deux heures (aller, une heure : retour, une demi-heure ; pertes de temps pour manœuvres, un demi-heure). Avec les journées de dix heures (en septembre) et de neui heures (en octobre), le tracteur peut faire de 5 à 4,5 voyages par jour, en transportant à chaque voyage 12 tonnes de bet- teraves, soit un poids total journalier de 60 à 54 tonnes, en moyenne 57 tonnes à 5 kilomètres, ou 285 tonnes kilomé- triques utiles par jour. Voyons la dépense de combustible pour un voyage, en fixant la consommation à lit. 05 (au lieu de hl. 048) à la lonne kilométrique totale : Tonnes CombusUble Tonnes i^iiométriques en totales totales litres Aller 22 110 5.5 Eetour 10 50 2.5 8.0 A cause du poids mort, et surtout à cause du retour à vide, l'on dépense en totalité 8 litres de combustible, c'est-à- dire 4 francs, pour le transport de 12 tonnes à 5 kilomètres, soit 60 tonnes kdométriques utiles ; la dépense par tonne kilo^ métrique utile revient ainsi à lit. 133, soit fr. 0665 en fixant le prix du combustible à fr. 50 le litre. ► On peut avoir intérêt à ne pas mettre de betteraves sur le tracteur proprement dit. afin de ne pas perdre de temps pour son chargement, car le déchargement pourrait être rapi- dement effectué en employant un coffre basculant. Mais, pour obtenir l'adhérence voulue, le tracteur aurait un charge- ment constant de 2 tonnes qu'il dé])lacerait à l'aller comme au retour. Dans ces conditions, le tableau prérédent se modi- fie ainsi : Tonnes Combustible kilométrijques en totales totales litres Tonnes Aller 22 110 5.5 Retour 12 60 3.0 8.5 LE GKNIE RURAL ET LA GUERRE DE 191'l-1910 875 pour 50 tonnes kilométriques utiles, avec une dépense uni- taire de lit. 170, soit ir. 085. Ce chiffre est, croyons-nous, plus à retenir que le précédent, car il permet de réduire les temps perdus aux extrémités du parcours, en augmenlant le nombre des voyages journaliers. A la dépense de combustible, il y a lieu d'ajouter les autres frais : 2 hommes (mécanicien et aule), huile, graisse, chiffons, réparations, intérêt et amortissement du capital. Dans quelques conditions, il est possible (jue. pour cer- taines applications après la fm des hostilités, l'intérêt et l'amortissement du capital représenteraient une somme négli- geable En fixant à lU tonnes le poids des Ijetleravcs transportées à chaque voyage, soit 45 à 50 tonnes par journée, et en admettant (comme à Lizy-sur-Ourcq) 80 journées de travail à l'automiie, le tracteur considéré pourrait transporter rJiaque anaée de 3 (300 à 4 000 tonnes de betteraves à une distance moyenne de 5 kilomètres, c'est-à-dirè la récolte de 120 à 133 hectares de betteraves, correspondant à une éten- due cultivée de 360 à 400 hectares. Inutile d'ajouter qu'avant ou après les betteraves, le trac- teur peut être employé aux autres transports agricoles ; foins, gerbes, fumier, tubercules, engrais, amendements, grains, charbon, etc. Utilisation agricole des camions automobiles de la guerre Dans le but d'atténuer le plus possible les cjonséquencee désastreuses de la réduction de la main-d'œuvre rurale et des attelages qu'on prévoit à la cessation des hostilités, M. Fer- nand-David. Ministre de l'Agriculture, a constitué, par déci- sion du 24 février 1915, une Commission chargée d'étudier les conditions d'utilisation, pour les besoins agricoles, des moteurs d'automobiles de poids lourds «jui seront réforna^s 11 376 ANNAi.K> m: i.a sc.ik.nci: a(jRONomique par ryVdministration de la guerre. Celte Commission fut pré- sidée par M. Clémenlel. dé|)uté, ancien Ministre, alors pré- sident de la Commission du iDudget. A la première réunion (3 mars), M. Clémentel a exposé les grandes lignes du programme à étudier, lequel sauvegarde à la fois les intérêts du Trésor, ceux des Agriculteurs et ceux des Constructeurs. La remise aux Domaines des camions usagés de la guerre, >iprès la fin des hostilités, entraînerait une perte énorme pour l'Etat par suite de l'abaissement du prix de vente résultant du très grand nombre de voitures qu'il faudra mettre aux enchères publiques, aux(|uelles ne pourront participer que quelques gros spéculateurs ; ces derniers accapareront ensuite le marché poui- écouler leurs achats, avec profit, en portant ainsi un préjudice considérable pendant plusieurs années à nos constructeurs de poids lourds. On a constitué une sous-commission économique, chargée d'établir un avant-projet relatif aux principes à adopter en vue d'une organisation d'ensemble, et une sous-commission technique ayant pour mission d'étudier les modifications ou les transformations qu'on pourrait faire subir aux ap|)areils en vue de leur utilisation par l'agricidture. Tout en réservant largement les intérêts de l'indusli-ie cl (hi Commerce, le principe adopté est (]e venir avaid loul en aide aux Agriculteurs des régions envahies et de développer (huis tout le pays la Culture mécanique, ainsi (|ue ronlillag'' agricole dont le besoin s'imposera après la guerre. Enfin, si l'utilisation agricole de ces camions pouvait se réaliser pratiquement, elle offrirait des emplois, pour ainsi dire immédiats, à une très grande partie des nombreux mili- taires affectés actuellement aux services automobiles de l'ar- LE (iÉiNME HIIHAL KT LA (lUKHKK 1>E 191A-191(i 377 méc. Nul doute qu'on (liriger;i ainsi vers nos campagnes beaucoup d'ouvriers ciui (MaienI citadins lorsqu'ils furent touchés par l'ordre de inobilisalion générale, et qui risquent de ne pas reti'ouver rapidenicnl leurs placc< après la cessa- tion des hostilités. L'avant-projet de la sous-conunission économit(ue consiste à mettre les appareils à la disposition de collectivités, syn- dicats ou coopératives, sous certaines conditions administra- tives, ces collectivités étant i'ormées par la réunion de petits agriculteurs, lesquels, individuellement, ne pourraient être acquéreurs d'appareils de ("idiure mécanique et de diverses machines agricoles. Le Ministre de l'Agriculture a com- muniqué l'avant-projet en question à l'Académie d'Agricul- ture ainsi qu'aux plus importantes Sociétés agricoles ; toutes ont formulé l'avis que la question posée est des plus inté- ressantes et qu'il y avait lieu d'en poursuivre la solution. La sous-commission technuiue a fait appel à nos ateliers de construction par l'intermédiaire du Président de la Chambre syndicale des Constructeiu^s de machines agricoles de France. Une première circulaire fut adressée le 10 mars. En réponse à cette circulaire. 23 membres ont manifesté le désir de se charger des études et des travaux ; 34 autres ont accepté pour la construction après la fin des hostilités : 9 se sont montrés indécis ; 11 ont regretté ne pouvoir s'occu- l)er de ces transformations ; 2 seulement ont protesté en voyant dans l'œuvre d'intérêt général qu'on cherche à réa- liser une grave atteinte à leurs intérêts personnels de cons- Irncteurs d'appareils de ('ultuic iiiécanique : dans une ]c\\yr du 20 mars, très documentée, le Président de la Chambre syndicale a facilement réfuté les craintes des deux protesta- taires, en montrant, qu'au contraire, on est l'onde à espérei- 378 ANXAl.ES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE que le très grand nombre d'appareils (constituant bien en- tendu des moyens de fortune destinés à suppléer temporaire- ment à l'insuffisance de la main-d'œuvre et des bêtes de trait qui sera consécutive à la guerre) qui seront répandus dans toute la France permettra aux cultivateurs d'apprécier les résultats de l'emploi des machines et des moteurs, de les familiariser avec les nouvelles méthodes et, par l'expérience acquise, de tracer la voie dans laquelle les constructeurs devront s'engager pour pouvoir mettre au service de l'Agri- culture un matériel bien approprié qui lui sera prochaine- ment indispensable. Le programme adressé aux constructeurs qui avaient bien voulu consentir à se charger de l'étude des transfermations à faire subir aux camions automobiles de l'armée, pour les rendre propres à la traction des machines agricoles, était accompagné des plans de deux types de voitures sur lesquels on pouvait dresser un avant-projet permettant d'établir le coût approximatif de l'ensemble de la transformation : cette dernière pouvait être envisagée : 1° En tracteur direct, auquel on pourra atteler diverses machines de culture ; 2° En appareils à deux treuils automobiles, un sur chaque fourrière, tirant alternativement, par un câble, la machine de culture ; 3° En tracteur-treuil, fonctionnant par bonds successifs. Les conditions générales indiquées étaient les suivantes : — La puissance moyenne du moteur est de 25 à 30 chevaux- vapeur; — La vitesse moyenne de l'arbre est de 1 ()')(> tours à la minute ; — L'endroit de l'arbre sur lequel on pourrait LE GKMK MLHAI. Kl' LA C.ULIUŒ l»K l'.U 'l- 1!) I (i 37H placer le pignon de coniuiaiHlc des treuils élait marqué -iu- les dessins par une croix rouge. — Pour les types déjà nuiiii> d un petit treuil ou cabestan de secours, il l'ailait leur laisser ce treuil ou cabestan. Les modilic allons lommunes prévues aux Irois genres de transformations portaient sur : Les voues. — Enlever les bandes pleines eu caoutchouc dont elles sont munies ; conserver si possible le bandage pro- filé qui existe sur les roues et rapporter dessus un nouveau bandage ayant les dimensions suivantes : Roues Htxjes avant arriére Largeur totale de bandage (centim.) 25 50 Du côté intérieur (vers le châssis) et sur un diamètre plu.s grand d'environ 0"04 une partie du bandage ci-dessus aura une largeur (en centim. j de 14 30 Les parties larges (0 m. 14 et m." 30) (iplérieures) pour- raient être fixées à demeure et les zones supplémentaires (de m. 11 et m. 20) de plus petit diamètre (extérieures) amo- vibles, pouvant se monter et se démonter facilement dans le champ. Prévoir un coUve en bois d'une capacité d'un mètre cube, posé sur le châssis pour charger l'appareil, s'il y a lieu, afin de lui donner l'adhérence nécessaire ou pour s'opposer au ripage. Les dispositions spéciales à cJiaque genre de translornia- iion étaient ainsi spécifiées : P Tracteur direct. — Les roues arrière devront recevoir des saillies, des grappins ou des palettes faciles à fixer et pouvant s'enlever rapidement pour disposer la machine pour les transports sur route. Prévoir une barre d'attelage à l'arrière permettant de modifier, verticalement et horizontalement, la position ilu crochet de la chaîne d'attelage des machines de culture. 380 ANNALF.S ni:: LA S( .1 KXr.K AGRONOMInlK 2" Treuil pour la culture avec deux treuils automobiles. — Le câble de traction doit être dirigé perpendiculairement à l'axe longitudinal de la voiture, en ayant la possibilité de faire, en plan horizontal, avec cette direction perpendicu- laire, un angle de 30 degrés, iant vers l'avant que vers l'ar- rière du véhicule. Le treuil doit pouvoir eniouier ilO mètres de câble dacier de 12 mm. de diamètre. Le câble doit pouvoir prendre deux vitesses : m. 70 par seconde et 1 mètre par seconde. 3° Tracteur-treuil. — Le câble de traction doit être dirigé en arrière suivant l'axe longitudinal de la voiture, en ayant la possibilité de faire, en plan horizontal, un angle de 15 de- grés, tant vers la gauche que vers la droite de cet axe. Le treuil doit' pouvoir enrouler 210 mètres de câble d'acier de 12 mm. de diamètre. Le câble doit pouvoir preixh-e deux vitesses :0 m. 70 par seconde et 1 mètre par seconde. Prévoir un calage facile du véhicule pendant le fonction- nement du treuil, et un décalage très facile pour le départ de l'automobile à vide. Divers projets de transfornuilion^ ont été envoyés et furent étudiés pai- la sous-commission technique, parallèlement à l'utilisation de certains ti-acleuis (jui seraient ré.servés aux transports agricoles, au sujet desquels nous avons consacré |)lus haut un examen spécial, ainsi (pie l'utilisation de moteurs destinés à actionner diverses petites usines collectives : broyage et concassage des gi-ains. cidreries, chais, celliers, beurreries, etc. En prévision de la difficulté (|ue devaient présenter les tra- vaux de la moisson de 1915, qui s'annonçait comme très belle la sous-commission technique fut chargée d'étudier d'urgence l'application d'un grand nombre de camion.s, qui pourraient LK (IKMK liURAL ICT LA (iUl :i?lii: ItE li)l'l-l'.)l<( .'ISl être prêles par la Guerre, pour liroi- des inoissonneusos- lieuses. — L'activité développée >ui' le iVonl de bataille, notanunenl dans le secteur d'An;!- m juin 11)1."). r(iïii G. — Intérêts particuliers des membres par | la mise en valeur collective des pro- g^^. .^^^ Coopératives; Caisses- duits ou des capitaux disponibles. Re- ^^ ^^.^.^ -^^^^^^ partition d une partie des benehces li- y mitée à un taux maximum prévu. | * * * I. — Sociétés d'agriculture. — Comices Ces anciennes Associations ont pour objet l'étude des meil- leurs procédés de culture par l'expérimentation, les recher- ches, les encouragements. Groupant l'élite des agriculteurs d'autrefois, les plus aisés et les plus instruits, elles ont puis- samment aidé aux progrès agricoles depuis 1850. par l'orga- H84 ANNALES DE LA SCIIvNC.L AGRONO.MIQUIO nisatioii de concours ouverts à tous les cultivaleurs sans dis- tinction. Par la distribution d'encouragements {réi:ompenses en ar- gent, médailles, objets d'art, diplômes), par des conférences et des publications, par l'organisation d'expériences, elles ont en outre contribué à la vulgarisation des ]^rincipes scien- tifiques et des procédés de culture moderne. Les nombreux services rendus par ces Sociétés, dès le temps de paix, n'ont fait que se confirmer depuis l'ouverture des hostilités. Les agriculteurs distingués qui les président sont devenus, dans chaque département, autant de conseillers précieux pour les représentants des administrations de la guerre et de l'agriculture, appelés à j)ourvoir aux besoins lu'gents du ravitaillement de l'armée et de la population civile. Par de fréquentes réunions de leurs bureaux, suivies de publications appropriées, les Sociétés n'ont cessé de signalei- à leurs membres, les moyens de se procurer des engrais. lies semences, de l'outillage, de la main-d'aMivre, des atte- lages, etc. Toutes les fois f[ue des abus pouvaient se produire dans les réquisitions, les Sociétés les signalèrent aux pou- V()it> pitblics en indiquant bien souvent le remède à apporter. Le rôle des Sociétés agricoles apparaît beaucoup plus considérable encore, pour les régions voisines du front ou ayant subi l'invasion. De la mer du Nord aux Vosges, la i-eprise des travaux agricoles eut lieu sous les pas de l'ennemi délogé par la victoire de la Marne. L'organisation métho- dique des battages et des ensemencements, lutilisation au maxinuim des ressources disponibles en nuiiu-d'ceuvre et en attelages, sont autant de questions qui ont provoqué les-plus louables initiatives et les dirigeants des Sociétés d'agriculture en ont eu leur part. Dans la zone de l'intérieur, loin du iront et à l'abri du danger, les Sociétés d'agriculture ont fait preuve de solida- rité à l'égard des groupements des i-égions dévastées. Des collectes furent organisées qui ont réuni des sommes im- portantes et aussi des dons en mâture : semences, tubercules. LES ASSOCIATIONS ACRICOLKS KT I.A crKIlIU: iW,') animaux reproducteurs destinés aux agriculteurs niiiio tt désireux de reprendre sans délai la mise en route dv leur exploitation agricole. L'organisation d'écoles de mutilés, d'orphelins de la guerre, a déjà préoccupé de nombreuses Sociétés. 11 n'était certes pas de plus belle occasion, pour l'agriculteur français, de montrer la noblesse des sentiments rpii l'animent à l'égard de ses frères de misère, mais c'est une pensée douce et récon- fortante de constater qu'il n'a pas failli à son devoir. II. — Syndicats aghicoles et mutuelles Syndicat agricole. — Le Syndicat agricole, véritable asso- ciation privilégiée, est venu, depuis 1884, suppléer le Comice agricole à régime légal mal défini ou peu précis. Tandis que le Comice en est réduit à stimuler des initiatives, le Syndicat est l'organe actif poursuivant au profit de ses membres, la réalisation des divers progrès agricoles. Dès l'ouverture des hostilités, la vitalité des Syndicats fut d'abord ralentie, la mobilisation ayant appelé sous les di'a- peaux un grand nombre des membres et surtout la presque totalité des secrétaires et trésoriers, choisis parmi les élé- ments jeunes et actifs. Néanmoins, et grâce au merveilleux élan de solidarité qui s'est manifesté jusque dans le moindre village, les vides furent vite comblés par la désignation de suppléants choisis parmi les non-mobilisés. Ces derniers ont considéré comme un impérieux devoir d'accepter de telles fonctions au moment où le Syndicat se devait de venir en aide aux femmes ou aux vieux parents des voisins mobilisés. Ainsi, l'achat des engrais se poursuivit en dépit d'une hausse considérable résultant d'une grande élévation des prix des matières premières et du fret, des diflicultés ou des lenteurs des transports par suite (hi petit uoiid)i(' de wagons que les Compagnies peuvent consacrer aux expé- 38(i ANNALES DE LA SCIENCE AGRONO^UQUE ditions commerciales. Les pouvoirs publics vinrent d'ailleurs en aide aux agriculteurs, et les denrées à destination immé- diate de ragricullure bénéficièrent souvent pour leur trans- port dun droit de priorité sur les denrées utiles au commerce ou à l'industrie privée. De même, les tourteaux et autres résidus industriels uti- lisés comme aliments du bétail, furent procurés aux cultiva- teurs qui, en échange, purent livrer en abondance le foin et la paille nécessaires à l'autorité militaire. Le sulfate de cui- vre, le soufre furent mis à la disposition des viticulteurs, les semences, les instruments agricoles, la ficelle pour lieuses fournis aux agriculteurs. Mais c'est surtout au voisinage du front que l'effort des Syndicats agricoles apparaît, dans toute son ampleur, par les manifestations journalières de l'inlassable activité de leurs dirigeants. Que l'on songe un instant à ces nombreuses communes qui, de la Lorraine aux Flandres, restaient dépouillées de tout : outillage, attelages, semences, et même des denrées de consommation les plus indispensables aux populations bien résolues à réentreprendre la mise en production du sol dévasté. Peut-être, dira-t-on, l'état de guerre eût suffi, pour provoquer, en l'absence des Syndicats agricoles les plus louables énergies et les plus grands efforts. . Sans doute, mais les Sociétés existantes ont eu. en la cir- conslance. l'immense avantage de devenir en quelque sorte autant d'organes tout prêts à se mettre en route, sans hésita- tion ni perte de temps. Ils formèrent rapidement des <*entres d'activité, facilitant la reprise économique dans les milieux ruraux. Par eux furent passés des marchés collectifs pour achats de farine, d'outils, d'instruments ou de machines, de semences, etc. Ils organisèrent le travail collectif, labours, ensemencements, récoites, battages, et servirent d'intermé- diaires tout désignés pour seconder les municipalités dans la répartition des secours en nature qui affluèrent de toutes parts. Il est bien permis de dire que si le Syndicat avait LES ASSOCIATIONS AGRICOLES ET LA (Il KHI (F. H87 al'firmc sa grande utilité dès le temps de paix, il vient di; se révéler avec la guerre comme une institution essentielle à l'avenir du pays. Dès le printemps 1910. il serti aniciié ji jouer un rôle prépondérant en vue de la cidliirc raliuiiiielle des terres abandonnées et de la recherche de la production maximum. Syndicats spéciaux. — Ce cjui vient d'être dit des Syndicats agricoles s'étend à toutes les Associations ayant un but par- ticulier, mais fondées sur les mômes bases légales. Les Syn- dicats spéciaux ; viticoles, vinicoles, horticoles, laitiers, betteraviers, d'élevage, d'outillage, de battage, de vente col- lective des produits, ont eu fréquemment à intervenir jjour faciliter la tâche des familles de ceux de leurs mendjres qui, mobilisés ou même tués à l'ennemi, laissaient une exploita- tion à diriger dans des conditions difficiles. La constitution de Syndicats spéciaux de culture mécanique, encouragée par les instructions ministérielles du 10 septend3re 1915. per- mettra de parer à la jjénurie d'attelages et d'ouvriers labou- reurs. Les Syndicats d'élevage en particulier ont vu s'accroî- tre leur rôle en l'aison des besoins exceptionnels de recons- tituer le troupeau national. Les demandes d<' subvention l'Etat se sont produites aussi nombreuses qu'en amiée noj-- male ce qui atteste de la vitalité des Sociétés. Si le nombre des fermes abandonnées Ji'a pas été plus élevé, si l;i pi-oduc- tion agricole n'a pas subi un plus grand déficit, il faut en reporter une partie du mérite aux Syndicats agricoles qui, par leur action locale, ont contribué à doniiei- aux femmes des mobilisés le courage nécessaire pour leur peiiuellre la réalisation d'une lâche iiide et pénible. Mutuelles agricoles. — Constituées en vertu de la loi très laconique du 4 juillet 1900, ces Sociétés sont assimilées, quant aux règles de leur création et de leur fonctionnement aux Syndicats agricoles. Aidées depuis 1902, par des subventions •de l'Etat, groupées entre elles en Unions à plusieui's degrés. 388 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE les miiliielles ont pu réaliser les plus grands bienfaits tout en accumulant. ■ — grâce à la sagesse qui avait présidé à l'établissement des statuts de ces Sociétés, -- des réserves assez importantes pour parer aux besoins exceptionnels des années calamiteuses. Les mutuelles se sont surloiil développées dans les deux branches bétail et incendie : moins nombreuses sont les assurances accidents et surtout celles relatives aux risques grêle, gelée, etc., pour lesquels les sinistres sont moins fré- quents et plus localisés. Les fonds de réserve accumulés par les mutuelles bétail ou incendie, du premier ou du second degré, étaient déposés dans les banques ou établissements de crédit. Ils pouvaient s'y trouver immobilisés par suite de l'état de guerre et para- lyser ainsi le libre fonctionnement des institutions auxquelles ds appartieniienl. Heureusement, le 27 septembre 1914, le 3" moralorium autorisait les Sociétés d'assurances mutuelles agricoles à opérer le retrait de la totalité des fonds déposés par elles dans les banques. Cette mesure permettait aux petites Sociétés locales d'envi- sager l'avenir sans craintes excessives. La mortalité du bétail s'est montrée depuis la guerre, assez sensiblement supérieure à la normale ; ce qui ne saurait surprendre. Le bétail dut être confié bien souvent à des mains inexpertes ; la mortalité au vêlage, les accidents aux attelages furent plus nombreux qu'en temps ordinaire. D'autre part, les chevaux jeunes, robustes, bien constitués, ayant été réquisitionnés par l'auto- rité militaire, il fallut employer pour les travaux ruraux ou des jeunes animaux à peine dressés, ou des chevaux hors d'âge, tarés ou atteints de maladie. De tels alt(^lages, conduits avec plus de bonne volonté que de compétence, devaient fatalement causer des pertes supé- rieures à la moyenne. Il n'en cM pas moins très encourageant de constater, qu'à l'exception des pays envahis ou voisins du front, les Sociétés d'assuiaïKcs iiiutuelles ont continué à fonctionner ; elles ont LES ASSOCi.\Tio.\> Ar,iu< • 'i.i> KT i.\ CI i:m!i: 389 en général tenu leurs engagements el incleiiuusé les pcMics ronformément aux clauses statutaires, les plus éprouvées ayant d'ailleurs élé aidées par les subventions de l'Etat. En ce qui concerne la branche incendie il fut décidé^ d'ac- cord entre les Ministères de l'Agriculture et du Travail d'une part, et le Comité des intérêts généraux de l'assurance incen- die, de l'autre, que le point de dépail du délai de dénoncia- tion stipulé aux polices (-ontenant la clause de tacite recon- «hiction, serait reporté à la fin des hostilités pour tous les mobilisés. C'est là une mesure aussi sage que féconde pour l'avenir de nos mutuelles. On ne peut que regretter ffu'ellc n'ait pas été généralisée à tous les assurés, mobilisés ou non. surtout à ceux des régions voisines du front. En effet, i)ar suite de la mobilisation des membres du Bureau de la [)lu- part de ces Associations, il est à craindre que les membres dits expecianls, adhérents de principe aux mutuelles, encore liés par des contrats antérieurs avec les Compagnies ano- nymes ou des Sociétés mutuelles, n'aient pu envoyer en temps utile le désistement des polices en cours. Il en résulte- rait des différends désagréables à régler, les anciens assu- reurs se réclamant en droit de la clau.se de tacite reconduc Ifon, tandis que les assurés invoqueraient pour leur défense le cas de force majeure résullant de l'état de guerre. L'application du moratorium à ces contrats en cours laisse intactes les conditions de délais impartis pour la dénoncia- tion des polices. Quant au recouvrement des primes, s'il a souffert de l'état de choses actuel, il faut reconnaître que pour toutes les caisses ayant eu un fonctionnement à peu près réguliei-. 1«' montant des (juittances non recouvrées ne forme qu'une faible fraction des encaissements. Cette situation n'a donc rien d'inquiétant. Les plus grandes facilités sont d'ailleurs accordées aux retardataires en raison des conditions particulières dans les- quelles ils se trouvent, pour leur permettre, en s'acquittani même tardivement de leur dette, de ne pas perdre le profil 390 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE de leurs droits antérieurs à la mutuelle. Si le déveloj3pemenl des œuvres de mutualité a été, dans le temps de paix une excellente école de solidarité, il devint, durant La guerre, un gage de sécurité pour les mobilisés et leurs familles. Ainsi, malgré un surcroît de travail considérable et des soucis continuels, les personnes dévouées qui assument la direction des institutions de mutualité à la campagne, ont pu les maintenir en fonctionnement régulier et en accroître même la vitalité toutes les fois que des besoins aussi impérieux qu'imprévus se posaient comme une nécessité. \on seulement les Associations mutuelles sortiront de la crise terrible que nous traversons, mais elles auront grandi encore dans l'opinion. En raison des difficultés prévues pour rexploitation du sol après la guerre, cbacun reste convaincu du rôle essentiel ((u'elles devront jouer. Si le caju- tal immobilisé par elles en un placement de garantie a suJji, du fait tle la guerre, la dépréciation commune à toutes les valeurs de bourse, il faut remarquer que le revenu ancien n'a subi aucune réduction. Les nouvelles économies réalisées bénéficient ))ar contre d'une élévation de taux très appré- ciable. Dans lensemble, les ressources annuelles des œuvres de mutualité vont se trouver accrues d autant. III. — Sociétés coopératr'es. — Caisses de crédit agricole Les Associations agricoles étudiées jusqu'ici se préoccu- pent essentiellement des intérêts généraux étendus à tous les agriculteurs de la région ou réservés aux seuls sociétaires. Celles dont il va être question dans cette troisième catégorie ont pour but la réalisation de bénéfices. Toutefois, à l'inverse des Sociétés anonymes qui répartissent ia presque totalité des bénéfices à leurs actionnaires., ces Associations agri- coles en utilisent la majeure i)artie ;i la constitution «l'un LES ASSOCIATIONS AGUICOLKS Kl I. \ (il i:kI(I: 3! H fninls (le irscnc. T. a sciilr irparlilioii ciiliv le- iiiriiii)|-fs, aiiloiist'c |»ar les slaliils. c-^l limih'c à un laii\ iiiaxiiiiiiiii ronsiih'iv (•oiiiiiic la simple icmiiiK'i'alioii fdrlailairc de l'ai» )Hii'l (le cliacuii. Sodviés coopévalives. —- (Juellt' soil ronsliliuM' coiifonué- mciil au Code r\\\] l'arl. lo82 el sui\anls) ou an Codo de ( oiiiuierce (arl. IN el suivants) ; qu'elle repose sui- la loi du 2't juillet 1867, la Société coopérative agricole; li'availle cxciu- sivcnieut avec ses propres associés. I.e plus généralement, cette Société vise la prodiictionj la transformation, la conservation ou la vente en commun des j)roar la loi du i août J91 4, en vue de réserver au Trésor le maxi- mum de disponibilités pour les besoins de la défense natio- nale ; en conséquence, le paiement des avances accordées mais non ordonnancées fut ajourné. Il a été cependant fait ([uelques rares exceptions à cette règle ])our des cas d'ex- Irème nécessité. Les avances précédciinment consenties aux coopératives par rinlermédiaire des Caisses régionales de cicdil agricole furent maintenues à la disposition des Sociétés bénéliciaires. Les coopératives agricoles ont été su il oui gèui-es dans leur fonclionnenienl régulier pai- suite de la mobilisation des ouvriers spécialistes, mais sur l'intervention des pouvoirs publics, l'autorité militaire a consenti, — notanuuent [)()ur les distilleries et sucreries. — le maintien en sursis (\\\ jiersonnel indispensable au bon fonclionnement de> iisine>. Les distilleries coopératives surtout ont été privilégiées par la hausse des cours de l'alcool. Il serait [)ossible de citer telle d'entre elles (pii, eré(''e en jan\i(M" 191 'i. put n'aliter en 12 392 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE deux saisons de distillerie un bénéfice total capable d'amortii^ dans son intégralité le capital initiai. Les meuneries-boulangeries coopératives ont été moins fa- vorisées, la récolte des coopérateurs ayant subi en 1915 une diminution plus ou moins sensible. Parfois, elles furent réquisitionnées en. vue de produire des farines ou même du pain pour l'autorité militaire. Si la vente du pain aux non- coopérateurs est autorisée il faut observer que l'achat de blé au dehors est par contre formellement interdit par la loi do 1906. Les laiteries, fromageries, beurreries coopératives ont été influencées par les réquisitions souvent excessives opérées dès le début de la mobilisation sur ks vaehes laitières. En général la fabrication a porté sur des quantités moindres qu'à l'ordinaire, mais les cours élevés atteints par les produits ont permis de réaliser, en définitive, des bénéfices à peu près égaux à ceux d'une année normale. ^ Les seules grosses difficultés qu'il a ficdlu résoudre en ce qui concerne ces Sociétés ont trait au personnel destiné à suppléer les ouvriers spécialistes mobilisés, à la raréfaction- \ excessive des produit,^ livrés à la coopérative, à l'absence de mécaniciens capables d'effectuer rapidement les répa- rations urgentes aux appareils ou machines motrices ; enfin à la difficulté des transports par voie ferrée et par voie de terre tant à l'arrivée à l'usine qu'a la sortie des produits fabriqués. Pour considérables (fu'aient été parfois ces difficultés elles ont pu généralement être surmontées au grand profit de la reprise de la vie économique dans le pays. Faut-il rappeler ici la situation malheureuse d'un granf! nombre de coopératives qui. travaillent actuellement au profit de l'ennemi, dans les régions envahies ? — Les moindres prévisions ne sauraient être faites sur leur sort éventuel et ce sera, l'œuvre du lendemain de la. guerre de pourvoir sans retard aux conditions do leur remise en marclie. LES ASSOCIATIONS AGRir.oLES i:t LA fir r:Hni: :193 Crédit luiUuel agricole. — Les Caisses locales de crédit agricole ont vu le jour, en France, gi'iice à la loi du 5 no- vembre 1894, complétée par la loi du 17 novembre 1897. celte dernière visant spécialement les avances à consentir sur les fonds de la Banque de France. Peu après les Caisses réj^ionalcs otii rlé instituées par la loi du 31 mars 1899, dont les pouvoirs lurent ('Icndus par celles des 29 décembre 190() cl 10 mars 1910. Ainsi se trou- vait complétée une institution ([ui, de[)uis lois, a l'endu les plus signalés services dans les régions de gi-aude production (vin, céréales, bétail, etc.-, en mellani à la disposition des exploitants, à des prix avanlageux, les capitaux nécessaires pour exercer leur industrie. Les Caisses de crédit agricoles consentent . 1° Le prêt individuel à court terme ; 2° Le prêt individuel à long terme ; .3'' Les avances collectives aux coopératives. La brocbure L'EUort agricole de la France pendant six mois de guerre, août 1914-ianvier 1915. publiée par le Ministère de l'Agriculture, contient les renseignements qui suivent, au sujet du fonctionnement du crédit agricole : « Dès le 19 août 1914, le Ministre de lAgriculture envoyait aux Présidents des Caisses régionales, une circulaire... par laquelle il leur demandait de prendre toutes mesures utiles pour assurer le fonctionnement de l'inslitulion du Crédit mutuel agricole pendant la guerre. )> Après avoir constaté que d'une manière générale, les opé- rations des Caisses de crédit ont bai.ssé subitement depuis le 1"" août 1914 par suite de la mobilisalion des secrétaires et des trésoriers, le rapport ajoute : (( Cependant, dans un certain nombre de déparlements, un service de prêts aux femmes de mobilisés a pu être orga- nisé sur les conseils de l'Administration. Il est également intér-essant de noter que dans les pays de vignoble, voire même en Champagne, les Caisses de crédil muluel agricole 394 ANNALES DE LA SCIENCE AGH» iX( )M101E ont ronliniié à rendre les ])lus grands s(^rvison de 19t'i. Si les prêts nouveaux consentis pendant les IT) |)remiers mois de guerre n'ont atteint que les 2/7 environ de leur mon- tant pendant une année normale, les remboursements durant la même période ont largement excédé les emprunts. Encore convient-il d'observer que toute comparaison se trouve faussée du fait que les Caisses i-égionales des pays envahis ne peuxciil êlie coin[iiises dans les moyennes ainsi établies. Il ne faut |)as se dissimuler Kl' l.\ <.l MU II", -V.^) litres étaient, d'autre pari, rcrluilo en |u-o))oi-li<>ii diiccte de l'effrondrement des cours. Les Caisses régionales n'en oïd. pas Irop soidïerl cepen- dant, parce que les rembourseiiicnls (\v< prêts précédents onl toujours excédé les nouvelles demandes, mais il convient de Icnir compte de cette situation particulière en vue de faciliter la reprise de la vie économi(|ue et de donner ;iii C lédil agri- cole, le nouvel essor qui s'impo.se pour venir en aide utile- ment à tous les exploilanls du sol prives de rc^-soiu-ces en raison de l'état de guerre. Il y aurait lieu. |)Our complétei- l'énuméralion (déjà l'orf longue) qui vient d'élre faite des Associations agricoles, de tenir compte des Sociélcs luuliu'lles de secours en cas d'acci- dents ou de maladies ; de rclndles pour la vieillesse, etc. .Mais ces Sociétés n'ont neii de particulier ; qu'elles soient agricoles ou non, elles sont régies par la loi du 1" avril 1898 complétant la loi du 21 mars 1884 sur les Syndicats profes- sionnels, industriels, commerciaux ou agricoles. Les barèmes des bonifications de pensions sont les mêmes et l'état de guerre, s'il a jeté quelque perturbation dans le fonctionne- ment de ces institutions, n'en aura pas supprimé le principe. I>as plus qu'il n'aura anéanti les excellents résultats précé- demment obtenus. Enfin il est d'autres Sociétés, peu nombreuses il est vrai en raison des formalités constitutives, qui, sous le nom (VAs- soriatious syndicales, ont iionr objet l'exécution de travaux d'intérêt collectif, tels qu'assécbeinenl des' marais, construc- tions de digues destinées à la protection de territoires inon- dés, irrigations, etc. La période des bostililés n'aura pas été stérile au point de vue de ces grands travaux d'intérêt public. Des équipes de prisonniers de guerre ont été employées à l'assainissement de la Corse, .et de la Limagne, à la construc- tion de chemins ruraux en Bretagne et dans le Plateau Cen- tral, comme ailleurs à l'exploitation des coupes de bois. Ces! au service des Améliorations agricoles du .Ministère de 896 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE rAgricullure. qu'incombe la direction de tous ces travaux, la préparation des projets et leur mise à exécution. Il serait à désirer que le nombre des prisonniers de guerre laissés à la disposition des agriculteurs et des Associations pût être augmenté encore afin d'amplifier le programme de ces amé- liorations profitables à la collectivité et d'organiser le tra- \ail agricole en commun, par équipes. Tout ce qui vient d être dit vise surtout les services rendus par les Associations agricoles depuis ie début des hostilités. C'est déjà le passé. 11 faut maintenant envisager l'avenir : celui qui devra précéder la conclusion du traité de paix et celui, bien plus long, qui suivra. Le rôle des Associations agricoles pourrait et devrait être plus considérable encore. De plus en plus on reconnaît la nécessité d'organiser la production du sol afin d'augmenter dans la plus large mesure possible la force de résistance du pays et d'en faciliter le réveil économique. Maintes fois les pouvoirs publics ont manifesté leur désir de « mobiliser » les énergies disponibles en vue de les coordonner pour en obtenir le maximum de rendement. C'est à l'association qu'on devrait recourir pour constituer le rouage actif qui mettrait en œuvre tous les efforts, jusque dans le moindre village. C'est par la culture en commun qu'il sera possible de ne pas laisser en friche beaucoup de terres fertiles et d'en tirer ensuite les produits les plus utiles. D'ailfeurs, si elle a ses dures nécessités, la guerre nous aura servi d'école; elle aura pour résultat heureux d'orienter les esprits vers les besoins nouveaux. Quelles seront, au lende- main de cette grande lutte visant à l'épuisement des nations les plus civilisées, les conditions faites à l'exploitant du sol ? Devra-t-il reprendre sa culture suivant les méthodes suran- nées qui lui avaient paru suffisantes avant la guerre ? Ce serait courir à la ruine. Les conditions économiques de la production agricole vont être tellement bouleversées par le cataclysme actuel qu'il faudra aviser à des moyens nou- I.F.S ASSOCIATIONS AOKicOl.f.S WV LA (.IIIRRK •"'.O'î veaux : rçiiicinliii'iuent parcellaire, culLure axec les |trocé(lés iiioilerjies el les iiislriimenls perfeeliomies. aiiiélioralions col- lediv(^s iailéwssaînl t'A(; KK^U I.TUBt DISI'OMBILITÉS DE LA FRANCE EN VIANDE .4. — Disponibilités avant ta (juerre. 'Vows k'^ aii>. le Ministère de rAgricuUure publie la >lalis- li(jiie (les disponibilités de la France, en viande, en lin d'an- née. Si ces statistiques sont contestables, elles sont, en Umi cas. comparables entre elles. Si nous nous reportons à celle de 1911, nous voyons que les bovins se répartissent comme suit. : Veaux 1.970.000 Elc'ves 2.800.000 Vaches 7. 600. 000 Bœufs et taureaux 2.1GO.0O0 L'examen de ces catégories permet de se rendre compte de l'âge auquel sont, en général, sacrifiés tous ces animaux. i^]n effet, les élèves comprennent les jeunes taureaux d'un à deux ans, les bou\ liions jusqu'à l'âge du travail, c'est-à- dire d'un an à deux ans et demi et les génisses jusqu'à la mise bas du premier veau, soit d'un an à deux ans et demi. En résumé, on peut estimer que les élèves comprennent tous les bovins entic un an et deux ans et demi. Comme ils sont INI lui;nci; dk i.a (iUKiiiîE si it i.k nKT.Mi. |.:.\ n-.ANCE 399 ai. iiombiv .Ir L\.S()(M)(l(i. on vuil .|ue les « r/r, rs ■■ >oiil .um-' |M)S(>s : J" .Ir l.iliiii.nno aiuinaiix avaiil .lini an a .l.-ii\ an>-': ■2'' (le <)0(Hiii() |„M,>> rnMH.n. ài-Crs .Ir .Inix ans a deux an> c. (Imii. Coiiune jl nV>( |.a>. en i;vnrral, lue licaiicoui» (raniniaiix niliv nu an ei deux ans, le cliil'IVc .Ir I .'.KlO.OOO bèlcs aidées d iiM an à deux ans \a Douvoii- sei\ir .Ir base poui- nous lixer MU- Ir noniltiv daiiiniaux doiil priil .lisposrM- .liaiiii.- anii.'.' la cousoniniali.jn IVauraisr (I;. La nécessité ('n^ ivnoiiM'Irr clia^iiir année ces 1.900.(1(10 bê- les, oblige U(» ("Irvriirs à .oiivri-vcr dnu^ lour< riables i. 900. 000 veaux, au uiinimum. Les statisliques .fui ne sont éhdtli.'- (|iriiii.- foi- par aiin.'-c à la même époque, au mois d<> déceinltre. cest-à-diiv a l'époque où les veaux gras sont en majeure partie vendus, ne comprennent que les veaux d'élevage. Les 1.970.000 ac,iii\ portés sur la stalislicpie du Ministère d(> l'.Xgriculliiiv -oui uniquement les v(^aux nécessaiie< an rcnouvellenicnl du bétail. Poui- établir 1.' nombre de veaux .pii. cbaiîue année, sont mis à la disposition du consommaleui-. ii n'existe pas de .biffres officiels et il faut l(>s déduire (U'< statistiipies du Ministère de l'Agriculture en évaluant les naissances que peu- vent donner les 7.600.000 vaches qui vivent en France. Une grande partie de ces bêtes, un million environ, comme nous le verrons, sont sacrifiées cba.pie année à la boucbei-ie. Il reste donc 6.600.000 vacbes susceptibles de donnei' des veaux et, par conséquent, on peut aisément admettre (|ue .") millions de mères donneni chaque année 5 millions de \eaux. dont il faut défakiuer les 1.900.000 veaux d'élevage. ee tpii leprésente la vente d'environ .3 millions de veaux pai' an. Les ventes (pii sont oi)érées sur les différents marchés de la \ iande. ont piouvé que les taureaux sont tués en moyenne (i) J.-E Lucas. Rapport sur la nécessité de réorganiser le commerce du bétail et de la viande en France. (Annales de la Science Agronomique.) i 400 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONO]MIQUE à Irois ;ins, les bœufs d'iierbe. à C[Liatre ans et les bœul's de travail à huit ans, ce ([ui représente ponir l'abatage des mâle^ vui âge moyen de cincr ans. Comme il existe 2.160.000 bœufs vivants entre deux ans et demi et cinq ans, il faut compter chaque année, i^armi les élèves dcA^ant renouveler le trou- peau, 840.000 bêtes qui sont destinées à devenir des tau- reaux et des bœufs : c'est donc 840.000 mâles qu'il faut pré- lever sur les 1.900.000 élèves bovins âgés d'un an à deux ans que nous possédons en France. Il reste ainsi 1.060.000 élèves femelles pour renouveler le troupeau. Il existe 7.600.000 va- ches entre deux ans et demi et l'âge d'abatage. Il faut sept séries de 1.060.000 élèves pour rem])lacer les vaches réfor- mées ; c'est donc vers neuf ans et demi que sont, en moyenne, tués ces animaux puisqu'ils ont déjà deux ans et demi au mo- ment de leur remplacement. Tous ces chiffres permettent de conclure qu'il est mis chaque année à la disposition de la boucherie environ : 3 millions de veaux ; 840.000 mâles âgés en moyenne de cinq ans ; 1.060.000 vaches d'un âge moyen de neuf ans et demi et ayant donné, pendant le cours de leur existence, une moyenne de six veaux, soit ijour l'élevage, soit pour la con- sommation. C'est 4.900.000 têtes de bétail, dont 1.900.000 adultes, qui sont livrées annuellement à la consommation, en temps nor- mal. Pour apprécier la quantité de viande qui peut être fournie par ces animaux, il suffit de connaître le ppids approximatif de chacune de ces catégories de bovins. Certains auteurs (1) ont pensé qu'il suffisait de prendre, pour rendement de ces animaux, le poids moyen indicpié par les statistiques du marché de la Mllette ; daiilrc^, ;ni contraire (2), ont pensé (1) J.-E. Lucas. Loc. cit. (2) M. Martel. Hygiène de la viande et du lait. — Maurice Quentin. Rapport du ^Ministère de l'Aericultiue. INFLUENCE DK I.A »;UKMIŒ Sllt LK BÉTAIL EN FHANCK '<01 (lUc les chilïres l'oui'iiis par los al)ulloirs >\v \n \ illrllc sem- blaient exagérés. En elïel, il apj^araîl (jiic le- \\\\i> beaux animaux sont expédiés sur Paii>, tiiai> i\[U' l(>< animaux lues en campagne son! ai)pelés à domicr une (|ii;iiilil('' de viande inférieure à celle uroduite sur !(- iu.iicIh' de l;i \ il- letle. Il leur a donc paru nécessaire de diiniinicr considéra- blement les cbii'fres du marché de la A'iiicUe. Les premiers auteurs ont cru, au conlrairo. (pTils pou- vaient maintenir les chiffres du marché de la X'illelle. Os ■chiffres sont, en effet, établis sur des su| «positions de ren- dement des animaux servant eux-mêmes à l'établissement des prix de vente et l'estent, par ce fait, toujours inférieurs à la réalité. C'est pourquoi ils on! fin pouvoii' maintenir, malgré tout, les chiffres du mai"ché de la Yillette. C'est ainsi qu'ils ont ym établir en moyenne les rendements suivants : Moyenne des rendements des animaux POIDS NET ANIMAUX NOMBRE moyen de lanimal POIDS TOTAI- — d'animaux (4 quartiers) ' — Veaux 3. 000.000 Bœufs 750.000 Taureaux 90.000 Vaches l.OGO.ÛOO En ajoutant à ces quantités de viamle relie des ovins el porcins, ainsi que la différence entre les importations et les exportations, ces auteurs ont pu démoidrei- (pie la moyenne de consommation de la France en \iande, s'élevait par lèlc et par an à 52 kil. 24, .soit 162 grammes de xiande i>ar tète et par jour. Le Ministère de l'Agriculture, dans son bulletin de i-ensei- gnements, avait évalué, autrefois, celte consommation à ô7 kilos, sans fournir la méthode sur la(pielle il s'était basé. M. Martel, dans lllygièiie de la viande el du lail, avait cru kilos. Kilos. 97 ■291.000.000 118 313.500.000 172 37.580.000 ;:;(;8 390.080.000 1.032.160.000 402 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE pouvoir |)reiKlre le taux de 42 kilos par têle et par an. C'est le cliilïrc auquel s'est rallié M. Massé (1). Nous avons cru devoir adopter les chiffres de 'Al. J.-E. Lucas. (|ui sont tout à la lois des chiffres moyens et qui re- flètent exactement les chiffres ofticiels qui nous sont fournis pai- les statistiques du marché de la Villetle. D'autre pari, depuis (juelques années, en raison même des progrès réa- lisés par l'élevage, dans nombre de villes de province ou consomme de la viande de première qualité provenant d'ani- maux eu parfait état d'enc^raissement qui ne le cèdent en rien à ceux mis en vente sur le marché de la Villette. D'ailleurs, si ces chiffres peuvent paraître exagérés, il ne faul pas oublier que nous envisagerons surtout, quelle que soil la méthode, non pas le rendement moyen de chaque ani- mal, mais la différence de consommation entre l'époque de [)aix et l'époque de guerre. Il s'agit avant tout d'une pro- portion de consommation : (|uel que soit le poids initial de l'animal, il n'en ré.sulte pas moins un pourcentage équiva- lent. C'est pourquoi, tous les auteurs qui se sont occupés de la f(uestion, quoique partant d'un rendement moyen différent des animaux, tombent d'accord sur le déficit de viande que nous allons essayer d'établii'. l'u Irmps normal, la France consommait : En vinuck' de bovins 1 .032.160.000 kilo^ de moulons 195.720.000 — — de porcs 820.000.000 — 2.047.880.000 kilos. auxquels il faut ajouler l'excédent des importations sur les expoi'talious, soit 21.021.500 kilos, conformément au tableau ri-nr>ré- : (1) IM. Massé. Rapport du Ministère de l'AgricvJtm'e. INKLIENCK DE I>.\ t;i KHIIK SI M LE HKIAll. EN mANCK WH Excédent des importations sur les exportations Tl TESnn BIlTAll. HltURnit MIIIsMiiUA DIPFÉRKNC.CS i;\ KILOS ANIMAl'X impori. Export. .ne. •^ollsi^'np ciiviandeofiic Négatives l' Hœufs 19.238 47.919— 28.481 418 11.900.000 Vaches 2.766 23.146— 20.380 368 7.500.000 Tiuu-eiutx 306 6.715 - 6.409 290 1.858.000 Bouvillons .67 482- 415 100 41.100 » Génisses 494 1.667— 1.163 100 116.000 Veaux 1.901 85.559— -83.658 50 4.180.000 » Moutons 969.775 11.062+ 958.713 18 » 17.250.000 Agneaux 815 34.318 — 33.503 12 402.000 Porcs 217.974 29.802 + 183.172 90 » 16.950.000 Totaux 25.997.000 34.200.000 Excédent des importations sur les exportations 3.203.000 Iiiipiiriations l^^^"rlali():l^ Dilïérence.s Viandes fraîches 8.872.800 3.277.600 5.595.200 » Viandes salées 8.251.500 1.028.200 7.223.300 12.818.500 Total ; 21.021.500 soit environ 1 % de la consommai i(»u loljilc. La population iVançaise dispose doik de 2.068.r)(K) tonnes de viande pour 39.601.509 habitants, soit 52 k. lifî par l(Me et i)ar an. Sur cette cpiantilé de viande la popidaHon mililaii'r (|iii coin- |>renait, depuis le rétablissement du service de trois ans. en- viron 700.000 hommes consommant chacun 350 grammes de viande par jour, utilisait chaque jour '2AT) tonnes do viand<'. soit par an, 89.425 lonnes. Il restait d ■ pour la i)opnl;ili(in civile un peu moins de 2 millions de loimcs de viande, repré- sentanl une consommation movenne de 162 grammes par jour el jtar habilant. |)oii\;iiil ('Ire (''xaliM'-e à 200 grjiiniiies pour les hommes. KiO grammes poiii' les fenunes, les eiil'mils en h;is .ige ne rentrant pas dans la iiioxciine des consonuna- lions de cetle denrée. L'étude de la réparlilion du Ix'l.'dl dans les divers di'pai'- leinenls (1) nous i)erinel de conslaler (pie les dépai'lemeiils . acinellement eiualiis. ((ui i)ossédaieiit avaid la giieire du (1) J.-E. Lucas. Lor. rif. 404 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE bétail en quantité importante, étaient quand même importa- teurs de viande. Ils reçoivent, en temps normal, pour compléter la pro- duction locale de viande. 110.000 tonnes de viande fournies par 163.000 bovins, 128.000 ovins, 288.000 porcins, environ. Ces départements français envabis, onl une population très dense qui s'élève en temps normal à 3.653.000 babitants et la production locale reste insuffisante. Cette étude nous permet, en outre, de constater que cer- tains départements disposent également d'un lonnage con- sidérable de viande à exporter. C'est à eux qu'un système de réquisition rationnellement établi aurait dû avant tout s'adresser pour laisser aux départements ordinairement importateurs la viande oui leur était nécessaire. Le tableau de comparaison que nous annexons ci-après, montre que n)vn seulement il n'en a pas été ainsi, mais qu'au contraire certains départements ordinairement exportateurs ont été particulièrement épargnés puisqu'ils ont vu leur' cheptel augmenter légèrement pendant les premiers mois de guerre. Tableau de comparaison DÉFICIT i;xci;dent constaté par constaté par les nouvelles les nouvelles EMPRISE DÉPARTr.MP.NTS EN TEMPS NORMAL statistiques statistiques faite par — du Ministère du Ministère le Ministère Exportation Importation de rAjricultire (le i'Agricultnre lie la Guerre bovins bovins bovins l^ovins bovins Ain 26.160 » )) 7.458 48.240 140.837 15.300 Aisne (Envahi) Allier 3'j.407 )) 7.065 29.830 490 37.600 Alpes (Basses-). lOC Alpes (Hautes-' )) 3.324 )) 4.G30 600 Alpes-Moritiines )> 23.517 8.880 )) 600 Ardèche )) 7.686 10.410 ). 11.100 Ardennes » 627 (Envahi )) (Envahi) Ariège 7.218 » 11.870 )) 4.800 Aube )) 918 32.850 » 6^000 Aude )) 15.819 12.470 )) 5.600 INFLUENCE DE LA (iUEHRE SUH LE BÉTAIL EN l'MANCE 'lO."». DEPARTi:Mi:Nrs Aveyron B.-du-Rliùiie. . . . Calvados Cantal Charente Char.-Iniërieure Cher Corrèze Corse Côte-d'Or Cotes-du-Nord. . Creuse Dordogne Douhs Drôrne Eure Eure-et-Loir . . . l'inistère Gard Garonne (Hte-). Gers Gironde Hérault Illc-et-\'ilaine . Indre Indre-t'l-i.nii'e . Isère .Iiu'a Landes Loir-el-Clicr . . . Loire Loire (Haute-).. Loire-liifriieurc Loiret Lot Lot-et-(;;ii(iiiiir. Lozère Maine-cl-Liiire.. Manche Marne i)i;i''i(;iT i.\ci:di;n 1 constaté par constaté par les nouvelKs les nouvelles KMPRISi; i:\ TEMPS NORMAL staiisiiques slallslkiues fuite pai" du Miniature du .Ministère le Ministère Ex portatioii Imporiaiioii (le l'Agrlculiure dr lAgricoliore (le la iioirtf bovins box ins bovins bovins bovins 11.310 )) .3.-!. 100 II 9.400 )) 59.241 1.280 )) II 27.726 )) » 4.690 18.600 33.54(3 )) 83.790 11 9.4O0 3.. 378 )) 2.720 )i 12.200 7.G05 )) 21.220 11 13.700 8.199 )) 37.210 II 14.9(J0 15.606 » 19.070 )i 8.700 )) 9.948 14.060 II II 2.706 ji )) 9.757 22.700 27.507 )) 19.906 1) 11.700 31.. 512 )) 23.420 )i 29.400' 5.097 )) 12.470 11 12.350 5.187 » 11.200 11 29.250 )) 12.327 6.583 II 6.700 9.2Gi )) )) 19.380 16.800 315 1) 699 11 22.900 21.ili » 51.790 11 18.9(J0 )) 30.381 270 11 11 4.530 )) 56.360 11 11. .300 23.532 )) )) 1.720 11.600 )) 36.77i » 1 920 16.500 )) 35.667 1.500 » » 35.166 )) •15.320 H i9.8ai 9.606 )) 30.150 11 16.100 )) 165 13.380 II 11.10(1 1.554 )) 22.880 11 5.600- 16.896 )) 22.521 >1 24.200 3.777 )) 30.500 11 7.S0O )> 504 3.950 )l 5.900 )) 17.781. 11 19.920 7.800 15.651- )) 1.7C.i> 11 15.500 18.093 )) 22.280 11 32.700 426 )) 23.127 1) 13.000 3.873 )) ;;.ioo II 5.600 38.520 )i » 1.410 13.200 3.774 )i 8.770 )i 5.600 32.811 » 153.616 )i 24.700 45.462 )) 63.30<.) 11 20.200 )) 8.397 65.350 11 1.900 'iO(i ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE l)i;i'ICIT E.XCKDINT constaté par constate par DEPARTHMENTS Marne (Haute-). Mayenne Meurthe-et-Mos. Meuse Morbihan Nièvre Nord Oise Orne Pas-de-Calais . Puy-de-Dôme . . . Pyrén. (Basses-) Pyrén. (Haules-j Pyrén. -Orient. .. Rtiin (11*-) (Belf:) Rhône Saune (Haute-). Saône-et-Loire.. Sarthe Savoie Savoie (Haute-) Seine S e i n e - 1 n f é r ie u r e Seine-et-Marne. Seine-et-Oise . . Sèvres (Deux-). Somme Tarn Tarn-i'l-(iiir((iiii'' Var Vaucluse N'endée Vienne Vienne (llaute-i Vosi^es Yonne 'r(il;ni\ . . . i.nti;mi' Exportation s XOK.WAI. Importation les nouvelles slatisliques du Ministcre lie rA;;'rii'ultiin' les nouvelles statistiques du Ministore ili' lM»Tii'iilnii'e liMPRISE laite par le Ministère •l" la iliierri' bo\ins bovins bovins bovins bovins 4.827 41.220 » J) 10.. 382 24.898 11 1.900 )) )) 25.623 82.160 II » )) 1.068 71.402 11 29.200 31.170 25.383 11 II 15.. 360 24.700 II II 18.200 15.400 11 88.890 212.950 11 lùivahii j> 2.919 34.670 II 3.100 25.545 )) 10.220 11 16.200 )) 31.668 74.480 II » 20.961 II 3i-.i()0 , II 16.200 17.700 II i 1.220 ;i 10.15(1 8.025 11 J 1.160 11 20.000 )) 11.664 5.710 11 4.700 )) 3.885 i.il6 )i » 11 53.001 II 7.560 1.300 14.970 II 31.220 11 1.900 28.884 II 6.970 II 22.050 18.810 II 11.890 11 20.400 8.916 1) 2.6iO 11 9.280 12.150 1) 31.070 )i 10.500 )) 86.952 3.710 )i 11 186 )i » 7.071 22.000 11 776 . 655 30.740 )i 11 )) 17.859 31.860 11 6.400 59.028 II 129.770 " 1) 29.0(M1 63 II 75.960 » 1 .500 5.595 II » 6.010 9.300 5.127 II 16.620 11 r..;îOO 11 21.732 1.220 11 11 i> 17.838 11.055 11 » 52.632 11 ;!7.690 II 26.500 9.060 1) )i 12.580 16.800 21.588 11 1,250 11 27.400 11 i.545 32.550 11 is.soo 6.237 11 3.300 )i 8. .320 150.208 1. .121.931 2 ..363.102 95.651 11 INFLUENCE DE LA GUERRE SUR LE BKT.ML EN FRANCE 4(>7 B. — Quantité de viande nécessaire pendant la (juerre. PeiulaiU la durée de la guerre, la consommation française s'est trouvée tout à l'ait modifiée. ^ La consommation a fortement augmenté du l'ait de l'en- tretien des réfugiés venant des pays envahis. Les renseignements que nous avons pu nous prwui'cr permettent d'évaluer à environ 30 % l'émigrafion (pii a pu s'opérer des départements envahis ainsi que de la Belgique. Les réfugiés sont, pour la France, au nombre de L 100.000 et s'élèvent, pour la population belge, à environ L400.000. Il s'agit donc, de 2.500.000 consommateurs de plus, (|ui, utilisant 160 grammes de viande par tête et par jour, néces- sitent un apport quotidien de 405 tonnes de viande soit une consommation annuelle de 147.825 tonnes^ Nous avons vu précédemment que nous importions en temps normal annuellement dans nos départements envahis 110.000 tonnes de viande. La consommation des réfugiés se chiffre donc par un déficit réeî, atténué (ouf ef ois par l'ab- ..sence de l'importation dans les pays envahis-. Lors de la discussion du projet de loi sur les impoi'la- tions de bétail sur pied, nous avons établi le bilan de la consommation de- la viande en nous basant sur les données suivantes : La consommation du soldat dans la zone (]c^ armées était pendant l'hiver 1914 de : 500 grammes au front ; 450 grammes dans la zone des étapes ; 400 grammes dans certains cantonnements des lignes de l'arrière. On peut évaluer en moyenne pour l'ensemble des troupes en campagne à 450 grammes la ration journalière de viande. La consommation du soldat de l'arrière est de 350 gram- mes ; ^ 13 'l08 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE La consommation du civil est de 200 grammes ; La consommation de la femme est de 160 grammes. Grâce à cc^ données, nous avons pu établir le bilan sui- vant (1) et fixor ainsi l'excédent de consommation en viande occasionné en France par la première année de guerre. Tableau du bilan de la consommation de la viande en France pendant la première année de guerre PASSIF ACTIF tonnes tonnes 1" Consommation des réfugiés français (1.100.000) et belges (1.400.000) à 162 grammes par tête : 2.500.000 x 162 = 405 tonnes par jour, soit 147 . 825 » 2 Excédent de < onsommation par la troupe : a) sur le front : 2.100.000 x (450 — 200 gr.) = 2.100.000 X 250 = 525 tonnes par jom" ; *) à l'arrière : 1.500.000 x (350 — 200 gr.) = 1.500.000 X 150 = 225 tonnes par jour, soit 750 tonnes par jour. 273.750 v 3° Diminution de rendement des animaux abattus : a) à l'avant : Consommation totale : 2.100.000 x 450 gr. = 945 tonnes par iour, soit 344.925.000 kilos par an. Nombre d'animaux abattus : 344.925.000 kil : 260 kil. = 1.326.600 têtes (rendement 260 kilos). Déficit : 1.326.600 (390 kil. — 260 kil.) = 1.326.600 X 130 = 171.459.000 kilos, soit .... 171.459 tonnes. b) à l'arrière : Consommation totale : 1.500.000 x 350 gr. = 525 tonnes par jour, soit 191.625.000 kilos par an. Nombre d'animaux abattus : 191.625.000 kilos : 340 = 563.600 têtes (rendement : 340 kilos). Déficit : 563.600 x (390 kil. — 340 kil.) = 563.600 X 50 = 28.180.000 kilos, soit 28.180 tonnes. 199.639 » 4° Absence d'importation des porcs (provenant principale- ment de Hollande) : Importation annuelle : 394.884 têtes, soit 36.770 tonnes. Exportation annuelle : 28.656 têtes, soit 1.944 tonnes. Soit un déficit de 36.770 — 1.944 = 34.826 » 5' Réduction des importations des moutons algériens : Importation annuelle normale. 800.000 têtes : soit pour dix mois, 670.000 têtes. Les importations en juin et juillet 1915 ont été normales. Du mois d'août 1914 à mai 1915 il n'a été importé que 131.000 motons, soit un déficit de 670.000 — 131.000 = 539.000 têtes. Déficit : 539.000 X 30 = 16.170.000 kilos, soit 16.170 >> ts72.210 (1) Voir Chambre des Députés. — Séance du 2 juillet 1915. INFLUENCE DF. LA GFFRBF SI lt [,K RKTAIL EN FRANCE 409 PASSIF ACTir tonnes tonnes 672.210 6° Consommation par les aimées belges et ani;laises : 80.000 X 390 kilos = 31.200.000 kilos, soit .' 31 .200 » 7 Absence d'importation de viande par les départements en- vahis : Importation annuelle, 110.000 tonnes » 110.000 8 Importation de viandes frigorifiées : 20.000 tonnes par mois depuis le 15 février 1915 inclusivement, soit » 110.000 9 Introduction de viandes frigorifiées avant le mois de février 1915 » 40.000 10° Eéduction des exportations françaises : exportations annuelles, 60.000 têtes, soit 32.400 tonnes » 32.400 Totaux 703.410 292.400 292.400 Déficit pour l'année 703.410 — 292.400 = 411.010 . . 411.010 Cette élude nous a permis de démontrer (\uc si en temps normal la France sulTit à peu près à ses besoins, car ses importations de viande n'excèdent ([ue de 21.021 tonnes le chiffre de ses exportations, soit 1 % de la consommation to- tale, le déficit résultant de l'état de guerre est porté à 411.000 tonnes par an. * * * Diminution du cheptel uaiioital pendant la guerre. Les 411.000 tonnes consommées en plus pendant la i)re- mière année de guerre ont été prises en grande i)arlie sur notre troupeau national. Les services de ravitaillemenl, dans les premiers temps, n'ont l'ait appel aux porcins cl aux ovins (|ue dans une 1res faible mesure. Ils se sont surlonl adi'essés aux bovins et c'est sur ce bétail c[ue le déficil s'est lai! sentir d'une l'at-on très sensible depuis le début de la guerre. Les 411.000 tonnes de viande (\u\ on! élé prélevées sur le bétail français, auraient coidrilnie à la destruction de 1.200.000 tètes de ])élail si le i-endement des aninunix avait été normal. En réalité, il a porté sur |du> de 1.600.000 têtes : la réquisition et l'abatage inconsidéré des animaux ayant 410 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE réduit à 250 kilogrammes le rendement moyen en viande des animaux sacrifiés. Cette emprise pèse d'autant plus lourde- ment sur le cheptel que la disparition de nombreuses vaches laitières en France est la cause de la pénurie de lait et d'une diminution sensible des naissances de veaux destinés à l'élevage. Telle est la résultante des réquisitions exagérées et incon- sidérées qui ont été faites dans certaines contrées : telles sont les conséquences d'un plan général de réquisition mal conçu qui ne tenait compte ni de l'époque de l'année à laquelle la guerre commencerait, ni de l'état du bétail, ni âfis disponibilités de chaque département et prélevait uni- quement sur chaque effectif un nombre proportionnel de bétail sans tenir compte des ressources et des besoins. On a ainsi fait peser sur les départements ordinairement impor- tateurs une lourde charge, sans utiliseï- les très grandes ressources des départements exportateurs. * ik * Possibilité de ravitailler la population civile par le troupeau national. La population civile étant diminuée du dixième de son effectif et l'alimentation de la population des pays envahis, réfugiée en France, étant en partie assurée par les excédents de bétail qui sont généralement envoyés dans les pays actuel- lement envahis, il apparaît que la consommation normale de la France a dû être, pendant la guerre, d'environ 1.800.000 tonnes, alors quelle est normalement d'environ 2 millions de tonnes. Pour la population civile, certains ont même estimé que, du fait des privations qui ont dû surgir dans beaucoup de familles par suite du départ des hommes à la guerre, il y a eu une diminution sensible de la consommation de la viande ; <:ette diminution a même été évaluée à 100.000 tonnes envi- i^on. La consommation de la population civile française INFLUENCE DE LA (il ERRK SUll LE HKTAIL EN FHANGK ^ll 1 aurait donc été, pendant Ja première année de guerre, d "en- viron 1.700.000 tonnes. r^e Iroupeau français qui a été réduit, comme nous venons de le voir, de 1.600.000 têtes environ, c'est-à-dire du dixième de sa population, a perdu une partie équivalente de sa cai)a- cilé productive. L'examen de ces chiffres nous amènc^ à constalei- (pie le troupeau français a conservé toutefois une vitalité sulïisanle pour pouvoir subvenir pendant les nouveaux mois de guerre aux besoins de la population civile de la France, ne conser- vant, en dehors de cette fourniture, que très peu d'éléments pour satisfaire aux besoins de l'armée. Il apparaît donc tpie s'il était apporté à la population militaire la quantité de viande qui lui est nécessaire sans faire appel au cheptel français, le troupeau national serait suscep- tible de fournir les ressources nécessaires pour la population civile, et pour la réfection du bétail qui lui a déjà été en- levé. * Pendant l'été 1915, les 2.800.000 rationnaires (|ui étaient dans la zone des armées et celle des étapes ont reçu, en moyenne, 400 grammes de viande par jour, la ration ayant été légèrement diminuée durant la saison chaude ; la con- sommation totale de viande pour l'ensemble de ses troupes s'est élevée à ; 1.120 tonnes par jour ; 33.600 — mois. Soit 408.800 tonnes pour l'année. Les 411.000 tonnes de déficit constatées pour l'année (pii vient de s'écouler sont donc la représentation à peu près exacte de la consommation de l'armée. Il semble indispensable que la France recherche dans les pays étrangers les 411.000 tonnes de viande qui sont, au minimum, nécessaires oour l'alimentation de l'armée. Si 412 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE elle peut, à la rigueur, ijendant ([uelques temps encore, dis- traire sur son propre bétail environ le dixième de ces exi- gences, c'est encore 370.000 tonnes qu'elle doit se procurer à l'étranger. Le Gouvernement français a oJjlenn de son alliée l'Angle- terre l'apport en France de 240.000 tonnes de viande par an à raison de 20.000 tonnes par mois, pendant la durée des hostilités. Il reste donc à trouver 130.000 tonnes de viande représentant 390.000 têtes de bétail qu'il est^ impossible de demander au troupeau français et qui doivent provenir soit de nos colonies, soit de pays étrangers. * * * Vérijication des calculs précédents. Nous avons vu récemment que pour la première année, le déficit de viande, malgré les introductions, s'était élevé à 411.000 tonnes ce qui représente, à raison de 330 kilos par tête de bétail, 1.200.000 têle^ et à 250 kilos par tête, 1.600.000 têtes de bétail. Pendant la guerre, nous avons vu que le rendement des animaux avait été considérablement diminué. Nous avons signalé dans un précédent rapport, qu'il s'était abaissé au- dessous de 250 kilos de viande par suite de l'état incomplet d'engraissement dans lenuel il se trouvait et en raison de l'âge trop jeune auquel certains animaux ont été réquisition- nés. Ce n'est donc plus trois bêtes qu'il faut compter par tonne mais au moins quatre bêtes et c'est certainement un supplé- ment de 1.600.000 têtes de bétail qui ont été nécessaires pour l'alimentation de la France en viande au cours de l'année qui vient de s'écouler. Ces chiffres sont d'ailleurs largement corroborés et même dépassés par la récente statistique publiée par le Ministère de l'Agriculture et que nous annexons à ce travail. INFLUENCE DE LA (IIKRKE SUM LE BÉTAIL EN FHANCK '.!:; Statistique des existences des animaux des espèces bovine et ovine au 1" juillet 1915 di;p.\rtf.mf:nts Ain Aisne Allier ,,]]]] Alpes (Basses-) Alpes (Hautes-) Alpes-Maritimes Ardèche Ardennes Ariège Aube Aude Aveyron Bouclies-dQ-Rhône Calvados Cantal Charente Charente- Inférieure Cher Corrèze Corse , Côte-d'Or Côtes-du-Nord Creuse Dordogne Doubs Drôine Eure Eure-et-Loir Finistère Gard Garonne (Haute-) Gers Gironde Hérault Ille-et-Vilaine Indre Indre-et-Loire Isère Jura Landes Loir-et-Cher Loire Loire (Haute-) Loire-Inférieure i:sr'i;ci;s Bovine Ovine :.^(I0.000 28.000 J8..'Î03 86.000 :?80.5(M) 101.800 5.G00 283. 00(» :L^8.r)00 1-40.000 1I.;?00 70.86L' 75.000 160.000 0i..800 2.56.000 .51.000 140.00(1 23.310 244.710 155.000 525.600 15.. 550 418. nO() 280.000 35.00(1 225.500 225.000 140. 000 180.000 178.000 1 47.000 125.000 270.000 167.000 312.700 45.000 2i0.00o 150.(;i7 203.507 .3:30. !)8i 58.460 222. {X)0 271. 0(k) 171.6.50 296.000 120.000 27.000 42.0.57 295.. 32(1 182.(K)0 200. OCK.» 100. 101 477.265 360.000 25.000 8.500 .300.00<1 123.400 184.100 203.500 52.000 131.880 1.32.4CK) 7.000 2W.00O 342.500 19.500 120.000 .395.000 112.200 105.000 188.0(J0 131 .0(K» 149.. 359 15.840 03.000 ."iOO.'^OO 93.000 182.00(1 171.(KJ0 61.000 I80.()00 250.00 24.700 9«' Maine-et-Loire . . . 10« Manche 20.200 1.900 1.900 6« Marne 20« Marne (Haute-)... 4e Mayenne 33.400 20« Meurthe-et-Mos. . . 6.700 6« Meuse 29.200 11" Morbihan 18.200 8« Nièvre 15.100 II ire Nord Département en' 2« Oise 3.100 4e Orne 16.200 16.200 13« Puy-de-Dôme ...'. 18« Pyrénées (Basses-) 10.150 18« Pyrénées (Hautes-) 20.000 16« Pyrénées-Orient... 4.700 76 Rhin (Ht-) [Belfort] 1) 14e - Rhône 4.300 7e Saône (Haute-)... 1.900 8« Saône-et-Loire . . . 22.050 4« Sarthe 20.400 9.280 10.500 14e Savoie 14e Savoie (Haute-) . . . Paris. Seine » 3« Seine-Inférieure . . 22.000 5" Seine-et-Marne . . . 4.200 Paris. Seine-et-Oise 6.400 9« Sèvres (Deux-) . . . 29.000 2« Somme 1.500 16« Tarn 9.300 6.300 17e Tarn-et-Garonne. - IS" Var » 1.5« Vaucluse » lie Vendée 26.500 9» Vienne 16.800 27.400 12« Vienne (Haute-).. 2l« Vosges 18.8U0 o« Yonne 8.320 Total 1.011.500 418 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Il s'agit, comme on le verra dans ce tableau, de plus d'un million de têtes de bétail. Le déficit sur notre cheptel français est donc un fait réel auquel il faut prêter la p'ius grande attention si l'on veut éviter, par la suite, la perte plus consi- dérable et irréparable que poui-rait entraîner une telle situa- tion. L'examen des statistiques publiées par le Ministère de l'Agriculture dans le Jounud OUiciel le 21 juillet 1915, nous permet de constater que l'emprise n'a pas eu seulement lieu sur les animaux d'âge, mais également sur les jeunes bêtes, puisque les élèves, qui étaient au nomlïre de 2.840.000, en 1911, se trouvent réduits au nombre de 2.581.870, en 1915, ce qui constitue, rien que pour les élèves, le déficit de 260.000 têtes, soit 10 %. Ce déficit provient des vols commis par les Allemands et de la réquisition inconsidérée de jeu- nes animaux. C'est là la preuve flagrante de l'incapacité des Commis- sions de réquisition qui ont fait porter celles-ci aussi bien sur le bétail jeune c(ue sur le bétail âgé, sans se rendre compte qu'en moyenne une génisse de trois ans est encore appelée à donner six veaux dans son existence, alors qu'une vache de huit ans n'est plus susceptible de donner qu'un veau. C'est la preuve du bien-fondé des plaintes dont nous nous sommes fait l'écho à la tribune, en signalant les cas nom- breux d'envois à la boucherie de vaches pleines et de bétail jeune, d'animaux de travail ainsi que d'animaux trop mai- gres, d'un ^mauvais rendement et inutilisables sans engrais- sement préalable. Cette étude nous permet de voir également que l'emprise a été faite aussi bien sur les bœufs que sur les vaches et que le troupeau de vaches étant tombé de 7.600.000 bêtes, en 1910, à 6.346.000. en 1915, la capacité ])roduc^ve de notre cheptel s'est considérablement amoindrie. Il est, par conséquent, ab- solument nécessaire d'apporter des remèdes à cette situation. Il en est de même pour les ovins et pour les porcins. Le INFLUENCE DE LA MLERRE SUK LE BÉTAIL EN IllANCE 'l1!l troupeau de moulons esl, en elïel, passé »le 10.'i<»7.700 à 13.483.189 au V juillet 1915. C'est une diniinulion de 3 mil- lions de têtes qui atteint ainsi pres(iu(' le quart du Iroupcaii national et qui continue à aufi^menler la dépéroi'alion de la France. Le troupeau de porcs est également diminué. puis(|u il est passé. de 7.200.000 à 5.500.000. L'ensemble de cette diminution porte aussi bien sur les animaux d'âge que sur les jeunes ; en particulier, les agneaux et agnelles de moins d'un an sont descendus de î. 250. 000 à 3.637.000 et c'est là un signe de l'atteinte très sensible qui a été portée à notre troupeau national par la guerre que nous devons subir en ce moment. Dans le discours si remarquable, si documenté, dont tous les passages seraient à citer, que l'iionorable M. Develle a prononcé au Sénat le 29 juillet dernier, l'éminent sénateur rappelait : « Comme il est malheureusement certain qu'il ne sera pas possible de limiter les prélèvements opérés sur le bétail avant l'année prochaine, peut-être avant le mois de février, c'est entre 3 et 4 millions de têtes qu'il faudra fixer le chiffre des pertes subies par noti^ troupeau national. (( ... Le chiffre de nos effectifs bovins ne sera guère supé- rieur à ce qu'il était en 1830. c'est-à-dire à l'époque où la France comptait moins de 35 millions d'habitants, alors (jue la consommation de la viande était presque nulle dans nos campagnes. '< Je n'exagère rien en disant «pie jamais la situation ne fut plus grave, car les effectifs bovins devront .serxii- non seu- lement à l'approvisionnement du marché d'une nation de 39 millions d'habitants, mais, nous en avons la ferme espé- rance, à l'alimentation de la Belgique délivrée et de l'Alsace reconquise. » Et dans la séance du 30 juillet, M. le Ministre de l'Agricul- ture reconnaissait combien la. situation noi'tuale sei-a difficile à rétablir, en raison de la lenteur de l'effort. 11 citait le chiffre 420 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE de 13.100.000 bovins, montant de notre effectif de 1885, comparativement à celui de 14.800.800 en décembre 1913 et montrait qu'il avait fallu près de trente ans pour gagner les 1.700.000 têtes que nous venions de perdre en quelques mois, tout en avouant que les statistiques établies par son Ministère étaient trop optimistes, puisqu'il déclarait que le déficit réel s'élevait à plus de 2.500.000 têtes. * * • C. — Besoins de la France en viande après la guerre. Nous croyons nécessaire d'attirer également l'attention sur les besoins de la France en viande après la guerre. Il faudra tout d'abord reconstituer les 700.000 têtes de bé- tail qui sont restées dans les pays actuellement envahis. Il faudra aider au repeuplement de la Belgique qui avait pjus de 2.000.000 de têtes de bétail et il faudra en outre, satis- faire aux besoins de la population civile après la guerre. Faut-il penser que l'alimentation de la population civile reprendra après la guerre le cours normal qu'elle avait aupa- ravant ? Nous ne le crovons pas. En effet, les soldats qui auront été habitués à consommer une moyenne de 400 grammes de viande pendant deux ans. ne pourront se déshabituer d'une façon absolue, après la guerre, de cette consommation ; ils se trouveront amenés à consommer dans leur foyer une quantité de viande plus con- sidérable qu'ils ne le faisaient auparavant. 11 s'ensuivra, dans la population civile, une augmentation sensible de la consommation de la viande, puisque déjà le dixième de la population, c'est-à-dire les soldats rentrés dans leurs foyers, consommera une quantité de viande beaucoup plus grande qu'auparavant. Si on évalue à 100 grammes par homme cette augmentation, c'est à 40 tonnes par jour et à 120.000 tonnes par an qu'il 1-aut la fixer. Cette consommation plus considérable sera malheureuse- INFLUENCE DE LA GLEKRE Sl'li LK MÉTAIL EN FRANCE V?l ment un peu alléuuée puf les pcrlo on lionuucs (juc nous aura occasiomiées cette len'ibh^ iiiiciic. Malgré la diminution de noire ixtpulalioii. nudgré la dimi- nution de notre cheptel national et malgré la hausse sur les cours ([ui résultera de la diminution du cheptel et de l'aug- mentation de la consommai ion, il l'aut prévoir, au minimunu le retour au chiffre de la consommation totale d'avant hi guerre. Il faut donc i^rendre les mesures"'nécessaires pour que notre cheptel ne s'affaiblisse pas davanlage et qu'après la guerre la population française puisse' Ironvcr les quantités de viandes qui lui seront nécessaires. Et s'il est besoin pendant un certairT temps, après la guerre, de faire appel comme complément, à de la viande frigorifiée, il est certain que tous nos braves combattants par qui elle ;i été fort bien accueillie sur le front, ([ue ce soit du bœuf on du mouton, seront d'excellents propagandistes prêts à réfu- ter les arguments de ceux qui auraient intérêt à en détourner la population civile et les nombreux (( cuistos » rentrés dans leurs foyers montreront volontiers à nos ménagères les meilleurs modes d'emploi ! (1) (1) Extrait du Rapport fait au nom de la Commission de l'Agriculture, sur le projet de loi autorisant VAcquisilion de Viandes Frigorifiées. APPROVISIONNEMENT DE PARIS EN LAIT AVANT ET PENDANT LA GUERRE^) Par J.-E. LUCAS INGÉNIEUR AGRONOME CORBESPO.NDANT DE L'ACADÉMIE D'AGRICULTURE DIRECTEUR DES FERMES AGRONOMIQUES DE GOURNAY-SUR-MAHNE (S.-ET-O.) Quelques années avant la guerre, dans le courant d'octobre 1911, lors de la forte épizootie de fièvre aphteuse, une crise du lait s était subitement fait sentir à Paris. Les Sociétés d'Agriculture et de Puériculture s'en émurent et cherchèrent à en connaître les causes. La section agricole du Musée Social voulut bien me confier l'étude de cette question qui fit également l'objet d'une com- munication à l'Académie d'Agriculture. Des dispositions furent prises pour remédier en partie à cette crise : dans ces dernières années, les arrivages reprirent 'à nouveau leur allure normale. La guerre vient de créer une situation analogue à celle d'octobre 1911; la crise du lait se présente avec une acuité encore plus grande qu'à celte époque. Il nous a semblé inté- ressant d'en étudier les causes et de réunir tous les renseigne- ments concernant l'influence de la guerre sur la production, le transport, les frais de ramassage et de distribution du lait destiné à l'alimentation de Paris. Ce travail n'a pu être exécuté qu'avec l'aide précieuse du Service sanitaire de la Préfecture de la Seine, des Compa- onies de chemins de fer, des Sociétés laitières et du Svndicat (1) Communication faite à l'Académie d'Agriculture, le 22 décembre 1915. APPROVISIONNKMKNT DK l'MUS K\ lAIT V^S (les iiouiriss(Mii's (jin' jo licn^ ;'i l'iMiKM'cirr de Iriir |)i'rcioii\ concours. Pour les années (|iii oui pii-ci-dt- la ^iiciic. nous avons «Mnj)i'uiité au rapport présenté par M. \l\i;ii:i., sur les opéra- lions (lu Service vétérinaire sanitaire, les chiriVcs (|iiil y publie et nous nous sonunes appuyés sur les Iravaux de M. Paid AixcEY, publiés en 1896, sur eeux de M. P)i,o( ii. publiés en 1902 el sur l'élude (pie nous avions l'aile de la (jueslion en 1012. APPRO\ isio\ni<:ment D1-: p.\his en lait L'ai)provisionnement de Paris en lait est assuré d'une part, par les fermiers et noiirrisseurs cpii, in.«^tallés aux portes de Paris, livrent leurs produits par leurs ju'opi'es moyens et d'autre part, par les Sociétés laitières ({ui empruntent les clic- mins de fer pour drainer dans un plus grand rayon le lait complémentaire nécessaire à l'alimentation parisienne. Lah' dls j kkmieks et NOURiussEï ns Le lait des fermiers et nourrisseurs est produit par les vaclies vivant dans Paris, dans le département de la Sein(^ et dans les communes limitrophes (\eT=, dépai'tements voisins. Le Sei*vice de statisti(pie municipale donne, clia(|ue année, le nombre de nourrisseurs el de vaches existant dans la Seine. Pour établir les ([uanlités de lait produites sur |)lace. nous utiliserons ces chiffres el nous y ajouterons ceux du nombre de vaches vivant en Seine-et-Oise. dont le lait e->l vendu dans le département de la Seine. En Seine-et-Oise, parmi les 50.900 vaches (pu" existaient en 1913, o.OOO envii'on vivaient dans les étables proclies de Paris el lournissaient à la capitale ime partie du lait (pii lui était destiné. En général, les bêtes des nourrisseuis. Iré(piemment renouvelées, produisent une moyenne de 10 litres de lait |>ai' fêle et par jour. Il existait en 1913 15.220 \aches. 14 424 annai.es de la science agronomique Nombre de vaches coxTRiBrANx a l'ai.imentatioa directe de paris en lait Nombre moyen Anîiée lOi.'i Nourrisseurs de vacher Nombi'e total par vacherie Paris 98 14 à 15 1.400 Banlieue 523 16 à 17 8.820 Seine-et-Oise » » 5.000 15.220 Ces 15.220 vaches produisaient, avant la guerre, uaae niojrenne de 152.000 litres de lait par jour, soit 55.480 tonnes par an représenlaiit les 15,07 % de la vente tolate du lait à Paris et en banlieue. Lait de campagne 1° Qimntiié totale transportée. — La prodiicti-on locale est complétée par l'apport sur Paris de quantités considérables de lait récolté par tes Sociétés laitières 'dans tes Cximpagnes. Il est arrivé à Paris, en 1913, 325.'873.5'00 litres de lait, soit une movenne journalière de 892.800 litres. 2" Variations mensuelles. — Le lait arrive en quantités plus -ou moins grandes suivant les saisons et les besoins de la consommation. La différence d'écart atteint 250.000 litres par jour, passant par un maximum au printemps et diminuant dans des .i>ro-portions assez fortes pendant les mois d'été où la vente est moins importante. Pendant cette dernièr-e période, la production est cepen- dant forte puisque tes vaohes trouvent dans les herbages une nourriture abondante qui favorise la sécrétion du lait. Il en résulte que pendant, la période estivale, les Sociétés laitières, qui achètent toute la production de nos cultivateurs, transifannent une partie du lait en beui-re et en fromage. L'apport plus ou moins grand du lait à Paris a une répercus- sian sur la production même du beurre et du fromage, et. par conséqueid., sur le cours de ces de-nrées. o^ Provenance et qualité. — Le lait récolté avant la guerre APPROVISIONNEMENT DE PARIS EN LAIT \2b dans 270 centres de raniasrjage provenait avani lout de l'Ouest, ih\ Sud-Ouest et du Nord et, pour (\r< (|uantités [dus faibles, de TEst el du Sud-Est. L'ensemble de cell(> pioduclion csl de 325.873.500 litres soit 892.800 litres par jour. 3 i.OfO ^ O. o a h. AlM'OUT .MEXSI Kl, |>i- i.AIT EX 10)3 (en OlINTAUX) (1) 1913 Etat Janvier 95.856 Février 91.608 Mars 92.216 Avril 102.328 Mai 112.016 Juin 105.136 Juillet 91.800 Août 75.072 Septembre 81.024 Octobre 91.136 Novembre 102.336 Décembre 107.528 1.155.056 Pourcentage 33 % Orléans P.-L.-M. Est Norj Totaux 45.080 44.088 35.146 51.290 271.460 42.648 40.984 32.301 50.650 258.191 47.152 43.392 36.832 56.740 283.332 47.728 44.472 34.442 56.230 285.200 52.056 44.624 37.105 63.310 309.111 49.488 42.688 34.282" 57.680 289.274 44.764 41.296 31.523 55.060 264.143 40.192 35.928 28.257 51.210 230.659 40.192 39.056 28.894 46.710 235.876 45.288 46.336 33.933 51.890 268.583 44.264 42.000 33.264 51.050 272.914 47.400 47.624 35.700 51.740 289.992 545.952 512.488 401.679 643.560 3.258.735 17 0' -•-' /o 16 0/ 13 % 01 Courbe ri •i tï "0 i ^ (1) Au cours de cette note afin d'uniformiser les renseignements fournis par les Compagnies de chemin de fer, nous avons converti les lieotolitres en quintaux. Afin de simplifier les calculs nous avon.s adopté comme densité du lait 1.000 au lieu de 1.033. î#. 'dQ ANNALES DE LA SCIENCE AGUONOMIQUE Le classement de l'apport du lait, par régions distantes de Paris de 50 en 50 kilomètres, permet, en grande partie, de mieux se rendre compte de sa provenance. Répartition des envois de lait suivant les régions (ex quintaux) Provenance , q ^^^^ p .^..m. Est Nord Totaux P««J^^ Année 191 3 centagi' Oà 50 .. 75.328 35.600 33.416 12.570 45.100 202.014 6.2 50 à 100.. 642.840 303.816 285.208 292.450 281.000 1.805.314 55,5 100 à 150.. 311.360 147.168 138.144 66.410 120.350 783.432 24» 150 à 200.. 60.256 24.480 26.736 19.222 197.110 531.804 10.2 200 à 250.: 40.168 19.464 18.264 7.039 .- 84.835 2.6 250 à 300.. 15.064 7.120 6.680 3.988 .. 52.852 1.0 300 à 350 .. 6.024 2.384 2.240 » » 10.648 0.3 350 à 400 .. 4.016 1.920 1.800 « » 7.736 0.2 1.155.056 545.952 512.488 401.679 643.560 3.258.735 Pour plus de la moitié, \c lait est envoyé dune distance comprise entre 50 et 100 kilomètres, des plateaux de la Brie, de la plaine de Montereau, des plaines du Loiret, du plateau de la Beauce et de Pontoise et des vastes plaines de l'Oise. Pour 6,2 % il provient dune distance inférieure à 50 kilo- mètres et pour 3(S,3 % d'une distance plus grande comprise entre 100 et 400 kilomètres renfermant des centres importants créés depuis 1910 dans l'Aube, l'Yonne, la Sologne, l'Eure, l'Orne, la Seine-Inférieure, la Somme. Ce lait est d'ailleurs porté à Paris pour 33 % par le réseau de rOuest-Etat. pour 17 % par l'Orléans, pour 16 % par la ligne de Lyon, pour 13 % par l'Est et pour 21 % par le Nord. Dans les années qui nvaient précédé la guérir, pour remé- dier à la crise de 1911, de nouveaux centres de l'amassace avaient été fondés en Eure-et-Loir. Indre-et-Loii-i'. dans le Calvados, rille-et-\'ilaiiie. le Pas-de-Calais et les Ardcnnes. 4" Qualité. — Le lait ai)porlé à Paris est de < ilans l'ordre suivant : la région de TOise pioduit les laits les moins riches: la plupart des animaux de celle région vivent en stabulation j^ermanente et y sont nourris avec les déchets APPIIOVISIO.NNEMRNT Di: PARIS K.N I-AH 427 (le nombreuses dislillcries ilc la région : la Sonimo cl le Wxiii d'une pari, la Sarihe de l'autre envoient des laits un peu plus riches. A'Iantes, Pontoisc, le Loir-et-Cher et Ion! le nord de la Brie fournissent des lails nioyen> légèienient devancés par ceux de l'Aube, de la Marne, de l'Yonne et du sud de Seine-et-Oise. Le sud de la Brie, le Gàtinais et le Loiret expéflieni des laits riches, laissant à l'Eure, l'Eure-et-Loir et le Calvados le soin de fournil" les laits bulyreux ([uc peuvent produire leurs herbages de toute première (jualité. Quantités totaii.s de lait consommées avant i.a cierue Les arrivages par chemin de fer étant de 892.800 litres de lait par jour, la production de lait des nourrisseurs de 152.000 litres, il était donc consommé à Paris 1.04'j.OOO litres de lait par jour, soit par an 381.060.000 litres. 1" Quantilé de lait consommée par habitant. — Le dépar- lement de la Seine comprenant 4.154.052 habitants, la ([uan- tité de lait consommée par habitant était de 0'251 pai- lélc et par jour. En appliquant ce chiffre à la population parisienne la consommation s'établit- de la façon suivante : Paris 2.888.110 habitants 725.900 Htres Banlieue 1.265.932 — 319.000 ^^ En réalité, ces chiffres sont légèrement modifiés. A Paris, il y a beaucoup plus d'hôpitaux qu'en banlieue ; à Paris vit la classe aisée qui consomme, en général, une plus grande quantité de lait que la classe ouvrière. D'après les indications qui ont pu nous être fournies, il ressort que la consommation parisienne doit être de 850.000 litres et celle de la banlieue de 194.900 litres. 2' Nombre de producteurs intéressés et nombre de vaches utilisées. — Cette quantité de lait a été produite par environ 100.000 vaches occupant à peu près 10.000 vachers. En sup- posant le prix moyen de fr. 17 le litre de lait en campagne 428 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE et de iv. 40 chez les nourrisseurs, la vente du lait constitue un revenu quotidien pour les producteurs de 212.570 francs, soit un revenu annuel de 77.588.000 francs. 3" Commerce du lait. — Le lait de nos campagnes est, en général, ramassé par les Sociétés laitières qui, passant matin et soir dans les fermes, prennent aux agriculteurs, tout le lait qu'ils produisent. Amené dans un dépôt de ramassage, ce lait après pasteurisalion, est envoyé par chemin de fer en gare de Paris où des voitures laitières le prennent pour en faire la livraison. Deux Sociétés laitières vendent directement leurs produits. Ces Sociétés possédaient en 1912, 48 centres de ramassage et vendaient dans leurs 120 boutiques de Paris et dans leurs 220 boutiques de la banlieue, environ 230.000 litres de lait, soit 21,5 %, Quelques crémiers s'étaient syndiqués en union pour aller chercher eux-mêmes le lait en campagne: ils possédaient quatre centres de ramassage et vendaient environ 20.000 litres de lait, soit 2,5 %. Quelques cultivateurs, au contraire, voulant se substituer aux Sociétés coopératives, s'étaient syndiqués pour apporter directement le lait, soit dans les boutiques leur appartenant, soit aux crémiers. Ces associations, au nombre de 50 environ, fournissent à Paris 60.000 litres de lait, soit les 6 % de la vente. Tous les autres crémiers de Paris, qui forment la grande majorité, sont approvisionnés par les Sociétés laitières fusion- nées en un vaste syndicat possédant 170 centres de ramas- sage et distribuant plus de 550.000 htres de lait, soit les 55 % de la vente. 4" Nombre de personnes intéressées par le commerce du lait. — Comme nous venons de le voir, toutes ces Sociétés possèdent 270 dépôts en province, occupant une moyenne de 8 employés par dépôt et 35 dépôts de distribution, utili- APPROVJSION.NEAJENT Dl'. l'\HIS EN l.Ml k'2\) sani environ 19 personnes et liviviil le lail dans Paris à i.TOO crémiers et à 220 (lé[)ôts de \enke lUreclc. II sagit donc là de 5.740 boutiques occupant de 2 à 3 |)ei'- sonnes. Nous résumons, dans un labK au. le nombre de [)crsonnes employées à la production du lail : Nombre . ^'-nibre N-mbic aVtaMis- '^'= Pe'-soniK-s j^ „,,^^ ^e.■nonts „,. ^mp oyces ^ par (.tablissement Production en campagne 98 » 10.000 Nourrisseurs Paris 98 2 196 Noiu'risseux's banlieue 523 2 1.046 Centres de ramassai'e 270 9 2.430 Centres de distribution 41 19 779 Crémiers Paris 4 .700 2 à 3 11 .750 Crémiers banlieue 300 2 à 3 760 Dépôts de Paris 520 1 520 Dépôts de banlieue 220 1 220 Il s'agit donc d'une population d'environ 27.500 personnes travaillant à l'alimentation de Paris en lait. VARIATIONS DE L'APPROVISIONNEMENT EN LAI 1' , Variations dans le temps Le mouvement de l'apport du lait a fait l'objet d'études su<- cessives faites par Al. Paul Vincéy en 1896, par .M. Bi.ocu en 1902 et par moi-même en 1912. Ces variations ont été en grande partie nécessitées par une augmentation toujours conslanic. dans le département de la Seine, de la population (pii est passée île 3.340.000 habitants en l(S96à 4.154.042 en 191 1. augmeuUuit ainsi du 1/5, comme le montre le tableau ci-dessous : A 11 no L- s t8',ii'. l'.i"! 1911 Paris 2.536.834 2.714.068 2.888.810 Sceaux... 328.282 386.7% 519.169 Saint-Denis 475.398 569.066 746.763 3.340.514 3.669.930 4.154.042 430 ANNAf.ES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Celte pqpiilalioli s'est surtout fixée dans les communes suburbaines, nécessitant ainsi un apport de lait dans les quar- tiers éloignés et rendant plus dillicile encore la distribution ({uotidienne de cette denrée. \'\IU\TIO\S DES Ol AMITÉS , Létude tle> variations des quantités de lait apportées nous a permis d'établii- un tableau et un graphique montrant, d'une pari, la diminution de la production du lait des nourris- scurs, et. d'auti'c part, le développement de l'apport du lail pai" chemin de 1er dans ces dernières années. î.\rr DES NOltRRISSEURS Années 1896 1901 1906 ........ 1910 • 1912 1913- 1914 1915 ........ Ce tableau montre l'importance de la diminution de la (piantité de lait produite par les nourrisseurs avant et pendant la guerre ; depuis 1896 cette production est descendue pro- gressivement de 17*^230 à 75.140 htres de lait, rieu que \)(niv le déparlement de la Seine. Les exigences du Service sanitaire qui obligent les nourris- seurs à placer leurs animaux dans les locaux suffisamment importants pour répondre aux exigences des règles d'hygiène, les difficultés de- se procurer à bon compte la nourriture nécessaire à ces animaux, provoquent chaque année la dimi- tuition du nombiv de représentants de cette corporation. Aux moindres arrêts des moyens de transport, comme nous avons dû en subir pendant la première période de la guerre, la N( lurpisscurs NomiTpe total Nonabre Nombre 1— '^ — .— — — de de de litre» Piiris fSanlieuc nourrisseurs vaches de lait 447 938 1.385 17.323 173.230 354 909 1.263 12.400 164.000 276 813 1.089 14.800 148.000 141 629 770 12.960 129.600 111 558 669 » » 98 523 631 10.220 102.200 95 513 608 9.300 93.000 60 ^9 448 7.514 75.140 M'I'UiiVISIONNRMli.NT Kl. I'\U1> lA l.MI 'iSl (lise (lu lait se lioiivc accenfiHM' )iar la |ii'(t|»Mili()ii de |»ln- cii [)his iiiliiiie (le nouirisseurs. Les qiiel(|iics communes de Seiiie-el-Ois<^ tliii, à proximité (lu département de la Seine, produisaient autrefois le lait livré directement aux communes suburbaines voisines, ont vu leur cheptel considérablement diminué par le fait de la guerre. Le nombre de vacbes laitières en Seine-et-Oise est en effet passé de 59.900 en 1912 à 26.^.00 en 1915. La diminution des vacbes laitières a donc été de près de 50 % dans le département de Seine-et-Oise. Ce fait peut être attribué à la réquisition considérable qui s'est produite dans les premiers mois de la guerre. Les chemins de fer étaient exclusivement réservés aux besoins de la mobilisation: le troupeau de précaution ramené sur Paris était uniquement constitué par le bétail ré((uisitionné dans les départements de Seine-et-Oise, de Seine-et-JMarue et de cpielques cantons de rOise. Ces réquisitions ont été des plus sévères : au lieu de laisser les vaches dans les étables sous le coup d'une ré([uisition «lifférée, les services de l'Intendance ont immédiatement dii'igé 9i-- en moins tage l^-- janv. au 1" août 196.071 T. 198.515 153.743 44.772 22.5 % 1" soût au 31 déc 129.820 T. 83.396 » 46.424 35,7 % 1" août au 31 déc 129.820 T. » 98.991 30.829 23,7% Le-'premier semestre de la guerre, elle a atteint 35,7 % ; elle a été. pendant les sept premiers mois de 1915, de 22,5 %, v\ durant les cinq derniers mois de 23,7 %. Au 1" novembre 1915, l'apport journalier par chemin de fer était de 612.000 litres, celui des nourrisseurs de 75.140. Paris recevait donc par jour 687.000 lifi-es, au lieu de 1.044.000 avant la guerre. Il est à remarquer que la diminulion est surtout sensible pour les Compagnies du Nord et de l'Est dont les expéditions en septembre 1914 furent réduites de 80 %. Le fait n'est pas surprenant, ces régions étant (Mivahics par l'ennemi. Au contraire, les départements de l'Ouest et du Suil nnl envoyé une quantité de lait raisonnable. En octobre 1914, une partie de la population et surtout les enfants ayant quitté Paris, les demandes diminuent. On constate que durant la première année de guerre, malgré la 434 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE (limiiiiilioii considérable d'apport les approvisionnements en lail |)euvenl l'aire face aux besoins de la consommation pari- sienne. VAmATIONS SUIVANT LE LIEU DE PROVENANCE Avant la guerre, pour augmenter la quantité de lait exigée par Talimentation de Paris, il avait été nécessaire de s'adres- ser successivement à des contrées de plus en plus éloignées. La comparaison des cartes dressées d'après les documents fournis par l'enquête de M. P. Vincey en 1896 et par celle que nous avons pu établir en 1912, montre l'extension consi- dérable du rayon d'action qui s'étend de plus en plus et se développe dans les lierbages, au delà des vastes plaines qui entourent la capitale. Ce ne sont plus seulement, comme en 1890, les 11 départe- menls : Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Oise, Seine-Infé- rieure, Eure, Eure-et-Loir, Loir-etCher, Loiret. Yonne, Marne, Aisne qui alimentent Paris, mais ce sont également les 12 déparlements suivants : Haute-Marne, Aube, Indre-et- Loire, Sarthe, Mayenne. llle-et-Vilaine, Orne, Calvados, Somme, Pas-de-Calais, Nord et Ardennes. L'alimentation parisienne est donc assurée par la produc- tion en lait, non seulement des fermes où la vache vit la plu- pari du temps à l'étable et y est considérée comme productrice de fumier, mais encore des premiers pays d'herbage, qui préfèrent vendre leur lait en nature. Les fermiers de ces contrées abandonnent l'industrie du beurre et du fromage pour fournir les Sociétés laitières installées dans leurs contrées. Ces centres de ravitaillement sont généralement moins avantageux pour les grandes Sociétés laitières. Avec la stabu- lation. en effet, il est toujours possible de réduire, en été, le nombre d'animaux du troupeau proportionnellement à la la diminution de la consommation parisienne. Dans les herbages, au contraire, la production du lait APPROVISIONNEMFAT DK l'MUS EN LAIT 'l^Ô augmente en élé el oblige les Sociclcs lailicrcs à une Iraii-s- fonnation du lait en beurre et en fronuige. En outre, la crise de la main-doMiMc s'csl lait moins seiilir dans les herbages où la vache laitière est en général unique- ment exploitée par le propriélaii'e lui-même et sa laniilir. Dans les grandes fermes, il devient impossible de se prociuei- de bons vachers: les fermiers al)aiid Eo lOO i5n 2(X) 25o 3oo 35i. Km. ; à r:n à ioi> à i.'io a 2()0 ;i 2?0 à 3oo à 35. > à 40>i 1910 .... 6.0 53,9 29.8 8.1 1.4 0,62 0,12 0.14 1913 .... 6.2 55.5 24.0 10.2 2.6 1.00 0.30 0.20 D'autre part, si nous comparons ces différentes courbes de production au pi'ix de vente des fourrages, nous constatons que la |»roduclion du lait est l'cslée noi*male tant (pie les fourrages ont été bon marché, et qu'elle a diminué |)i-(t|»o/-- tionnellemenl au fur et à mesure de l'augmentation du jirix île cette denrée. Si la production dans les herbages n'a pas subi le même sort, c'est que. dans ces pay.s la vente du fourrage est tota- lement inconnue ou défendue, ce <]\\\ permet une production normale du lait. 436 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Variations momentanées A côté de ces grandes variations, provenant de conditions économiques et sociales, il y a eu des diminutions momen- tanées pouvant être attribuées à des causes diverses. Tout d'abord, en 1911, la fièvre aphteuse a contribué à produire cette baisse. Depuis la guerre, le nombre des vaches en France a consi- dérablement diminué. Si nous comparons la statistique de 1912 à celle du l"" juillet 1915, nous constatons dans les dépar- lements importateurs de lait à Paris une diminution de 649.978 vaches constituant une baisse de 27 %. Tableau de comparaison Du NOMBRE DE VACHES AVANT ET APRÈS LA GUERRE Nombre de Déparlements vaches en 1912 Seine-et-Oise 50.900 Seine-et-Marne 69.650 Oise 76.030 Seine-Inférieure 164.830 Eure ._.... 85.350 Eure-et-Loir 76.280 Loir-et-Cher 69.720 Loiret 107.730 Yonne 91.230 Marne 76.340 Aisne 88.170 Haute-Marne 57.580 Aube 62.310 Indre-et-Loire 95.330 Sarthe 129.120 Mayenne 97.990 Ille-et- Vilaine 279.510 Orne 95.050 Calvados 135.520 Somme 101.330 Pas-de-Calais 143.350 Nord 180.780 Ardennes 59.530 Totaux 2.393.630 Nombre de vaches en I9i5 Différence en moins Pourcentage 26.400 25.500 48 % 46.800 22.850 30 % 59.500 16.530 21 % 159.664 5.166 3 % 79.908 5.442 6 % 72.453 3.827 5 0/ /O 62.200 7.520 10 o/ /o 81.456 26.274 24 % 84.510 6.720 7 % 40.540 35.800 46 o/ /o 9.530 78.640 89 /o 48.750 8.830 15 /o 39.000 23.310 37 % 82.000 13.330 14 % 116.500 13.620 10 % 90.560 7.430 7 % 239.700 39.810 14 o/ /o 88.500 6.550 7 % 133.000 2.520 18 % 59.481 41.849 41 0/ /o 92.800 50.550 35 % 31.400 149.380 82 % » 59.530 100 % 1.743.652 649.978 27 % APi*novis-c du laii dan- les grnndos Icrmcs en 191(1 avait élé en juii-lie ravs d lieibaye : Je giv^nd luihlie [♦arisien ne s'apeivut point d€ ces \arialion< jmmi sciisibles dans leur eiisemJile. En 1011, lors xle ia fièvre aphteuse, le détieit s'aecenliia par la diminutiion de production des pays d'herbage: la crise du laJI se fit aloi's sentir av(M" rigueur dans la capitale. Elle l'ut assez rapidement conjurée, grâce à l'initiative des Sociétés laitières. (|ni n'hésitèrent pas. ponr satisfaire leur clientèle, à aller chercher le lait dans des centres éloignés de l^aris, tout en payant des prix élevés po^u- le transport. Ces Sociétés farewî aidées dans leur tâche par les Com])a- gnies de chemins de fer r|ui, dans des circulaires très bien comprises, fournirent aux Sociétés laitières de précieuses indi- cations sur les nouveaux centres de production et donnèi'cnt ([uelques facilités, en réduisant légèremenl Kmiis luix de trans- port. La Compagnie d'Orléans, sous limpulsion de son dis- tingué directeur du service commercial. M. Bkocm, mil en marche des trains spéciaux qui contribuèrent en grande partie à canaliser sur Paris une pailic du lait du départe- ment de l'Indre-et-Loire ([ui ne parlicipail nullement aulre- feis à l'alimentation parisienne. L'Etat organisa des trains jusqu'à Rennes, le Nord abai-ssa ses tarifs pour permettre de ramaa'^er le lait du- Pas-de-Calais et des Ardennes : l'Est apporta le lail de Rethel et de la Haute-Marne : le P.-L.-AL permit dexploiler de nouve^uix centres dans lAOnne et lAuxenois. L'augmentation des centres d"ap|)ort de lail a Paris ]iermil donc en 1910 de suppléer à la disette de cette denrée. 438 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Varialions pendant la guerre. — C'est à un procédé ana- logue que vient d'avoir recours la Chambre syndicale de la laiterie en gros. Jusqu'à 350 kilomètres de Paris et partout où les conditions de transport ont permis de le l'aire, la laitei'ie en gros a créé de nouveaux dépôts de ramassage. Dans le Centre et en particulier en Touraine, elle a passé des contrats avec des industriels l)eurriers pour l'achat d'une partie de leur ])roduction. Les machines, pasteurisateurs, chaudières, hltres, etc.. ont été envoyés sur place. Des pourparlers sont engagés pour étendre ces mesures dans les Charenles. Les résultats déjà obtenus ont permis de se rendre compte que le prix de revient du lait est excessivement élevé. On pourrait toidel'ois l'employer utilement, si les services de transport, pour hi livraison à Paris étaient encore accélérés. hl.l'XKTITION DES ENVOIS 1)1. I MT >l l\ AXT Ll> RÉGIONS PENDANT l.A (a ERRi; Années 1914-19' 5 Pwircn!- Provenance i;tat Orléans p. L.-\\. Est NiM-a Tciaux la^'f Km. à 50 . . 68.128 31.008 27.816 10.820 13.750 151.522 6.2 50 à 100 . . 581.384 264.600 237.468 195.480 170.040 1.448.872 60.3 100 à 150 . . 281.688 128.168 114.976 12.702 39.510 576.964 34,6 150 à 200 . . 54.504 24.800 22.248 6.605 460 108.617 4,5 200 à 250 . . 37.240 16.944 15.200 n » 69.384 2,9 250 à 300 . . 13.624 6.200 8.560 293 » 25.677 1.0 300 à 350 . . 4.536 2.080 1.880 » )) 8.496 0.3 350 à 400 . . 3.656 1,664 1.480 )) » 6.800 0.2 1.044.680 475.464 426.528 225.900 223.760 2.396.332 D'ailleurs, comme le montre le lableau ci-joint, malgré l'absence d'apport des pays envahis sui- les Compagnies du Nord cl (le l'Lst. le pourcentage denxcji des régions éloi- gnées, enire •2i)() cl 'jOO kilomètres, l'este le même. C'est donc qn il a c(»nsi(j('rableinenl aiii^nienté siii- les autres réseaux. APPROVISIONNEMENT DR PARIS EN LAIT 439 PRIX DE REVIENT DU LAIT PENDANT LA GUERRE Le prix de revient du lait a fait l'objet d'une élude spé- ciale que j'ai eu l'honneur de présenter à la Société Natio- nale d'Agriculture en 1912. L'application des données four- nies par les équivalents fourrages et les tables de M. Mal- lèvre a permis d'établir pour des vaches laitières des types de ration appliqués dans la pratique courante. Le prix de revient de ces rations a été minutieusement étabh. Il serait fastidieux de reprendre cette étude, mais il semble intéressant d'examiner l'influence de la guerre, sur ces prix de revient. PRIX DE REVIENT DE L 'ALIMENTATION d'uNE VACHE Avant la guerre En hiver En été Poids Prix Coût Poids Prix Coût Foin de pré 7,5 0,40 (1) 0,60 2,5 0,40 0,20 Betteraves 25, 16, (2) 0,40 Fourrages verts (3) 33,7 1,50 0,50 Paille 2,5 0,25 (4) 0,125 2,5 0,25 0,125 Aliments concentrés 2, 0,20 (5) 0,40 2, 0,20 0,40 1,525 1,225 Après la guerre En hiver En été Poids Prix Coût Poids Prix Coût Foin de pré 7,5 0,50 0,75 2.5 0,50 0,25 Betteraves 25,5 27,- 0,40 Fourrages verts- 33,7 2, 0,77 Paille 2,5 0,30 0,15 2,5 0,30 0,15 Aliments concentrés 2, 0,21 0,42 2, 0,25 0,50 1,72 1,67 (1) La botte de 5 kilos. — (2) Les 1.000 kilos. — (3) Les 100 kilos. — (4) La botte de 5 kilos. — (5) Le kilo. 15 440 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE Ces prix s'entendent pour une ferme éloignée de toute communication ; aux abords immédiats des grandes villes, ils doivent être élevés au moins de fr. 10 pour les four- rages, 4 francs pour les betteraves, fr. 05 pour la paille. Dans ces conditions, la nourriture revient à 2 fr. 35 en hiver et à 1 fr. 76 en été. Depuis le début de la guerre, dans les pays de pâturage, la nourriture revient à un prix analogue à celui que pour- raient rapporter les prés, s'ils étaient soumis à la fauche. La production normale de ces prés est d'environ 2.000 bottes qui, à fr. 40, représentent un rendement de 800 francs à l'hectare^. Il faut en déduire les trois coupes et les trois fenai- sons, soit 150 francs, les frais de bottelage, ramassage, etc., soit 50 francs. La production dun pâturage, peut être évaluée à 600 fr. l'hectare ; elle est généralement suffisante pour alimenter 2 bêtes. La nourriture de chaque vache revient donc à 300 fr. par an, soit à : 300 0,83 par jour. 360 Toutefois, un pré est rarement assez bon pour qu'en hiver il ne faille pas donner aux vaches un supplément de nour- riture correspondant à 2 kilos de tourteaux par tête, soit à fr. 50 par jour. Dans ce dernier cas, quoique la journée de pré soit un peu moins chère, la noiirritude de la vache lai- tière revient à 1 fr. 30 par jour. Frais d'amortissement Depuis le début de la guerre, les cours sont tellement trou- blés, qu'il est bien difficile d'établir la différence de valeur dune vache au début et en fin de lactation. On peut toutefois admettre les chiffres minima que nous avions pu établir en 1912 : Dans les fermes, près des grands centres fr. 50 p. jour — — éloignées fr. 20 — APPROVISIONNEMENT DE PARIS EN LAIT 441 Dans les herbages, rainorlissemenl est compensé par la valeur du veau. Soins aux vaches Les soins à donner à la vache laitière (distribution de nourriture, nettoyage, enlèvement du fumiei', Iraile) ne per- mettent pas de confier plus de 20 bêtes à un seul vacher. Un bon vacher reçoit de 180 à 200 francs par mois, ou de 90 à 110 francs et sa nourriture, soit de 180 à 200 francs. Cette dépense de 6 francs par jour, grève le prix d'entre- tien de la vache laitière de fr. 30 par tête. Il est vrai que, dans les petites exploitations, où le nombre de bêtes est infime, la traite était autrefois faite par la fer- mière elle-même; cette dernière est actuellement aux champs; elle doit prendre du personnel pour les besoins de sa vacherie et c'est pour elle une augmentation considérable de frais. Frais généraux cl exploitation Les frais généraux d'exploitation que nous avons pu éta- blir en 1912 à fr. 08 par tête et par jour et à fr. 10 pour les frais généraux, se sont considérablement augmentés. Il n'est pas exagéré de les porter à fr. 20. Frais totaux d'entretien d'une vache \ Nourriture Amortissement . . . EN HIVER -^ Intérêt argent . . . / Soins des vachers V Frais généraux . . . Nourriture Amortissement . . EN ÉTÉ ' Intérêt argent . . Soins des vachers Frais généraux . . Tes des Daos one feriiie Dans un villes éloignée herbage Frs Krs Frs 2,35 2,00 1,30 0.50 0,20 0,10 0,10 0,10 0,30 0,30 0.30 0,10 0,10 2,70 0,10 3,35 1,80 1.76 1,62 0,83 0,50 0,20 0,10 0,10 0,10 0,30 0,30 0,30 0,10 0,10 0,10 2,76 2,32 1,33 442 annales de la science agronomique Prix de revient d'un litre de lait a la ferme Si une vache donne, en moyenne, 12 litres de lait chez l'agriculteur, 10 litres chez l'éleveur, le prix de production du lait revient à : Près des Dans une Dans un villes ferme herbage En hiver 0,28 0,22 0,18 En été 0,23 0,18 0,13 Ces laits sont vendus aux Sociétés laitières à des prix variant entre fr. 13 et fr. 17 dans les pays d'herbage, où ils sont la seule ressource de l'éleveur. Ils sont payés fr. 20 et fr. 25 dans les fermes éloignées où le fermier ne voit dans la production du lait qu'un moyen pratique de se procurer du fumier sur la ferme. Aux portes des grandes villes, il est vendu en gros, au prix moyen de fr. 30. Le prix de vente du lait compense à peine les frais de production. Cette exploitation ne laisse comme bénéfice dans les herbages que la vente des vaches en pleine lactation et le fumier produit dans les fermes. Nous avions démontré en 1912 que les prix de vente du lait étaient inférieurs à ceux de l'étranger. Les documents que nous possédons actuellement ne nous permettent pas d'établir les cours divers du lait à l'étranger pendant la guerre. Frais de transport jusqu'à la crémerie Frais de ramassage. — Nous avons démontré en 1912 qu'un centre de ramassage réunissait en moyenne 200 pots de lait par jour ; chaque voiture faisait deux tournées de 30 à 40 kilomètres et ramassait, suivant les saisons, de 40 à 60 pots. Pour assurer ce service, il fallait utiliser à voitures et avoir 3 chevaux par voiture, sans compter les chevaux allant du dépôt à la gare. APPROVISIONNEMENT DE PARIS EN LAIT 4'l3 Les frais d'un dépôt de ramassage étaient donc : 15 Chevaux à 4 francs 60 francs 4 Voitures à 1 fr. 50 6 — 4 Charretiers à 5 f r. 50 22 — 1 Chef de dépôt 10 — 1 Comptable payeur 6 — 1 Mécanicien 6 — 1 Aide-garçon de cour 4 — 1 Laveur de pots 5 — Charbon pour pasteurisation et pompes 10 — Location du bâtiment 10 — Réparations du bâtiment et du matériel 10 — Réparations des pots (perte et étamage) 4 — Amortissement du matériel 7 — Intérêt de l'argent : 25.000 francs à4% 3 — Frais généraux: assurances, vétérinaire, carbonate, etc. 5 — 168 francs soit une dépense totale de 168 francs pour 200 pots, et de fr. 84 par pot. Depuis le début de la guerre, les conditions de ramassage ont été tout à fait modifiées : certaines fermes ont vu la plus grande partie de leur bétail réquisitionné ou n'ont pu le renouveler ; elles ne peuvent plus fournir que des quantités infimes de lait. Pour assurer l'alimentation en lait de Paris, pour ne pas perdre cette production restreinte et ne pas abandonner des quantités de lait, si minimes soient-elles, le ramasseur continue à faire les mêmes tournées. L'un d'entre eux nous écrit : « 11 y a des voitures dans les dépôts de campagne qui font présentement 40 kilomètres pour ramasser 120 à 150 litres, soit de 6 à 8 pots. » Dans ces conditions on comprend que les frais généraux, restant très sensiblement les mêmes, leur répartition sur une production moindre, augmente sensiblement leur pourcen- tage ; ils s'élèvent à 1 franc par pot. Frais de distribution dans Paris Les frais de distribution dans Paris sont également assez élevés. Un dépôt de distribution recueille, en général, le lait 444 ANNALES DE LA SCIENCE AGRONOMIQUE de quatre ou cinq centres de ramassage, il distribue 1.000 pots par jour à l'aide de 12 voitures à deux chevaux, chargeant en moyenne 80 pots. Ces voitures qui font deux fois le trajet pour livrer le lait durant la nuit et pour récolter les pots vides pendant le jour effectuent un très long parcours qui nécessite l'emploi de quatre chevaux par voiture. On peut étabhr comme suit, les frais quotidiens d'un dépôt de distribution : 50 Chevaux à 5 francs 250 francs 12 Livreurs à 8 francs 96 3 Comptables encaisseurs à 10 francs 30 — 1 Chef de dépôt 8 — 1 Chef d'arrivage 10 — 2 Palefreniers à 5 francs 10 — 12 Voitures à 2 francs 24 — Poterie perdue et réparée 25 — Loyer, patente et impôts 30 — Entretien des bâtiments 8 — Intérêt de l'argent (125.000 francs à 4 %) 14 — Frais généraux : bureau , contrôle 5 — Au total 510 francs Soit une dépense totale de 510 francs ou de fr. 51 par pot. Depuis le début de la guerre, la baisse dans l'apport du lait a coïncidé avec la diminution du nombre de chevaux. Les laitiers ont pu réduire leurs frais, dans une assez large mesure, sans toutefois pouvoir atteindre le taux normal. La diminution des frais de tournée a d'ailleurs été en grande partie compensée par l'augmentation des frais géné- raux. Un laitier m'écrit : « Tous les frais généraux ont augmenté dans des proportions énormes. « Le charbon français a augmenté de 30 francs la tonne, le charbon anglais « de 45 francs la tonne ; c'est une augmentation de plus de 100 %. « La nourriture journalière d'un cheval à Paris coûtait, avant la guerre, « 2 fr. 87; elle coûte actuellement 3 fr. 96; augmentation de près de 40 %. APPROVISIONNEMENT DE PARIS EN LAIT 445 « Les chevaux eux-mêmes que l'on pouvait se procurer aisément il y a deux « ans au prix moyen de 1.250 francs, coûtent actuellement une moyenne de « 1.500 francs. Augmentation: 20 %. « Le personnel sollicité de tous côtés par suite du manque de main-d'œuvre « ne veut plus travailler aux mêmes conditions qu'autrefois. En campagne « surtout, les salaires se sont élevés ; les cultivatems s'arrachent, à l'époque I de leurs-travaux, le rare personnel restant dans les villlaRe.";. « La poterie qui est, en laiterie, l'occasion de si gros frais, a vu ses prix « presque doublés. Le pot qui valait avant la guerre, 7 fr. 75 revient aujour- « d'hui à 14 francs. « En effet, les tôles pour les fabriquer coûtent actuellement 74 francs les « 100 kilos contre 29 francs auparavant. « L'acide pour décapage, autrefois à 7 francs, vaut maintenant 18 francs. « Le feuillard à biseau pour les cercles de pots, a monté de 32 francs à « 68 francs. « On achète les bouchons de pots 93, centimes pièce au lieu de 29. « L'étain est à 515 francs contre 400. « Les cuirs pour la bourrellerie valant 10 fr. 50 le kilo avant la guerre, « valent maintenant 16 fr. 50. « Pour le charronnage, si les bois n'ont augmenté que de 10 % les essieux